Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

AMÉRIQUE (Histoire) Découverte

Article modifié le

Géographie mythique et géographie savante

Au xive siècle, on commence à établir des cartes du monde qui tiennent compte à la fois des connaissances héritées de l'Antiquité et des récits des voyageurs qui sont allés jusqu'au fond de l'Asie. La figure de l'univers habité se précise avec la découverte et la publication (en 1408) de la Géographiede Ptolémée, le célèbre astronome alexandrin du iie siècle. Comme Aristote, Ptolémée considérait que la Terre était ronde et qu'un même océan baignait le littoral occidental de l'Europe et le littoral oriental de l'Asie. Cette assertion sera un facteur capital dans la genèse du projet de Colomb.

En même temps, au xive siècle s'inscrivent sur les mappemondes tous les mythes relatifs aux îles de l'Occident, mythes dont certains remontent à la plus haute antiquité. Le pays du soleil couchant représentait pour les Anciens le séjour de l'au-delà, des bienheureux : ainsi les « îles Fortunées » (en réalité les Canaries, qui furent découvertes bien avant l'ère chrétienne), où l'on plaçait les « Champs élyséens » d'Homère. Au Moyen Âge, on parlait beaucoup de l' île (ou des îles) de Saint- Brandan : une saga irlandaise du vie siècle racontait que le saint ermite Brandan avait navigué à l'ouest jusqu'à cet archipel qui marquait l'entrée du Paradis terrestre. Cette légende se trouve aussi rapportée, au xie siècle, par Raoul Glaber. L'île figure sur plusieurs cartes du xive siècle à des latitudes variables. Une autre tradition irlandaise avait trait à l'île de Brasil (ce qui signifie « grande île » en gaélique), recélant de la poudre d'or ; et l'on voit apparaître une île de ce nom, au sud-ouest de l'Irlande, sur un portulan de 1325. À partir de 1480, plusieurs expéditions partirent du port de Bristol à la recherche de cette île. C'était aussi un des objectifs de Cabot en 1497. M. L. A. Vigneras a découvert et publié dans Hispanic American Historical Review (1956), une lettre d'un marchand anglais, John Day, sans doute adressée à Colomb, parlant de l'« île de Brasil » trouvée « en d'autres temps » (en otros tiempos) par les gens de Bristol : ce serait la preuve que les marins anglais auraient abordé aux environs de Terre-Neuve en des temps assez lointains.

Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

Dans les milieux hispaniques, c'est surtout le mythe d' Antilia, ou « Île des sept cités », qui occupe les imaginations : sept évêques s'y seraient réfugiés au moment où les Maures s'emparèrent de la Péninsule (711). La croyance en son existence sera même si tenace que l'archipel découvert par Colomb sera baptisé Antilhas (première mention sur la carte de Cantino, 1502).

La recherche des îles

Nef médiévale - crédits : British Library/ AKG-images

Nef médiévale

Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

À partir du xve siècle, on ne se contente plus de rêver à ces îles : on part pour « aller les découvrir » : ainsi s'expriment généralement les contrats passés par les navigateurs avec le roi du Portugal. C'est l'époque où la navigation hauturière a fait son apparition, grâce à l'emploi, au lieu des lourdes naves méditerranéennes, de légères caravelles, petits voiliers à trois mâts combinant aux voiles carrées la voile triangulaire, dite latine, qui permet au navire de pivoter, grâce aussi à l'emploi du gouvernail d'étambot : situé sur la ligne médiane du bâtiment et tournant avec elle, il donnait la possibilité de bourlinguer, donc de contourner la région des alizés bien au large des côtes.

Pourquoi tant d'intérêt attaché à la recherche de ces îles, généralement désertes ? C'est là que la géographie légendaire venait se combiner à la géographie « savante » pour préciser un objectif asiatique : Antilia serait un relais sur la route de « Cipango aux toits d'or » (le Japon), puis du Catay (la Chine). Rejoindre le pays du Grand Khan en traversant l'Atlantique, tel est l'objectif que Colomb mit en avant et défendit pendant quinze années auprès de Jean II de Portugal, puis d'Isabelle la Catholique. Les notes manuscrites qu'il écrivait sur les marges d'un exemplaire de l'Imago mundi de Pierre d'Ailly (somme des connaissances cosmographiques du tout début du xve siècle) le montrent hanté du désir de vérifier si l'on pouvait parvenir en Orient « par le Ponant » : « La fin des terres habitées vers l'Occident est assez proche de la fin des terres habitées vers l'Orient, et au milieu il y a une petite mer », écrit-il.

La thèse traditionnelle expliquant les « grandes découvertes », et en particulier celle de l'Amérique, par la recherche d'une nouvelle « route des épices » a été, depuis quelques années, battue en brèche : on a nié avec raison que la poussée turque ait causé une interruption de ce trafic en Méditerranée. Il est certain néanmoins que la hantise du péril musulman (bien antérieure au xve siècle) stimula la recherche de nouvelles routes commerciales, et entretint un esprit de croisade. On rêvait de prendre à revers l'Islam en faisant alliance avec le mystérieux « Prêtre Jean » resté chrétien, dont avaient parlé les voyageurs (il s'agissait du royaume d'Abyssinie) : cela ne fut pas étranger aux tentatives, couronnées de succès, des Portugais pour contourner le continent africain. Ou bien l'on se proposait d'entrer en rapports avec le « Grand Khan », ce souverain de Mongolie et de Chine à la cour duquel avait vécu Marco Polo, qui l'avait trouvé tolérant à l'égard des chrétiens (Colomb se fera donner des lettres d'introduction pour lui). Dans la péninsule Ibérique, la Reconquête s'achève avec la prise de Grenade (1492), événement qui parut aux contemporains lourd d'un sens prophétique : on attendait quelque haut fait des souverains qui avaient « réuni les Espagnes en la sainte foi », peut-être même un retour à Jérusalem.

Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

Ajoutons une sorte d'attirance vers l'inconnu, une avidité de connaissances (« J'ai toujours désiré connaître les secrets du monde », écrira Colomb). Les découvertes africaines des Portugais commençaient à élargir l'univers. Jusqu'alors on se représentait le monde conformément à des traditions remontant à Aristote, que les grands compilateurs du Moyen Âge avaient reprises. On était généralement convaincu de la sphéricité de la Terre (de nombreux « traités de la sphère » parurent dès le xiiie siècle). On la divisait en trois parties : Europe, Asie, Afrique. Certains (Vincent de Beauvais, suivi par Pierre d'Ailly) admettaient l'existence d'une quatrième partie, l'hémisphère austral, comprenant des terres émergées et habitées par des « antipodes », gens « opposés par les pieds » à ceux de l'hémisphère septentrional, ce que des Pères de l'Église comme saint Augustin avaient déclaré impossible, car on ne saurait imaginer des gens « marchant la tête en bas ». Mais pouvait-on atteindre ces Antipodes (le sens du mot s'étant élargi à l'hémisphère habité par les « antipodes ») ? Tantôt on imaginait l'hémisphère austral séparé du monde connu par un océan (la « mer Ténébreuse »), tantôt par une zone torride, l'un et l'autre infranchissables. Or les Portugais, en atteignant le cap Vert en 1445, avaient démontré que la zone torride était peuplée, et Colomb le notait soigneusement en marge de l'Imago mundi. Ce qu'il se proposait de faire, quant à lui, c'était de partir vers les Antipodes « occidentales » (l'hémisphère de l'Ouest).

Accédez à l'intégralité de nos articles

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

Classification

Médias

Amerigo Vespucci - crédits : Hulton Archive/ Getty Images

Amerigo Vespucci

Grandes découvertes : Espagne et Portugal à la conquête du monde - crédits : Encyclopædia Universalis France

Grandes découvertes : Espagne et Portugal à la conquête du monde

Nef médiévale - crédits : British Library/ AKG-images

Nef médiévale

Autres références

  • AMAZONE, fleuve

    • Écrit par
    • 2 327 mots
    • 2 médias

    Un peu plus long que le Nil, avec les 7 025 km de son cours, l'Amazone se place au premier rang, parmi les fleuves du monde, pour l'étendue de la superficie drainée : environ 6 millions de kilomètres carrés qui se répartissent sur six États d'Amérique latine. Sa supério rité est encore plus...

  • AMÉRIQUE LATINE - Les religions afro-américaines

    • Écrit par
    • 3 176 mots
    • 1 média

    Les Africains conduits en esclavage en Amérique ont amené avec eux leurs croyances et leurs rites. Certes, en beaucoup de pays, au contact de civilisations différentes et de sociétés répressives, ces croyances et ces rites, après un moment de résistance (par exemple, en Argentine jusque vers...

  • ARAUCANS

    • Écrit par
    • 1 056 mots

    Araucan est un mot forgé au xvie siècle par Ercilla, poète espagnol, à partir d'un nom de lieu indigène. Depuis lors, son usage s'est imposé en ethnologie pour désigner un ensemble de populations qui, parlant la même langue et culturellement apparentées, occupaient, à l'arrivée des conquistadores,...

  • ATLANTIQUE HISTOIRE DE L'OCÉAN

    • Écrit par et
    • 13 673 mots
    • 12 médias
    Leif Eriksson n'aurait pas été le seul à aborder« l'Amérique ». Les sagas(récits) scandinaves racontent que son frère Thorwald aurait également abordé au Vinland en 1003. Il y aurait lutté contre les indigènes et aurait péri au cours d'un combat. En 1006, Thorstein, un autre frère de...
  • Afficher les 29 références

Voir aussi