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LE TRAMWAY (C. Simon)

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Un enfant dont la mère est en train de mourir se rend au collège en tramway ; un vieil homme renaît à la conscience dans la chambre de transit d'un hôpital. Autour de ces deux images, Le Tramway (Minuit, Paris, 2001), Claude Simon compose la fresque fragile et émouvante d'une mémoire.

Après soixante ans d'écriture « à base de vécu », chaque souvenir est aussi bien souvenir de lecture (Simon raconte qu'il a « plaqué » l'image d'une jeune fille dont il était amoureux enfant sur celle d'Andrée à Balbec, dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs) que réécriture de romans antérieurs. Les allers et retours du tramway relient passé et présent, mais aussi vécu et fiction. Chaque roman propose ainsi une cartographie différente d'une même mémoire, transformée et actualisée par le travail de la langue : personnages, épisodes et objets d'autres romans font retour, tels le « monumental buste de marbre » des Géorgiques ou « les rameaux d'un gigantesque acacia » du roman éponyme. Quelques pages résument l'embuscade de La Route des Flandres ou l'essentiel d'Histoire : l'oncle et la grand-mère « comme sortis du fond des âges, ou plutôt de l'Histoire », l'histoire d'amour des parents.

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Dans Le Tramway, la fresque de la mémoire est plus fragmentaire que jamais, composée d'images d'autant plus émouvantes qu'elles surgissent sur fond d'oubli. La récolte des souvenirs est comme – le texte invite à ces comparaisons – celle du raisin dans l'été finissant, ou comme la « masse argentée des poissons » sur fond de nuit dans le spectacle de la traîne, emblématique du traitement simonien des souvenirs par son caractère très pictural, sa dimension mythique, et surtout l'émotion amoureuse ressentie par le petit garçon.

De fait, le regard est ici le sens privilégié de la mémoire : dès le début du livre, l'enfant adopte la posture de l'observateur ; des décennies plus tard, le vieil homme continue de scruter « avec avidité » ce qui l'entoure. On se souvient alors que Claude Simon associait à une période d'hospitalisation la découverte de son écriture : « cette mutation, c'est la maladie. J'ai vécu durant cinq mois allongé. Avec pour seul théâtre une fenêtre. Quoi ? Que faire ? Voir (expérience de voyeur), regarder avidement. Et se souvenir. La vue, la lenteur et la mémoire ». Dans Le Tramway, on retrouve ce théâtre de la fenêtre, réduit depuis le lit d'hôpital au sommet d'un autre bâtiment et à un balcon.

Quant à l'enfant, c'est un temps perdu très proustien qu'il observe, peuplé de personnages fantomatiques peints avec une mélancolie féroce, scindé en deux côtés entre lesquels le tramway va et vient. Né au sein de la bonne société catalane, pleine de morgue, il perçoit l'hostilité muette des autres classes : wattman, professeur, bonne qui brûle des rats vivants (dans le Jardin des Plantes, Simon décrivait Proust prenant son plaisir à les transpercer d'aiguilles à chapeau).

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Les deux exergues du livre précisent toutefois que « supprimer [...] les personnages réels serait un perfectionnement décisif » (Proust) et que « le sens d'un épisode [...] enveloppe le conte » (Conrad) : Claude Simon tente surtout de restituer les « transports de sens » qui constituent la structure de toute mémoire. Aussi, dans ses romans, les moyens de transports sont-ils nombreux, divers et métaphoriques : il aime précisément à rappeler que « le mot metaphora que l'on peut voir, en Grèce, écrit sur les camions signifie transport. Transport dans l'espace, dans le temps – transport de sens aussi » (Album d'un amateur).

Ici, les termes « tramway » et « transit », dont l'initiale rappelle pour l'œil le T d'ombre symbolisant l'écoulement du temps dans L'Herbe, sont très proches à l'oreille du terme « transport ». Le tramway, dont les rails au terminus s'enfouissent sous le sable, qui menace toujours d'oublier l'enfant, tourne « à la hauteur du monument aux morts » et va du mouvement de l'incipit à l'immobilité finale, semble la métaphore du chemin trop vite parcouru de la vie. Quant à l'hôpital, il est le lieu de l'ultime transport pour les malades « brutalement arrachés ou plutôt extirpés du monde familier [...] pour être véhiculés à toute vitesse [...] [dans] cet inconnu vers lequel ils étaient emportés, basculant, s'enfuyant et disparaissant dans une sorte d'entonnoir, d'insondable et sombre perspective ».

Maladie et mort sont d'ailleurs omniprésentes, jusqu'à la morbidité parfois – celle qui accompagne l'évocation des hommes-troncs rescapés de la guerre ou des morts de Bénarès. La nuit tombe, l'été finit, la mort vient. Au cœur de ce monde à l'agonie se trouve la mère mourante : le terme choisi pour désigner le fauteuil où « maman agonisait lentement », la liseuse, laisse deviner le souhait d'écrire pour cette lectrice-là, à jamais absente : « simplement quand je suis revenu [...] la liseuse n'était plus là je me rappelle que sans rien dire je l'ai cherchée ». L'écriture de la mémoire a sans doute pour origine cette disparition.

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Mais Le Tramway n'est pas un testament : l'écriture n'en a jamais fini avec la mémoire. Et les derniers mots, décrivant le jardin de l'enfance que recouvre « l'impalpable et protecteur brouillard de la mémoire », ne peuvent pas ne pas rappeler à la mémoire du lecteur ceux de l'épisode proustien de la madeleine : « quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, [...] l'odeur et la saveur restent encore longtemps [...] à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir ».

— Christine GENIN

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Écrit par

  • : agrégée de lettres, docteure ès lettres, conservatrice à la Bibliothèque nationale de France

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