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RÉVOLUTION INDUSTRIELLE

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L'opposition entre « pays industrialisés » et « Tiers Monde », caractéristique majeure du monde contemporain, est une conséquence de la révolution industrielle dont la première phase se déroule en Angleterre dans le dernier tiers du xviiie siècle.

Vers 1760, l'Angleterre est encore une société pré-industrielle. Elle doit à sa position dominante dans le grand commerce maritime et colonial les signes les plus visibles de sa prospérité. Mais la base de l'économie reste agricole et rurale. Il existe déjà des activités manufacturières développées, travaillant parfois pour des marchés étendus (proto-industrialisation), mais essentiellement sous des formes très dispersées et imbriquées au secteur agricole ; les grandes unités de production – manufactures – demeurent peu nombreuses, et le rôle des machines est marginal.

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Vers 1840, le machinisme est déjà en voie de triompher dans les secteurs clés de la révolution industrielle anglaise. La transformation des structures économiques et sociales reste incomplète, mais l'essor des grands foyers d'industrie moderne, avec leurs concentrations ouvrières, annonce clairement le bouleversement des hiérarchies régionales et sectorielles. Les contemporains ont eu conscience de vivre une ère de mutations d'une violence sans précédent, comme l'exprime bien le terme de révolution industrielle (Friedrich Engels l'emploie dès 1845), transposé du vocabulaire politique. Et c'est aussi la révolution industrielle qui, en deux ou trois générations, a fait de la Grande-Bretagne – après sa victoire sur la France en 1815 – la superpuissance incontestée du xixe siècle.

Si le point de départ peut être daté des années 1760-1770 avec une précision insolite en histoire économique, la fixation d'un point terminal ne pourrait être que conventionnelle : car la révolution industrielle doit être conçue comme un processus ouvert. Elle déclenche une réaction en chaîne à travers laquelle les innovations de toute nature s'entraînent réciproquement et se diffusent à tous les secteurs. On distingue parfois une première révolution industrielle (axée sur les machines textiles, la métallurgie au coke et la machine à vapeur), une deuxième (celle de l'électricité et du moteur à explosion), puis une troisième (celle du nucléaire, de l'informatique et des biotechnologies), mais ce décompte ne va pas sans arbitraire et risque même de masquer la continuité des progrès. Il s'agit d'un processus ouvert également du point de vue spatial, puisque la percée réalisée en Angleterre a eu presque aussitôt un impact mondial. L'industrialisation progresse rapidement, au xixe siècle, au sein du monde occidental (Europe et Amérique du Nord), et plus difficilement, au xxe siècle, de la Russie et du Japon aux « nouveaux pays industriels ». Mais, au seuil du IIIe millénaire, le succès est encore loin d'être acquis partout dans le monde.

La percée initiale : la révolution industrielle anglaise (années 1770-1830)

« C'est en Angleterre, dans le dernier tiers du xviiie siècle, qu'est née la grande industrie. Dès le début, écrivait en 1906 Paul Mantoux, son essor fut si prompt et eut de telles conséquences qu'on a pu le comparer à une révolution. » Une conjonction d'avancées techniques réalisées dans deux branches pilotes, avec la mécanisation de la filature du coton et la maîtrise de la technologie de la houille acquise par la métallurgie anglaise au terme de longs tâtonnements, donne le signal des transformations décisives.

L'industrie cotonnière, premier foyer de la révolution industrielle anglaise

Le travail des textiles, omniprésent dans les campagnes en symbiose avec l'activité agricole, venait largement en tête des activités manufacturières dans l'Europe pré-industrielle. La Grande-Bretagne bénéficiait, en outre, d'une très ancienne spécialisation lainière, grâce à ses troupeaux de moutons et à sa main-d'œuvre bien formée, lui permettant d'exporter largement ses tissus de laine. Au xviiie siècle, cette « vieille » industrie n'est nullement stagnante, ni du point de vue de l'organisation (progrès de la concentration dans le Yorkshire), ni du point de vue technique (la navette volante, inventée en 1733, rend possible la fabrication de pièces de grande largeur, tout en accroissant la productivité du tisserand), mais sa croissance est freinée par le poids des réglementations en vigueur et le manque de matière première locale.

En revanche, la toute récente industrie cotonnière, qui travaille le coton brut importé des Indes, devient le berceau de la révolution industrielle. Elle tire parti à la fois d'une demande en plein essor, portée par la vogue des cotonnades indiennes, de la forte protection du marché national, et d'un heureux hasard technique : la fibre du coton se prête bien mieux que la laine à la filature mécanique. Dès la première moitié du xviiie siècle, le manque chronique de fil (le travail de quatre à dix fileuses utilisant le rouet est nécessaire pour approvisionner un tisserand), qui s'aggrave en période de pointe des travaux agricoles, suscite des recherches pour surmonter ce goulet d'étranglement.

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Si la première tentative de machine à filer le coton (brevetée en 1738) est un échec commercial, l'expansion de la demande ne pouvait qu'inciter à reprendre les efforts de mise au point. En 1761, la Société d'encouragement des arts et manufactures promet de récompenser les inventeurs de la meilleure machine à filer. Les recherches vont aboutir à trois inventions majeures, entre 1765 et 1779 : la spinning jenny, une machine très simple, dérivée du rouet, mais qui permet d'actionner à la main plusieurs broches à la fois ; la water frame, utilisant la force motrice des cours d'eau, qui exige au contraire des installations importantes ; et, enfin, la mule-jenny, invention hybride comme son nom l'indique, combinant les avantages des deux inventions précédentes, dont une version perfectionnée – la mule automatique, actionnée par la machine à vapeur de Watt – tend à l'emporter au seuil du xixe siècle.

La mécanisation de la filature du coton représente donc la première percée technique : mais il ne s'agit pas d'un succès isolé. Au sein de la branche, le processus d'innovation s'étend aux autres stades de la production, vers l'amont et l'aval, à des rythmes variables selon les obstacles techniques et les conditions du marché. La machine à cylindres pour l'impression des tissus, inventée en 1783 par Thomas Bell, connaît un succès rapide. Au stade du tissage, la pénurie de tisserands (nouveau goulet d'étranglement, provoqué cette fois par les gains de productivité au stade de la filature) et la hausse temporaire de leurs salaires qui en résulte stimulent des recherches qui aboutissent dès 1785 au dépôt par Edmund Cartwright d'un premier brevet pour un métier à tisser mécanique. Le tissage mécanique ne s'imposera, il est vrai, qu'au terme d'un demi-siècle de résistance des tisserands à bras, marqué par quelques épisodes de violence et la baisse à long terme de leur salaire. L'expansion de l'industrie cotonnière anglaise n'en est pas moins impressionnante : dès 1830, elle aura mis fin à la prédominance séculaire – du point de vue de la production comme des exportations – de l'industrie lainière. Cette dernière ne reste pas sans réagir : elle parvient finalement, comme les autres branches du textile, et malgré des difficultés techniques plus importantes, à se moderniser en transposant les innovations qui ont fait leurs preuves dans l'industrie cotonnière. L'effet stimulant s'exerce au-delà du secteur textile, puisque le machinisme ouvre des débouchés à la métallurgie et – après une phase où les entreprises textiles fabriquaient elles-mêmes leurs machines dans leurs propres ateliers – donne naissance à une industrie nouvelle, les constructions mécaniques.

La technologie de la houille : le fer et la machine à vapeur

La métallurgie anglaise avait à son actif, comme les textiles, un savoir-faire et des productions diversifiés, mais se trouvait confrontée au xviiie siècle, en regard d'une demande croissante, à une pénurie relative de combustible : l'épuisement des forêts se traduisait par la hausse du prix du bois, donc aussi du charbon de bois servant de combustible dans les hauts-fourneaux ; d'où une dépendance croissante envers les importations de fer suédois et russe. Valoriser les ressources charbonnières en remplaçant le bois par la houille avait été envisagé de longue date, et cette substitution était bien amorcée dans plusieurs branches (verrerie, distillerie...). Mais elle se heurtait dans la métallurgie de base à des difficultés techniques exceptionnelles, qui exigeront plus d'un siècle de tâtonnements pour obtenir à partir de la houille une fonte de qualité acceptable. Si l'utilisation du charbon préalablement transformé en coke (Abraham Darby) pose en 1709 un jalon majeur, le succès industriel ne se confirme que vers 1760, après une longue série d'efforts stimulés par l'expansion du marché et par le prix élevé du fer importé.

Le progrès technique ne réside donc pas dans la mécanisation comme pour les textiles (encore que l'introduction de la soufflerie mécanique de l'air dans les hauts-fourneaux à partir des années 1760-1770 ait représenté une avancée significative en termes de rendement), mais dans la maîtrise des procédés chimiques. Malgré son allure progressive, ce progrès technique doit être considéré comme une rupture décisive (Wrigley, 1988). Il marque, en effet, l'avènement de l'économie « à base minérale », et non plus organique. En 1783-1784, le puddlage, permettant de transformer la fonte en fer par oxydation dans un four à réverbère, est inventé séparément à quelques mois de distance par Peter Onions et Henry Cort, dont le procédé comporte aussi l'introduction du laminoir (qui permet, en faisant passer le métal entre des cylindres, d'obtenir des tôles et des produits profilés de l'épaisseur souhaitée). Dès lors, la production de fonte au coke augmente rapidement, du sud du pays de Galles à l'Écosse, partout où l'on trouve à la fois le minerai de fer et la houille ; le fer de bonne qualité, obtenu à prix décroissant, tend à remplacer le bois et d'autres matériaux traditionnels dans de nombreux usages, et la métallurgie contribue au développement des autres branches en produisant une gamme toujours plus étendue d'outillages et de machines.

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Parmi ces dernières, la machine à vapeur mérite une mention spéciale pour son importance, mais aussi comme illustration des rythmes du progrès technique. Dès le début du xviiie siècle, des « machines à feu » étaient en service dans les mines de charbon anglaises pour pomper les infiltrations d'eau. L'apport déterminant de James Watt, près de soixante ans après la machine de Thomas Newcomen (1712), permet l'usage de la machine à vapeur comme force motrice, en convertissant l'oscillation du balancier en un mouvement circulaire. Pourtant, du premier brevet de Watt (1769) au second (1781), les applications restent limitées. Il aura fallu, pour assurer le succès industriel, une longue série de perfectionnements (en partie tributaires des progrès de la métallurgie, qui doit fournir par exemple des cylindres d'une précision irréprochable), l'association commerciale entre Watt et un industriel d'envergure, Matthew Boulton, et aussi l'élan général de l'industrialisation, qui multiplie les utilisateurs potentiels. À partir des années 1780, les commandes s'accélèrent, la machine de Watt répond à des besoins de plus en plus diversifiés, et la nouvelle géographie de l'industrie moderne échappe aux contraintes de la localisation sur les cours d'eau.

Les interactions décisives : un processus de « réaction en chaîne »

Les voies du progrès technique diffèrent selon les branches : on peut néanmoins dégager quelques lignes de force. L'innovation intervient typiquement sur des marchés en expansion, en réponse à des goulets d'étranglement (comme ceux qui affectent tour à tour dans les textiles la filature et le tissage), imposant parfois le recours à des importations croissantes (par exemple pour le fer jusque vers 1760).

Chacune des avancées majeures à un stade donné de la production entraîne dans son sillage un cortège de « micro-inventions », comme en témoigne globalement l'ascension rapide de la courbe des brevets à partir de 1760. La modernisation tend ainsi à s'étendre à l'ensemble du processus au sein d'une même branche (avec parfois un raccourcissement remarquable du délai qui sépare l'invention proprement dite de l'application industrielle), tout en suscitant des efforts d'adaptation et de transposition dans d'autres branches.

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L'innovation assure une régularisation des rythmes de production, une qualité homogène, et surtout des gains de productivité qui, dans les conditions concurrentielles de l'époque, se traduisent non pas par la hausse des salaires, mais par la baisse des prix. Baisse impressionnante sur certains biens intermédiaires (le prix du coton filé chute de 75 p. 100 entre 1786 et 1800), et encore très sensible sur le produit final, ce qui permet aux industries les plus innovantes d'accroître très vite leur part de marché et le volume des ventes.

Les coûts de transport, surtout pour les produits pondéreux, représentaient un enjeu non moins décisif. La rénovation des transports traditionnels, et notamment la construction des canaux, bien avant la révolution ferroviaire des années 1830, accompagne toute la première phase de la révolution industrielle. L'intensification de l'activité, l'élargissement des marchés, les effets positifs de la spécialisation s'entraînent réciproquement, selon un processus cumulatif parfaitement analysé par Adam Smith. Mais le charbon est plus spécifiquement au cœur du processus : le développement des canaux, dès 1759, tend à relier les mines de charbon et les centres industriels, et la réduction du coût du combustible qui en résulte constitue un facteur déterminant de la révolution métallurgique.

Le moment décisif peut être daté des années 1780, quand les deux grands axes d'innovation – mécanisation des textiles, métallurgie au coke et machine à vapeur – se rejoignent (Crouzet, 2000) pour former un système cohérent, associant le machinisme, l'usage de l'énergie minérale, la maîtrise des procédés chimiques, la concentration de la production. La transformation demeure longtemps très incomplète. Mais, de la révolution cotonnière à l'« industrialisation » de l'agriculture elle-même, à la fin du xixe siècle, en passant par l'avènement du chemin de fer, l'élan initial ne retombe pas. Aucune cloison étanche ne sépare le secteur moderne du secteur traditionnel, qui lui aussi innove et évolue à son propre rythme.

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Dès les années 1780, la machine à vapeur pénètre dans des activités aussi diverses que la minoterie, la brasserie, la céramique, la frappe des monnaies ; Boulton et Watt, en même temps que leurs machines, fournissent des équipes de spécialistes qui contribuent à la diffusion des compétences techniques (formation de « capital humain »). Alors que les premières inventions procédaient d'une démarche purement empirique, la constitution des entreprises de construction mécanique en une branche autonome et l'essor des industries chimiques annoncent le renforcement de la liaison science-industrie appelée à devenir une des principales forces motrices du progrès.

Naissance de la grande industrie moderne

La révolution industrielle n'a pas créé les rapports de type capitaliste, ni la grande entreprise manufacturière. Et elle n'a pas mis fin à la coexistence entre des formes de production concentrées et dispersées. Elle s'identifie néanmoins à la prédominance de la production en usine. Dès les années 1770 et 1780, on assiste à l'éclosion de filatures mécaniques dont l'effectif atteindra souvent quelques centaines de travailleurs, et à la création de grandes unités métallurgiques. La concentration technique répond à une logique de productivité, dans la mesure où le regroupement des équipements conditionne l'exécution régulière d'opérations interdépendantes, tout en servant à imposer aux travailleurs une « discipline » sans faille (ponctualité, rythmes de travail). À cet égard, il n'est pas exagéré de dire que la révolution industrielle a engendré la classe ouvrière, en même temps qu'un type nouveau d'entrepreneurs industriels, d'origine sociale diverse.

Le faible coût d'entrée, au moins dans les textiles, où les premières machines restent très simples, favorise le démarrage d'entreprises nouvelles, auxquelles le réinvestissement des profits assure ensuite une croissance rapide. L'influence des industriels grandit parallèlement à leur poids économique ; Richard Arkwright obtient, en 1774, la levée des prohibitions qui freinaient l'essor du secteur cotonnier pour défendre les intérêts de la vieille industrie lainière, en faisant valoir, avec des arguments très modernes, la création d'emplois et de revenus par la nouvelle industrie.

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Dès le stade de la force motrice hydraulique, l'apparition d'une usine moderne, même isolée, suffit souvent à marquer tout son environnement. Mais, à l'âge de la machine à vapeur, les entreprises nouvelles tendent à se concentrer géographiquement, en fonction de la proximité de la houille et des facilités de transport, dans quelques grands foyers industriels régionaux en pleine expansion, tel le Lancashire.

On assiste à une forte accélération globale du mouvement d'urbanisation (les villes de plus de 5 000 habitants regroupent 20 p. 100 de la population vers 1780, 60 p. 100 en 1841), mais surtout à un bouleversement des hiérarchies urbaines, à l'avantage des nouvelles métropoles industrielles comme Manchester et Liverpool. Une géographie économique différente a émergé en une génération à peine ; les écarts régionaux de salaire sont durablement inversés en faveur du Nord, plus industrialisé, tandis que la plupart des pôles d'industrie moderne apparus à la fin du xviiie siècle continuent de renforcer leur suprématie durant un peu plus d'un siècle.

La révolution industrielle, très vite, produit des réalisations visibles (par exemple, le premier grand pont en fer lancé sur la Severn en 1779) et commence à affecter les structures de consommation et la vie de tous. Plus fondamentalement, elle est à l'origine d'un monde qui, selon les termes de Jean-Pierre Rioux (1989), témoignera d'« étonnantes capacités d'adaptation et d'innovation ». Le développement des structures financières modernes (banques et marchés de capitaux) répond au besoin de mobilisation du capital au service de l'industrialisation : rôle encore limité aux premiers stades de la révolution industrielle anglaise, mais qui ne cessera de s'affirmer au profit des secteurs et foyers d'industrialisation les plus dynamiques. L'effort croissant pour la formation professionnelle et technique, l'enseignement scientifique, la recherche fondamentale et appliquée contribueront plus directement encore à rendre possible le processus permanent d'innovation.

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L'Angleterre n'était pas forcément le pays le mieux placé à cet égard, mais déjà, à la fin du xviiie siècle, un contemporain lucide pouvait entrevoir un avenir de progrès indéfini : « En matière de mécanique, il est à croire que nous sommes encore des enfants. [Si remarquables que soient les inventions réalisées depuis cinquante ans,] il n'est pas extravagant de supposer que, dans cinquante ans d'ici, on aura fait d'autres inventions encore auprès desquelles la machine à vapeur et la machine à filer [...] paraîtront insignifiantes et sans portée » (F. M. Eden, 1797, cité par Mantoux, 1906).

Innovations révolutionnaires, croissance lente

Bien des Anglais, au seuil du xixe siècle, ont eu conscience de vivre une époque de transformation exceptionnelle. Par exemple, Patrick Colquhoun en 1814 : « On ne peut qu'être sidéré quand on envisage le progrès des manufactures en Grande-Bretagne depuis trente ans. Sa rapidité [...] est proprement incroyable » ; ou encore Robert Owen, en 1820 : « Chacun sait que la Grande-Bretagne, depuis un demi-siècle surtout, a peu à peu accru ses capacités de production au-delà de toute autre nation » (cités par Berg et Hudson, 1992).

Les premières évaluations portant sur les branches pilotes ont d'abord semblé confirmer cette impression d'une croissance très rapide. La production de cotonnades, de 1771-1780 à 1831-1840, fait un peu plus que doubler à chaque décennie ; en soixante ans, elle est multipliée par 70. La production de fer brut est multipliée par 22 entre 1760 et 1840, et l'Angleterre, jusqu'alors importatrice, devient largement exportatrice au xixe siècle.

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Mais les récents travaux d'histoire quantitative ont provoqué une surprise de taille en attirant l'attention sur la lenteur de la croissance globale, comme l'avait pourtant déjà noté Paul Bairoch. Le taux de croissance du produit industriel atteindrait seulement, selon N. F. R. Crafts (1985), 1,3 p. 100 par an de 1760 à 1780, 2,0 p. 100 de 1780 à 1800, 2,8 p. 100 de 1800 à 1830 – ce qui demeure fort loin des performances du xxe siècle. La croissance du produit intérieur brut (P.I.B.) est encore nettement plus faible : + 0,8 p. 100 par an de 1760 à 1800, ce qui équilibre tout juste la croissance de la population (quasi-stagnation du revenu par tête). Le taux d'investissement global de l'économie n'enregistre qu'une progression graduelle et limitée : rien à voir avec la brusque discontinuité du décollage selon les vues de l'économiste américain Walt Whitman Rostow. Du reste, la croissance provient toujours, pour une part notable, des secteurs « non révolutionnés », qui ne sont pas pour autant des secteurs stagnants, et dont le développement se poursuit sur sa lancée antérieure.

Faut-il rejeter pour autant le concept même de révolution industrielle comme une dramatisation artificielle et se rallier à une vision purement gradualiste ? Observons d'abord que la fin du xviiie siècle a été perturbée par des facteurs exogènes : l'accélération générale de la croissance démographique (faire face à la montée du nombre des hommes – hantise de Robert Malthus – n'était pas en soi un résultat négligeable, comme le rappellera a contrario la famine irlandaise meurtrière de 1846) et le poids des guerres – les French Wars – de 1792 à 1815. Il n'est pas étonnant non plus que la forte croissance du secteur moderne n'ait eu d'abord qu'un faible impact sur l'expansion globale, puisque son poids relatif était très restreint au départ. Mais l'effet d'entraînement se renforce à travers le temps : selon les propres chiffres de Crafts, le taux de croissance industriel aura finalement quadruplé de 1700-1760 à 1800-1830 (passant de 0,7 à 2,8 p. 100 par an) et celui du P.I.B. presque triplé (de 0,7 à 1,9 p. 100).

L'intérêt du débat, cependant, est ailleurs. Il rappelle en premier lieu que ce n'est pas la soudaineté de la révolution industrielle qui lui confère son caractère de rupture majeure, mais son impact à long terme (retenir cette leçon de l'histoire aurait pu mettre en garde contre certaines illusions, par exemple, sur les effets immédiats à attendre de l'industrialisation du Tiers Monde au xxe siècle). Il incite à privilégier les approches régionales, en montrant la diversité des cheminements : quelques régions se sont industrialisées en une ou deux générations à travers des bouleversements proprement révolutionnaires, alors que d'autres ont accédé à la modernité selon un processus bien plus graduel (tel sera aussi le cas de la France). Enfin, il éclaire le contraste entre les effets différés de la révolution industrielle, point de départ d'une progression cumulative séculaire des niveaux de vie, et ses conséquences sociales directes, dans un contexte de croissance lente et d'aggravation des inégalités.

Violence sociale de la révolution industrielle

Travail des enfants - crédits : Lewis Wickes Hine/ Library of Congress/ Corbis/ VCG/ Getty Images

Travail des enfants

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Le sort très noir de la classe ouvrière au temps de la révolution industrielle a été l'une des questions les plus débattues. Si la thèse d'une paupérisation à long terme n'est plus tenable, la courbe des salaires réels tend à se déprimer vers la fin du xviiie siècle (sous l'effet notamment de la mécanisation associée au travail massivement sous-payé des femmes et des enfants), et il faudra attendre les années 1820 pour dépasser le niveau atteint vers 1760. Certains, comme les tisserands à bras, sont durablement perdants, et tous subissent une forte instabilité des salaires. Le trait le plus marquant de la condition ouvrière est précisément l'insécurité, qu'il s'agisse des accidents du travail, fréquents et non indemnisés, ou du risque de chômage, avec sa double dimension individuelle et collective – car des crises industrielles d'un type nouveau scandent les phases de forte expansion. Beaucoup d'ouvriers sont des ruraux déracinés, venus s'entasser dans les taudis des agglomérations industrielles. L'insalubrité des conditions de logement va de pair avec l'extrême dureté des conditions de travail : allongement démesuré des horaires (Arkwright, qui pratique la journée de 12 heures, fait figure de patron social), pauses réduites au minimum, quasi-suppression des jours fériés. De graves pathologies du travail frappent plus spécialement les femmes et les enfants-ouvriers. Loin de contredire le pessimisme traditionnel de l'histoire sociale, des recherches démographiques et anthropologiques mettent froidement en évidence une évolution heurtée de l'espérance de vie, ainsi que de la taille moyenne des individus, jusqu'au milieu du xixe siècle, contrastant avec la progression soutenue qui s'amorce dans la seconde moitié du siècle ; des écarts frappants entre quartiers ouvriers et bourgeois, par exemple en ce qui concerne la mortalité infantile, persisteront néanmoins encore plus longtemps.

Le système paroissial d'assistance témoigne de l'extension du paupérisme. Il assure la survie de millions de pauvres, mais il n'est pas sans effet pervers, en contribuant à pérenniser le versement de salaires inférieurs au minimum de subsistance pour une famille. Les paroisses, pour alléger leur charge, n'hésitent pas à louer comme main-d'œuvre industrielle des bandes d'enfants assistés. Quant aux premières lois sociales, adoptées au nom de principes humanitaires, comme la loi de 1802 limitant à douze heures la journée de travail pour les enfants, elles demeurent le plus souvent mal appliquées. L'État réprime, au nom du libéralisme, toute forme de « coalition » ouvrière (loi de 1799), tenue pour une entrave aux lois de la concurrence, et les patrons s'entendent pour inscrire sur un « livre noir » les ouvriers récalcitrants. La répression est en général efficace, sans empêcher des épisodes de résistance, comme les émeutes luddites en 1811-1812 (destructions de machines, accusées de provoquer le chômage). Mais ces brusques explosions de violence évoquent le passé plus qu'elles n'annoncent le mouvement ouvrier contemporain.

Suprématie mondiale de la Grande-Bretagne

Alors que la transition vers une société industrielle au plein sens du terme demeure longtemps inachevée, la révolution industrielle a eu un impact bien plus immédiat sur la position internationale de la Grande-Bretagne.

Suprématie technique d'abord. Le sentiment de supériorité des Anglais, convaincus, tels John Aikin en 1795, que leur pays a réalisé des progrès « sans équivalent dans les annales d'aucune nation commerçante », est corroboré par le témoignage des visiteurs étrangers, qui expriment souvent leur admiration pour les techniques de l'agriculture et de l'industrie anglaises.

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Si la mécanisation des textiles renforce une spécialisation qui remonte au Moyen Âge, la primauté de la métallurgie anglaise est d'autant plus significative qu'il s'agit d'un fait récent. En 1786 déjà, François de La Rochefoucauld-Liancourt souligne « l'habileté [des Anglais] à travailler le fer et l'extrême utilité qui en résulte pour le mouvement, la durée et la justesse des machines ; [...] tout est exécuté en fer de fonte ». En 1802, le Suédois Eric Svedenstjerna s'émerveille de compter « sans exagération » autant de machines à vapeur en Angleterre que de moulins à eau et de moulins à vent dans son pays.

Supériorité économique aussi, découlant de l'avance technique. Les performances à l'exportation de l'industrie cotonnière anglaise surclassent celles de l'industrie lainière (pourtant en progrès elles aussi) ; les exportations représentent jusqu'à 66 p. 100 de la production de la branche vers 1850, dominant le marché de nombreux pays du monde. Les constructions mécaniques « exportent » des chefs d'entreprise, des techniciens et des machines, malgré les prohibitions théoriquement en vigueur jusqu'en 1843.

La métallurgie anglaise, cependant, travaille avant tout pour la demande intérieure, considérablement plus forte que dans tout autre pays. En 1830, l'Angleterre possède 15 000 machines à vapeur, la France, qui vient en deuxième position, 3 000 seulement. Vers 1860, l'industrialisation a indéniablement démarré en France, en Allemagne et aux États-Unis : mais la Grande-Bretagne produit encore à elle seule moitié plus de fer que ces trois pays réunis. Alors que les approches techniques et microéconomiques mettent souvent l'accent sur les prémices d'une révolution industrielle « polycentrique » dans divers foyers régionaux en Europe vers 1760, l'ordre de grandeur de l'expansion diverge radicalement en faveur de la Grande-Bretagne, et Paul Bairoch (1997) simplifie à peine la réalité en écrivant : « Pendant à peu près un demi-siècle [1770-1820], la révolution industrielle est demeurée un phénomène isolé à la seule Angleterre. »

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L'avance économique de la Grande-Bretagne lui confère son rang de superpuissance du xixe siècle. Non sans doute que l'industrialisation précoce doive être tenue pour l'explication majeure de la victoire sur la France napoléonienne. Mais elle a contribué de façon décisive à renforcer la suprématie navale britannique, et par là même à rendre possible l'expansion impériale. Car la formation de l'Empire est bien moins la cause de la révolution industrielle (le rôle des profits coloniaux dans l'« accumulation primitive » semble avoir été exagéré) que sa conséquence : c'est précisément au tournant du xixe siècle que l'Angleterre, « petite » nation d'une dizaine de millions d'habitants, étend sa domination sur l'ensemble de l'Inde, de quinze à vingt fois plus peuplée, qui demeurera pour plus d'un siècle la pièce maîtresse de ses possessions coloniales. Domination périssable comme toutes ses devancières, telle la primauté hollandaise du Siècle d'or, mais malgré tout moins fragile, dans la mesure où elle prenait appui sur des bases économiques bien plus larges.

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Écrit par

  • : correspondant de l'Institut, professeur émérite à l'université de Bordeaux-IV-Montesquieu

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Travail des enfants - crédits : Lewis Wickes Hine/ Library of Congress/ Corbis/ VCG/ Getty Images

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    1709 Abraham Darby découvre la fabrication de la fonte au coke.

    1727 Multiplication des actes d'enclosures.

    1733 Navette volante de John Kay pour le métier à tisser.

    1765 Mise au point de la spinning jenny (métier à filer le coton) par Hargreaves.

    1768 Arkwright met au point le waterframe...

  • AGRICOLE RÉVOLUTION

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    Si la révolution agricole marque lapériode industrielle et inversement, ses répercussions furent multiples : elles ont introduit la spécialisation en fonction des avantages offerts par les marchés nationaux, continentaux et transcontinentaux, eux-mêmes activés par la progression du libre-échange et,...
  • AGRICULTURE - Agriculture et industrialisation

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  • ALLEMAGNE (Histoire) - Allemagne moderne et contemporaine

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    Dans le domaine social et économique, on ne saurait exagérer l'importance des années 1850-1870 : elles marquent pour l'Allemagne, comme pour l'Europe occidentale et centrale, l'avènement de l'ère industrielle et, à ce titre, le début d'une transformation profonde de la société.
  • ALPES

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    Larévolution industrielle change la donne et introduit de profonds contrastes intra-alpins. Les principaux couloirs dotés de routes romaines, médiévales ou impériales voient se déployer des voies ferrées qui permettent une augmentation significative du trafic de transit de marchandises. Ici et là s’installent...
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