DÉCOLONISATION
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Le terme « décolonisation », contrairement à une opinion répandue, n'est pas un néologisme créé au début des années 1950. En réalité, le mot est attesté dès 1836, notamment dans le manifeste de Henry Fonfrède : Décolonisation d'Alger, qui recommandait l'évacuation de l'Algérie. Il fut repris par ceux qui s'appelèrent peu après les « anticolonistes » ou adversaires de toute colonisation, puis retomba dans l'oubli avec la victoire de la politique d'expansion coloniale.
Les théoriciens communistes ressuscitèrent un moment le vocable de « décolonisation » qui leur semblait pouvoir caractériser la politique britannique de concessions à la bourgeoisie nationaliste indienne (cf. le livre du leader communiste indien Manabendra Nath Roy The Future of Indian Politics, 1927). Mais la condamnation de cette théorie par le VIe congrès de l'Internationale communiste (1928) entraîna jusqu’au rejet du mot décolonisation en tant qu’il exprimait la récupération par les puissances coloniales des mouvements d'indépendance menés par les peuples colonisés.
Employé au sens neutre de retrait des puissances impériales, le vocable Entkolonisierung fut utilisé en Allemagne, à partir de 1930, notamment sous la plume de Julius Bonn. Celui-ci, ayant émigré en Grande-Bretagne, le traduisit en anglais par Dekolonization. Cet universitaire prophétisait même dans son livre Crumbling of Empire (1939) qu'on ne tarderait pas à assister non seulement à l'écroulement de l'Empire britannique, mais aussi à celui de tous les empires coloniaux. Beaucoup d'intellectuels allemands croyaient, après 1918, au Déclin de l'Occident, pour reprendre le titre de l’ouvrage, qui se veut annonciateur, d’Oswald Spengler ; d'autres pensaient au « flot montant des peuples de couleur contre la suprématie du monde blanc » (Lothrop Stoddard) ; d'autres encore à la fin des empires coloniaux traditionnels sous l'effet du « réveil de l'Islam », de l'asiatisme, voire du panafricanisme. Quelques indices apparaissaient en ce sens : l'indépendance limitée de l'Égypte déclarée en 1922 par la Grande-Bretagne et celle de l'Irak, reconnue par elle en 1932, ne concernaient pas cependant de véritables colonies. En revanche, les États-Unis décidèrent le 24 mars 1934 d'octroyer l'indépendance à une colonie, les Philippines, conformément aux engagements pris par le président Wilson et au programme du Parti démocrate opposé à « l'impérialisme et à l'exploitation coloniale ». Le peuple philippin accepta, par plébiscite, d'attendre jusqu'au 4 juillet 1946 la date de son indépendance en se contentant jusque-là d'une autonomie interne.
Les espérances des libéraux et la foi des révolutionnaires communistes, qui célébraient la mort prochaine du colonialisme, parurent toutefois démenties par la création du nouvel Empire fasciste italien (3 500 000 km2 après la conquête de l'Abyssinie et de l'Albanie), par les revendications du IIIe Reich sur les anciennes colonies allemandes, enfin par la constitution au profit du Japon d'une « sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » (8 000 000 km2). La défaite des puissances de l'Axe, la reconquête par les Alliés des colonies ou dominations italiennes et japonaises, le maintien de l'Empire britannique et l'extension territoriale de l'U.R.S.S. semblèrent confirmer le constat d'un nouvel « âge des Empires » (Raymond Aron). Pour autant, en distinguant cinq « grands » membres permanents du conseil de Sécurité de l'O.N.U, les juristes n'avaient pas pris garde que les « nouveaux empires » se réduisaient à deux, ceux qu'avait prophétisés naguère Alexis de Tocqueville : la Russie et les États-Unis. Certains hommes politiques croyaient encore à une redistribution des colonies entre les vainqueurs – comme ce fut le cas après la Première Guerre mondiale –, tel Staline lorsqu'il réclama une partie de l'empire africain de l'Italie. D'autres hommes d'État, surtout américains, imaginaient l'établissement d'une tutelle internationale sur les possessions coloniales européennes. Parce qu'ils ne pouvaient oublier la guerre d'indépendance que leurs ancêtres avaient menée pendant sept ans (1776-1783), ils restaient foncièrement opposés au principe de toute domination coloniale.
Un mouvement de l’histoire contemporaine
Or dans le même temps s'affirmaient en Asie, surtout dans les Indes britanniques et néerlandaises, mais aussi au Levant et en Afrique du Nord, le premier réveil des mondes colonisés et un mouvement général de revendications indépendantistes. Les prémices de la décolonisation s'étaient multipliées et renforcées avec l'affaiblissement des puissances européennes, cependant qu'en 1945 les deux superpuissances paraissaient décidées à appuyer le mouvement d'émancipation des peuples colonisés. Le président Franklin Delano Roosevelt n'avait-il pas fait inscrire dans la charte de l'Atlantique du 12 août 1941 le droit des peuples à se gouverner eux-mêmes ? À son appel, les Nations unies affirmèrent que l'avenir des territoires colonisés revêtait un caractère international et qu'ils devaient être placés après la guerre sous un international trusteeship remis à des trustees (fidéicommis). La création de l'Organisation des Nations unies confirma cette volonté américaine. Cependant l'U.R.S.S. poursuivait de son côté sa stratégie d'appui aux mouvements anticolonialistes au nom de la lutte contre l'impérialisme capitaliste.
Les premiers mouvements indépendantistes de l'après-guerre furent dès lors attribués, par certains observateurs politiques, aux ambitions du communisme international. Et la guerre froide déclenchée en 1947 contribua aussitôt à obscurcir le sens profond des décolonisations postérieures. Si les indépendances de la Syrie, du Liban, de l'Inde (annoncée dès février 1947) et de Ceylan (depuis novembre 1947) apparurent comme la conséquence prévisible et inévitable de l'état des forces, il n'en fut plus de même pour les colonies néerlandaises, voire pour la Malaisie et la Birmanie. Était-ce pour se libérer du colonialisme que s'engagea en Malaisie une guérilla de douze ans (1948-1960) entre des forces britanniques et des maquis communistes essentiellement composés de Chinois ? La défaite de ces derniers n'empêcha pas la Fédération malaise d'accéder totalement à une indépendance reconnue par Londres dès août 1957, mais niée par Moscou et Pékin. Était-ce pour obtenir leur liberté que les guérilleros birmans attaquèrent la république de l'Union de Birmanie (pleinement indépendante depuis janvier 1948) ? Une autre tentative communiste armée, appuyée sur la prise de Madiun, à Java (septembre et octobre 1948) visait à s'assurer le contrôle de la jeune république d'Indonésie, menacée pourtant par les « opérations de police » menées par les Néerlandais. La première guerre d'Indochine (1946-1949) débuta elle aussi comme un conflit de décolonisation, mais apparut ensuite comme l'un des affrontements armés de la guerre froide, au même titre que la guerre de Corée (1950-1953).
Il est vrai que parmi les colonisés avides de libération certains tournaient plus volontiers leurs regards vers l'aide et les promesses soviétiques et chinoises que vers les discours anticoloniaux américains ou les prises de position de l'O.N.U. Quel qu'ait été l'impact relatif du « point quatre » du discours d'investiture du président Truman, le 20 janvier 1949, condamnant le vieil impérialisme et l'exploitation coloniale, les colonisés ne crurent point dans leur ensemble à la croisade américaine. L'alliance militante avec les mouvements de libération des colonies et des pays dépendants, doctrine fondamentale du léninisme, leur paraissait plus efficace.
L'exemple de l'U.R.S.S. séduisait même la majorité de l'intelligentsia française. Grâce à son système constitutionnel de républiques socialistes multiraciales, la Fédération soviétique passait pour le modèle à imiter. Feignant d'ignorer l'extension de la colonisation de peuplement russe, des experts et des hommes politiques vantaient à Paris « le développement stupéfiant des républiques asiatiques », « les progrès foudroyants de leur production industrielle et de leur agriculture modernisée ». Des formules politiques banales, comme le soviet des nationalités, inspirèrent les premières ébauches de l' Union française (1946). Toutefois, si les fondateurs de la IVe République chantaient les mérites de cette Union française fraternelle, « vaste cortège de peuples épars sur cinq continents », les populations colonisées accueillirent sans ménagement cette « Union forcée » qu'ils dénoncèrent, à l'exemple des sujets de l'Empire russe, comme « une prison des peuples », « une cage où personne ne voudrait entrer ». En France, il fallut attendre la dislocation de l'U.R.S.S. en 1990-1991 pour faire admettre au plus grand nombre que, dans les républiques fédérées, les nationalismes traditionnels ou récents s'étaient maintenus ou affirmés aux dépens d'une prétendue culture pansoviétique : l'homo sovieticus n'avait jamais existé que dans la propagande communiste.
Quoi qu'il en fût, depuis l'indépendance et la partition de l'Inde, depuis la victoire de la république d'Indonésie, le monde entier avait pris conscience que la révolte de l'Asie du Sud-Est annonçait la fin de l'ère coloniale.
La généralisation de ce qui n'était pas encore appelé la décolonisation, mais la proche disparition de toutes les dominations coloniales, était partout ressentie. Les deux « Super Grands » et la majorité des États représentés à l'O.N.U. travaillaient à développer la capacité des populations « des territoires non autonomes » à s'administrer eux-mêmes et celle des peuples dits « sous tutelle » à accéder à l'indépendance totale. Dès la fin de l'année 1949, leurs efforts avaient été couronnés de succès en Asie, mais aussi au Levant et déjà en Afrique du Nord, où la constitution d'un État libyen indépendant avait été décidée en novembre 1949.
Au-delà de ces succès, l'O.N.U. offrait simultanément à tous les peuples colonisés des possibilités de contestations juridiques internationales grâce à ses différents organes : le Conseil de tutelle, la Commission sur les territoires non autonomes (ou IVe Commission), le Conseil de sécurité et l'Assemblée générale. Le Conseil de tutelle fut l'objet de manœuvres diplomatiques précoces de la part des colonisés, bien que les puissances coloniales dites administrantes y fussent équitablement représentées. La IVe Commission devint elle aussi, en se chargeant progressivement du contrôle international des mandats, une citadelle efficace ; elle fit de l'organisation internationale des Nations unies la tribune mondiale de l'anticolonialisme au même titre que le Conseil de sécurité et l'Assemblée générale. En 1952, cette dernière vota deux résolutions invitant les puissances coloniales à préparer les populations des territoires sous tutelle, puis celles de territoires non autonomes, à l'autonomie complète ou à l'indépendance. C'était réaffirmer, conformément aux chapitres xi à xiii de la Charte, la nécessité d'une décolonisation générale.
Les premiers États décolonisés eurent bientôt le sentiment que ni les Super Grands, qui s’affrontaient dans la guerre froide, ni l'O.N.U. ne pouvaient à eux seuls achever le processus de décolonisation. L'influence grandissante de l'Inde et de la Chine, déjà sensible, en 1954, à la conférence de Genève qui décida du retrait de la France d'Indochine, s'affirma plus encore lors de la conférence de Bandung. Les nouvelles puissances asiatiques du groupe de Colombo (Birmanie, Ceylan, Inde, Indonésie et Pakistan) réussirent à mobiliser, du 18 au 24 avril 1955, vingt-neuf États africains et asiatiques dans le dessein avant tout de « secouer le joug du colonialisme » et d’encourager la coopération politique, économique et culturelle des peuples afro-asiatiques. Jetant l'anathème sur toutes les formes de domination, y compris sur celle que les délégués irakiens et turcs osèrent appeler le néo-colonialisme soviétique en Europe orientale, la Conférence demanda unanimement la libération de tous les peuples dépendants, la reconnaissance de l'égalité de toutes les races. Bandung sonnait la diane pour tous les pays encore colonisés. Pour les États-Unis, l'U.R.S.S. et les États européens non invités, elle signifiait surtout la prise de conscience d'un Tiers Monde avide de progrès. Une nouvelle phase de la décolonisation, d'abord accélérée en Afrique, allait s'affirmer après « le coup de tonnerre de Bandung » (L. S. Senghor). Du fait cependant des décalages chronologiques, l'histoire des indépendances doit se lire dans le cadre des anciens empires coloniaux européens.
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Écrit par
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