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ILLUMINISME

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L'illuminisme désigne un courant à la fois philosophique et religieux qui eut son apogée avec les théosophes du xviiie siècle. Il se rattache à la pensée de Plotin, du néo-platonisme, de Maître Eckhart, de Tauler, de la Theologia germanica et de Nicolas de Cues ; fidèle à l'esprit de l'évangile de Jean et de l'Apocalypse, il est lié aux kabbalistes juifs et chrétiens, aux quiétistes vaudois, aux piétistes allemands, à la gnose éternelle, aux thèses de Mme Guyon, aux mystiques et alchimistes allemands du xvie siècle. Paracelse, Valentin Weigel, Jacob Boehme surtout peuvent être considérés comme les maîtres des illuministes. Enfin, une certaine attitude d'esprit, procédant de la Réforme, n'est pas étrangère à la spiritualité de ce mouvement.

L'originalité de l'illuminisme tient à la façon dont il considère le problème de Dieu et celui de ses rapports avec l'homme. Elle apparaît, plus essentiellement encore, dans l'importance donnée à la dimension intérieure, au souci de se dégager de l'histoire, du temps et de l'espace. Rien de plus opposé aux méthodes d'autorité de la scolastique que l'illuminisme, dans lequel la personne est appelée à tenir le rôle que lui assigne sa vocation singulière. Chaque être possède sa propre lumière et ses propres ténèbres. Si la vérité est une, elle ne peut toutefois être reçue que selon la capacité de chacun.

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Les illuministes s'intéressent volontiers aux sciences métapsychiques et à l' occultisme. Bien que les uns demeurent fidèles à l'enseignement des Églises officielles tandis que d'autres s'en détachent pour des options hétérodoxes, considérant les dogmes comme de simples revêtements de la vérité profonde impossible à exprimer, ils se rattachent le plus souvent à la franc-maçonnerie et à la théosophie, et se situent dans la perspective eschatologique de la préparation du retour du Christ.

Les précurseurs de l'illuminisme en Europe

Les illuministes du xviiie siècle ont eu leurs devanciers. Toutefois, c'est moins à un système déterminé qu'il convient de se référer qu'à une attitude d'esprit, à une Weltanschauung dont les éléments décisifs remontent au xvie siècle. Paracelse (1493-1541) découvre à la Renaissance le naturalisme et la magie. Quand il s'élève contre l'astrologie et l'alchimie, ce n'est point qu'il refuse ces sciences dont il connaît parfaitement le rôle, mais il s'insurge contre une certaine manière de les utiliser. Poussé par une curiosité illimitée et grand voyageur, il refuse l'enseignement officiel dispensé par les docteurs à bonnet pour se laisser séduire par la nature et par son jaillissement. Mais c'est en étudiant l'homme, en tant que microcosme, qu'il découvre la beauté du macrocosme. De même que l'homme est image divine, l'univers apparaît comme le corps visible des énergies invisibles. Ainsi l'homme est à la fois ciel et terre ; ses organes correspondent aux diverses planètes qui règlent l'univers et l'existence humaine.

Selon Valentin Weigel (1533-1588), la connaissance venant par l'extérieur ne peut rien apporter d'essentiel. C'est dans le monde intérieur que se réalise la vision de la vérité : l'esprit illuminé entend, comprend, saisit. Cette lumière n'est pas le résultat d'une acquisition, elle se découvre. Elle est dans l'homme, mais celui-ci risque de mourir sans avoir compris que le trésor de la sagesse se trouve en lui. Weigel insiste sur la nature subjective de la connaissance, sur le primat de la transformation personnelle de l'homme qui aboutit à une régénération, à une nouvelle naissance. La foi, l'amour de Dieu, l'abandon de soi-même, telles sont les caractéristiques fondamentales du chrétien de la seule et véritable Église. L'important est de vivre sa foi intensément. Le Christ ne remplit pas un rôle d'expiation et de justification ; quand il advient dans l'âme, l'âme naît en Dieu. La lumière du Christ n'apparaît que dans la mesure où l'homme se détourne de lui-même et se vide pour adhérer au divin.

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Plus que Paracelse et que Weigel, Jacob Boehme (1575-1624) apparaît comme le père des illuministes qui, presque tous, le lisent et se réclament de son parrainage. Les thèmes exposés par lui, en particulier dans le Mysterium magnum, seront exploités par les illuministes. Comme l'a fait remarquer A. Koyré, sa philosophie ne se formule pas en termes conceptuels : « C'est une vision du monde exprimée par des symboles. » Boehme, en introduisant dans l'homme un élément essentiellement dynamique, s'écarte de la philosophie grecque et de la scolastique sclérosante. Si l'homme met en œuvre ce dynamisme, Dieu naît en lui et il naît en Dieu. La chute avait créé une distance ; celle-ci est comblée par le mouvement de l'homme vers Dieu et plus encore par la reconnaissance du royaume de Dieu qui n'est pas en dehors de l'homme mais gît dans le mystère de son cœur. Cette double et indissociable naissance de l'homme à Dieu et de Dieu à l'homme permet à celui-ci de dépasser les bornes de l'histoire pour se situer dans l'éternité qui est la demeure de l'être. C'est pourquoi l'homme en qui « l'esprit a fait sa brèche » met fin à l'écartèlement engendré par le temps et par les événements extérieurs de sa propre vie. Il communie à l'essentiel ; et la nature, dont il a provoqué le désarroi par sa chute, revient vers lui afin de participer à son mouvement de retour vers Dieu ; car, envisagée dans sa pureté, elle possède à l'état virtuel un pouvoir de transfiguration. La libération de l'homme atteint ainsi le cosmos dans sa totalité et engendre un processus historique tel que le mal, qui est division, est écarté et que devient possible la conquête de la liberté sur ce mal irrationnel, sur l'élément ténébreux antérieur à l'être.

C'est à la fin du xviiie siècle, à l'heure où la philosophie des Lumières connaît le plus grand succès, qu'en marge de ce rationalisme régnant un désir de beauté et de merveilleux vient ébranler le matérialisme et s'inscrire à l'intérieur d'une foi, qui se fait accueillante aux visions. Kant lui-même s'intéresse aux phénomènes de voyance de Swedenborg ; les rois et les princes se tournent avec curiosité vers les sciences occultes. Sectes, loges, confréries se multiplient dans toute l'Europe. Ainsi des sociétés théosophiques swédenborgiennes sont créées à Londres en 1783, trois ans plus tard à Stockholm, puis en Pologne, en Allemagne, en France – à Paris, Strasbourg, Avignon. Avec le pasteur Lavater, Zurich apparaît comme un centre réputé où défilent, parmi de nombreux adeptes, Madame de Staël, le chevalier de Pange, Ramond de Carbonnières, le duc de Rohan. Après la mort de Martinès de Pasqually (1779), qui fonda à Bordeaux l'ordre des Élus-Coëns, Lyon devient un centre de diffusion des doctrines de Louis Claude Saint-Martin – le martinisme – grâce à l'influence de Jean-Baptiste Willermoz, qui, s'appuyant sur la franc-maçonnerie, cherchera à unifier les groupes disséminés à travers l'Europe et fondera une Église universelle, sorte d'Église intérieure réunissant les adeptes dispersés dans les différentes religions. L'illuminisme correspond aux aspirations d'une époque, comme le prouve la diffusion des ouvrages de Saint-Martin, qui s'imposent en France, en Allemagne, en Suisse. Eckarthausen, Jung, Stilling les relisent ; Schiller et Goethe s'y intéressent ; von Baader les commente. Balzac, Baudelaire, Nerval, de leur côté, subissent l'influence de Swedenborg.

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