ADORNO THEODOR WIESENGRUND (1903-1969)
Article modifié le
Philosophe, sociologue et musicologue allemand, Theodor Wiesengrund Adorno est né le 11 septembre 1903 à Francfort-sur-le-Main. (Au cours de l'émigration, il abandonna le patronyme Wiesengrund pour prendre le nom de sa mère, Adorno.) Il connaît une enfance très protégée entre un père juif, négociant prospère, une mère catholique, cantatrice d'opéra, et une tante également musicienne et passionnée de littérature. L'art, la musique seront son milieu d'enfance et d'adolescence. À partir de 1921, il fait ses études à l'université de Francfort, sous la direction de Hans Cornelius, néokantien atypique. C'est en 1922 qu'il fait la connaissance de Max Horkheimer et en 1923 celle, non moins décisive, de Walter Benjamin. Ces années sont le moment où Adorno va opérer un passage du néokantisme au marxisme non orthodoxe – celui de Lukács et de Karl Korsch. En 1924, il achève ses études en soutenant une thèse sur Husserl. Partagé entre deux vocations, la philosophie et la musique, il séjourne de 1925 à 1927 à Vienne. Là, il prend des leçons de composition auprès d'Alban Berg et commence une carrière de musicologue, sous le signe de la révolution dodécaphonique théorisée par Arnold Schönberg. En 1931, sous la direction de Paul Tillich, il soutient son habilitation sur Kierkegaard. Construction de l'esthétique. L'ouvrage sera publié en 1933. La même année, devenu Privatdozent, il prononce deux conférences qui seront déterminantes dans son trajet philosophique : Actualité de la philosophie et L'Idée d'histoire naturelle.
Ce n'est qu'en 1938 qu'Adorno quitte l'Allemagne, et, après un séjour à Oxford, rejoint Max Horkheimer et l'Institut de recherche sociale à New York. Il s'établit en Californie et de 1942 à 1944 écrit avec Horkheimer Dialectique de la raison (1947). Il participe à la série Studies on Prejudice et publie avec d'autres The Authoritarian Personality (1950). Au cours du séjour californien, il est également le « conseiller musical » de Thomas Mann, lors de la rédaction du Docteur Faustus (1947).
De retour en Allemagne avec Horkheimer, Adorno publie en 1951 Minima Moralia et prend en 1958 la direction de l'Institut de recherche sociale. Son travail impressionnant se déploie alors dans plusieurs directions : la critique radicale de la culture (Prismes, 1955 ; Notes sur la littérature, 1958) ; la sociologie critique de la musique (Dissonances, 1956 ; Philosophie de la nouvelle musique, 1958 ; Moments musicaux, 1964) ; la critique de la sociologie institutionnelle (La Querelle du positivisme dans les sciences sociales, 1969) ; enfin, la critique de la phénoménologie et plus spécialement de Heidegger (Jargon de l'authenticité, 1954 ; et le magnum opus Dialectique négative, 1966).
Adorno meurt l'été 1969, quelques mois seulement après un conflit éprouvant avec les étudiants radicaux de Francfort. Il laisse inachevée sa Théorie esthétique (1970).
La pensée d'Adorno est irrésumable. Aussi sa présentation ne saurait-elle se réduire à la mise en lumière d'un ensemble de thèmes. Elle ne peut se déployer que comme une configuration de concepts critiques, en prenant soin d'exclure tout essai d'intégration à « l'asphyxiante culture ». Penseur irrésumable, Adorno est tout autant « inlocalisable ». À l'écart des alternatives sécrétées par le « monde administré », il s'évertue à rejeter les positions qui ont cours, en quête de « lignes de fuite » qui traversent aussi bien les « déserts glacés de l'abstraction » que la contrée désolée de la mélancolie, dans l'espoir d'entrevoir les premiers signes de l'utopie, les tressaillements de ce qui est différent.
Le chemin qu'emprunte Adorno est d'abord une interrogation interminable sur la possibilité de la philosophie qui passe à l'évidence par une critique de la raison, ouvrant sur une critique de la domination, avant d'opérer un périlleux virage de la critique au sauvetage. Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée s'achève sur cette déclaration en guise de conclusion : « La connaissance n'a d'autre lumière que celle de la rédemption portant sur le monde : tout le reste s'épuise dans la reconstruction et reste simple technique. »
La philosophie en question
Le premier objet de la réflexion philosophique d'Adorno est la philosophie même. Interrogation interminable, qui court tout au long de l'œuvre, en prenant résolument acte des césures de l'histoire et de la transformation qu'elles imposent à la question. Les principaux textes sont : la conférence inaugurale de 1931, Actualité de la philosophie ; Minima Moralia (1951) ; L'Essai comme forme (1958) ; À quoi sert encore la philosophie ? (1962) ; Dialectique négative (1966) ; Résignation (1969).
Le réel n'est plus le rationnel : la fin des grands systèmes
L'énoncé de cette interrogation n'implique nullement de la part d'Adorno l'affirmation d'une philosophia perennis qui trouverait dans son statut de « reine des disciplines », ou dans la tradition, les fondements de sa permanence. Bien plutôt, Adorno part d'une antinomie qui installe la réflexion dans une tension insurmontable. Il convient de penser ensemble la liquidation de la philosophie et son actualité, ou mieux, de concevoir l'actualité de la philosophie en partant de sa liquidation. Dans cette perspective, Actualité de la philosophie est particulièrement éclairant. Quelle est la possibilité de la philosophie au seuil des années 1930, dans un monde qui vient de connaître la catastrophe de la Première Guerre mondiale et le choc d'au moins deux révolutions, une victorieuse en Russie en 1917, l'autre écrasée en Allemagne en 1923 ? Quant à la philosophie, elle est entrée dans un monde posthégélien où le système qui se donnait pour l'achèvement de la philosophie a été contesté ou rejeté au nom d'expériences jugées inintégrables (Marx, Kierkegaard, Nietzsche). Face à cette conjoncture historico-philosophique spécifique, la philosophie a-t-elle une actualité dans un monde qui a fait l'expérience de l'abîme ? Question qui se pose donc sous forme d'une antinomie : d'un côté, l'hypothèse d'une liquidation de la philosophie, de l'autre, celle de son actualité qui aurait pour particularité de se concevoir non pas en ignorant la liquidation, ni en la niant, mais en en prenant acte, en en faisant le sol à partir duquel il devient possible de penser l'actualité.
Le cours de 1965 sur La Métaphysiquereproduit cette antinomie à propos de la poésie. Selon Adorno, le propre de la réflexion philosophique est de se tenir dans un espace entre deux possibles, en l'occurrence : ne pas écrire ou écrire des poèmes après Auschwitz. Ce qui signifie que, s'il y a possibilité, elle ne naît que de l'impossibilité même. De là, la nécessité, pour qui donne son accord à cette antinomie, de porter au premier plan une césure sans précédent, d'où il ressort que, après Auschwitz, il n'est plus possible d'écrire de la poésie immédiatement, innocemment en quelque sorte, que la moindre expression poétique doit porter dans sa texture même la trace de cette impossibilité.
Telle est la position paradoxale d'Adorno, et sa détermination à tenir ensemble les deux bouts de la chaîne. L'actualité de la philosophie n'est pas à penser comme une échéance historique dont on pourrait juger empiriquement. Cette interrogation renvoie toute philosophie dont l'enjeu est la vérité au problème d'une liquidation de la philosophie elle-même. Que convient-il d'entendre par liquidation ? D'abord l'inadéquation entre les questions philosophiques et la possibilité de leurs réponses qui provient de la non-correspondance entre l'esprit et le réel. La fameuse formule hégélienne, « le réel est le rationnel » et inversement, n'est plus de saison. Car la clé de la raison n'est plus susceptible d'ouvrir le réel, dans la mesure où celui-ci s'avère extérieur à la raison. La réalité est soit chaotique, en morceaux, « restes et ruines », soit irraison en tant que polemos (conflit). Aussi convient-il de substituer à la question première de l'adéquation une autre forme de questionnement du style : à quelles conditions est-il désormais possible de concevoir une actualité de la philosophie ? La réponse n'est pas douteuse : la philosophie ne peut connaître une actualité que pour autant qu'elle abandonne son objet propre, à savoir la connaissance de la totalité de ce qui est. L'adéquation de la pensée à l'être en tant que totalité s'est décomposée. Qu'il s'agisse de l'idéalisme classique ou des philosophies qui ont succédé, on observe la même crise de l'exigence philosophique de totalité. Abdiquer cette exigence implique de renoncer à l'idée de système, qui repose sur la présupposition de l'identité de l'identique et du non-identique.
La philosophie comme interprétation : « le choix du petit »
S'ouvre alors la possibilité d'une autre figure de la philosophie, qui se constitue à partir d'un changement d'objet, les objets philosophiques traditionnels étant enveloppés dans la liquidation de la philosophie. Il s'ensuit que l'ontologie fondamentale de Heidegger ne répond nullement à la crise de la philosophie. La question de l'être s'avère, en dépit de son autoproclamation, être la moins radicale de toutes. Sous le nom d'être, catégorie formelle aux yeux d'Adorno, fait retour la vieille ambition d'appréhender par l'esprit la totalité du réel. Ce n'est donc qu'après l'échecdes philosophies grandes et totales que l'on peut poser de façon critique, à nouveaux frais, la question de l'actualité de la philosophie. Afin d'être en mesure de retrouver la voie d'une adéquation possible des réponses aux questions, il faut désormais se détourner des questions cardinales de la philosophie. Non plus édifier « une grande morale » à la manière d'Aristote, mais laisser advenir, à partir d'anecdotes, de situations, de récits, une pluralité de petites morales, des minima moralia.
Adorno accomplit un pas décisif : la philosophie peut connaître une actualité, dans la mesure où elle se fait interprétation, où le travail philosophique se donne pour tâche de produire et de « résoudre » les énigmes de la réalité. Mais nouvel Œdipe, le philosophe doit se garder d'entretenir l'illusion d'accéder à une élucidation des énigmes auxquelles il s'affronte. « Le texte que le philosophe doit lire, écrit Adorno, est incomplet, contradictoire et fragile » (Minima Moralia). Au cours de cette démarche interprétative, plusieurs écueils sont à éviter. L'idée de l'interprétation n'est pas à confondre avec la recherche du sens ; pas davantage ne doit-elle reposer sur la supposition d'un arrière-monde derrière le monde phénoménal qui lui donnerait la clé de l'énigme. À l'énoncé de ces précautions, une question surgit : s'agit-il bien de résoudre l'énigme ? On peut en douter. Car la fonction de la solution est d'éclairer d'un trait et de lever la figure de l'énigme tout en la conservant. La solution de l'énigme reçoit donc un statut paradoxal. Le philosophe, en construisant des constellations changeantes telles que puisse se dévoiler une figure lisible, ne se donne pas tant pour visée de faire disparaître l'énigme dans la solution que de la faire apparaître, comme si la « solution » avait pour résultat essentiel de signaler qu'il y a énigme. « La philosophie, juge Adorno, doit encore et encore, et avec l'exigence de la vérité, procéder dans l'interprétation sans jamais pouvoir posséder une clé certaine pour l'interprétation » (Minima Moralia). La renonciation à l'exigence de totalité est aussi renonciation à la fonction symbolique de la philosophie, qui veut que le particulier représente l'universel. Il en découle un abandon des grands problèmes et le « choix du petit », non pas seulement au niveau éthico-politique, mais quant à la connaissance, qui doit devenir micrologie. « L'interprétation, déclare Adorno, se produit seulement à travers la combinaison du plus petit [...] L'assemblage d'éléments petits et sans intention compte alors parmi les conditions fondatrices de l'interprétation philosophique » (Minima Moralia). C'est en ce sens qu'il y a rupture avec l'idéalisme, pour lequel tout est finalement esprit.
Ultérieurement, cette orientation de l'interprétation vers le matérialisme produira chez Adorno l'idée de dialectique négative en tant que dialectique du non-identique. Seule en effet une dialectique matérialiste est de nature à rester fidèle à ce qui est sans intention, dans la mesure où, se détournant de la question du sens, elle résiste à la réduction de toute chose à l'esprit et découvre, ce faisant, des formes d'expérience qui ne se laissent pas réduire à cette identité qu'est l'esprit. Ainsi en va-t-il de l'expérience corporelle de la souffrance, pour autant que la dialectique négative, dialectique à l'arrêt, bloque le mouvement vers une nouvelle affirmation et ne se donne pas pour tâche d'en assurer la relève. Il revient alors au philosophe-interprète de construire ce qu'Adorno appelle des « images historiques », à comparer avec les images dialectiques de Walter Benjamin. Fonctionnant comme de véritables centres magnétiques, ces images peuvent avoir pour effet, grâce à la mise en œuvre d'une « fantaisie exacte », de réunir soudain la réalité autour d'elles.
Une expérimentation langagière de la philosophie
Sans examiner ici la périodisation de l'œuvre, on peut, à la suite de Gilles Moutot (Adorno. Langage et réification), noter chez Adorno, dans les années 1940, non pas un moment de résignation, mais « un remaniement radical du concept de critique », dans le sillage de l'opposition kantienne entre détermination et réflexion. Écrit en collaboration avec Horkheimer de 1942 à 1944, La Dialectique de la raison est porté par le choix de la réflexion comme méthode. Abandonnant la visée doctrinale, la raison se retourne sur elle-même pour mieux comprendre ses errements et se critiquer sans ménagement. Cette nouvelle impulsion critique, voire clinique, elle la puise dans l'expérience de la réification qui provient d'une rationalisation pathologique de la société. Convaincu que les significations des concepts « sont elles-mêmes essentiellement du langage » (Notes sur la littérature), Adorno amorce à son tour un « tournant langagier » qui va susciter une réflexion critique sur la philosophie en tant qu'expérience langagière. Car si les significations du concept sont essentiellement du langage, le langage ne saurait être réduit à la signification, mais manifesterait par la philosophie « un rapport à sa chose autre que la signification », en visant « la sphère de la mimésis ordinairement réprimée » (Daniel Payot, « Messianisme et utopie : la philosophie et le possible selon Adorno », in Tumultes, no 17-18). C'est à partir de cette mise en lumière de la tension qui habite le langage qu'Adorno, au terme de la Préface de Dialectique négative, procède à une réhabilitation de la rhétorique, explicitant en quelque sorte le réinvestissement de la question de la forme et le choix, fait dans les années 1950, de « l'essai comme forme ».
On ne saurait en effet trop insister sur l'importance du texte, « L'Essai comme forme », le discours de la méthode antiméthodique d'Adorno (in Notes sur la littérature). Tandis que le fondateur de l'École de Francfort, Max Horkheimer, oppose la théorie critique (Marx) à la théorie traditionnelle (Descartes), Adorno, pour sa part, conçoit le remaniement de la théorie critique dans le champ de l'écriture, en mettant en scène un conflit entre Descartes – soit une discursivité argumentative, poursuivant l'exhaustivité – et l'essai, une discursivité antisystématique, délibérément lacunaire. Ainsi inaugure-t-il, sous le nom de l'essai, rien moins qu'une « nouvelle pensée », soucieuse de rendre justice au non-identique, en le protégeant de toute entreprise de neutralisation. Un nouvel exercice de la pensée, conçue comme un champ de forces, qui, à la différence de la tradition philosophique, sait reconnaître la fragilité du vrai. Grâce à la pratique d'une autre écriture philosophique, placée sous le signe du jeu, du bonheur et de l'enfance, cet exercice sait de surcroît ne pas oublier l'appartenance de la philosophie à « la sphère de l'indompté ». Loin de toute philosophie première, mais choisissant volontairement l'élément de la contingence, l'essai est animé par le désir de l'utopie dans le champ de la connaissance qui vise au-delà de la connaissance.
Accédez à l'intégralité de nos articles
- Des contenus variés, complets et fiables
- Accessible sur tous les écrans
- Pas de publicité
Déjà abonné ? Se connecter
Écrit par
- Miguel ABENSOUR : agrégé de science politique, professeur émérite de philosophie politique à l'université de Paris-VII-Denis-Diderot
Classification
Média
Autres références
-
LA DIALECTIQUE DE LA RAISON, T. W. Adorno et M. Horkheimer - Fiche de lecture
- Écrit par Francis WYBRANDS
- 915 mots
- 1 média
Écrite aux États-Unis, alors que T. W. Adorno (1903-1969) et Max Horkheimer (1895-1973) ont fui le nazisme, achevée en 1944 et publiée en 1947, à Amsterdam, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques constitue une œuvre charnière, qui ne rencontrera une réelle audience qu'à partir...
-
ABENSOUR MIGUEL (1939-2017)
- Écrit par Anne KUPIEC
- 898 mots
- 1 média
Utopie, émancipation, critique, politique – tels sont les termes qui peuvent qualifier le travail conduit par Miguel Abensour, professeur de philosophie politique, éditeur et penseur.
Miguel Abensour est né à Paris le 13 février 1939. Agrégé de sciences politiques, auteur d’une thèse d’État (...
-
ADAPTATION - Adaptation sociale
- Écrit par Raymond BOUDON
- 2 258 mots
- 1 média
La première est représentée par exemple par les travaux de T. W. Adorno et de ses collaborateurs sur la Personnalité autoritaire : certaines attitudes sont enracinées au plus profond de la personnalité, elles en composent d'une certaine manière la structure ou sont les symptômes d'un certain... -
ATTITUDE
- Écrit par Raymond BOUDON
- 4 176 mots
- 2 médias
Un autre ouvrage classique dans le domaine de l'analyse des attitudes est le livre d'Adorno et de ses collaborateurs, The Authoritarian Personality. Ici, l'accent est porté sur l'idée que les attitudes qu'on peut observer chez un individu sont des éléments non isolés, mais intégrés dans un système.... -
AUTORITÉ
- Écrit par Éric LETONTURIER
- 2 800 mots
- 11 médias
...en donnant au monde une permanence que l'Église a la première fragilisée par la violence inédite qu'introduit la menace de l'enfer. La théorie critique d'Adorno et de Horkheimer avait au contraire souligné dans le processus de rationalisation que met en œuvre l'économie capitaliste, l'inquiétante vitalité... - Afficher les 17 références
Voir aussi