- 1. Démographie et administration
- 2. Naissance de l'information économique
- 3. Une tentative de centralisation bureaucratique
- 4. La résistance des structures anciennes
- 5. Progrès de l'efficacité administrative
- 6. La résistance aux interventions économiques
- 7. Ancien Régime et monarchie absolue
- 8. La fiscalité
- 9. L'Ancien Régime, forme de société
- 10. L'Ancien Régime et la Révolution
- 11. Thèses en présence
- 12. Bibliographie
ANCIEN RÉGIME
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L'Ancien Régime, forme de société
Car l'Ancien Régime est tout autant une forme de société qu'un type de gouvernement. C'est même la pérennité relative de sa société qui le caractérise plus exactement que ses formes successives de gouvernement. Pérennité d'ordre d'abord juridique, résumée par la fameuse hiérarchie des trois ordres : noblesse, clergé, tiers état. On peut répéter après tant d'autres que cette subdivision est loin de correspondre à la mouvante réalité sociale, qu'il faudrait parler du « quatrième ordre » (ce qui est un abus de langage), que l'apparition de classes sociales (mais tout dépend du sens que l'on donne à ce nom, et il existe à peu près autant de définitions que d'historiens) mine l'existence des ordres. Tout cela est plus ou moins vrai, mais n'empêche nullement que les ordres subsistent, et qu'ils sont l'une des raisons majeures du déclenchement de la Révolution.
Déclin de la noblesse ?
L'Ancien Régime est d'abord une société aristocratique, à l'intérieur de laquelle la noblesse, et surtout la haute noblesse, sans cesse mise en cause par les progrès de la monarchie absolue, reste cependant le pôle autour duquel tout tourne. Qu'on ne se laisse pas abuser, en effet, par les expressions stéréotypées des manuels : « déclin de la noblesse », « montée de la bourgeoisie », etc. Sans doute l'ascension de cette dernière (mais il faudrait dire de ces dernières) est-elle pratiquement continue depuis le Moyen Âge, sauf au xviiie siècle, dans le domaine politique ; encore convient-il de ne pas s'exagérer ce recul d'influence politique, en partie compensé par le rôle grandissant des premiers commis et de la bureaucratie administrative.
Mais le « déclin » de la noblesse nous semble infiniment plus douteux. Voici une catégorie sociale dont on ne cesse, à travers les siècles, d'affirmer la décadence : déclin au xvie siècle, d'après les études de Raveau dans le Poitou ; déclin au xviie siècle, illustré par l'expression célèbre de Saint-Simon : « Ce règne de vile bourgeoisie » ; déclin au xviiie siècle, clamé à tous vents et par les philosophes, et par les révolutionnaires, et par les mémorialistes de la noblesse elle-même, comme le marquis de Bouillé ; déclin encore au xixe, pour ne point parler du xxe siècle – évident, paraît-il, aux yeux de tous. En somme une noblesse qui n'en finit pas de mourir depuis au moins cinq siècles car, bien entendu, elle est aussi en déclin au xive et au xve siècle, voire au xiiie. Tant et si bien que l'on peut légitimement se demander pourquoi elle n'a pas disparu depuis longtemps. Or, ce moribond vit encore de nos jours et, au total, exerce sur la vie de la nation une influence sans commune mesure avec sa faiblesse numérique. En histoire, on le voit, tout est question de mesure et de proportion. Ces « déclins » qui n'en finissent plus sont déduits d'un déterminisme économique simpliste. Le noble est, par définition, rentier de la terre, et les hausses de prix l'appauvriraient, sous prétexte que ses rentrées sont fixes. Mais les conséquences sociales des évolutions économiques sont loin d'être inéluctables. Ainsi pour la hausse des prix, l'étude, qui mériterait de devenir classique, du docteur Merle sur la métairie en Gâtine poitevine démontre comment une noblesse provinciale du xvie siècle a su s'adapter à l'afflux des métaux précieux d'origine espagnole, dans ce Poitou fournisseur attitré de grains et de mulets. Réunissant les champs ouverts, divisés en d'innombrables petites lanières, qu'avaient abandonnés les paysans victimes des conséquences de la guerre de Cent Ans, cette noblesse, autant et plus que la bourgeoisie, regroupe ses exploitations en les agrandissant, en leur donnant une forme de location nouvelle, adaptée aux circonstances. Du coup, le paysage se transforme : le bocage devient la règle de ce pays de l'Ouest. Vérité purement locale ? Il semble que non, et que les conclusions valables pour la Gâtine poitevine soient, avec diverses réserves, susceptibles d'être étendues à d'autres parties de l'Ouest bocager. Ailleurs ? Il faudrait reprendre l'étude des chartriers seigneuriaux, et ne plus se contenter des généralisations tirées de récits rapides et de jugements pessimistes, comme ceux de Noël du Fail.
Peut-être le xviie siècle est-il vraiment pour la noblesse française une période difficile. Mais ce sont la noblesse parlementaire bretonne et la noblesse de cour qui à ce moment créent, ou renforcent, l'industrie métallurgique de l'Ouest, cependant que Mme de Sévigné se plaint d'une pauvreté toute relative. La fin du règne de Louis XIV a été sans doute très dure. Mais la seconde moitié du xviiie siècle rétablit la situation de la noblesse. Ses revenus doublent, ses dépenses aussi. Après la dangereuse atonie de ses revenus dans la seconde moitié du xviie et la première moitié du xviiie siècle, la noblesse refleurit après 1750, et peut-être plus encore après 1770. Le règne de Louis XVI est pour elle un âge d'or économique. Et cela permet de comprendre l'efficacité de la résistance de la noblesse à la Révolution. Un groupe « en déclin » n'eût pas offert la capacité de résistance dont elle a fait preuve. En vérité, l'âpreté du choc révolutionnaire s'explique bien mieux si on l'interprète comme la confrontation de deux catégories sociales en pleine expansion économique. Certes, les nuances régionales sont nombreuses. Il y a des noblesses plus anciennes, plus riches que d'autres. Dans le Maine, la quasi-totalité d'une noblesse relativement peu nombreuse est de date assez récente ; ses liens avec l'industrie textile sont étroits. En Bretagne, un tiers peut-être d'une noblesse particulièrement nombreuse et prolifique peut prétendre être issu de l'aristocratie médiévale. Même variété aussi des « droits d'aînesse », si différents et dans leur théorie coutumière et dans leur application. L'on connaît assez l'opposition classique entre noblesse de cour et noblesses régionales. Mentalités et structures sociales divergentes ne doivent cependant pas masquer l'unité profonde de vues et de réactions de cette noblesse. La variété des niveaux de fortune n'a de répercussions que mineures.
Deux expressions ont longtemps résumé cette identité de vues fondamentale de la noblesse française à la veille de la Révolution : réaction nobiliaire et réaction seigneuriale. Comme toutes les formules trop heureusement frappées, elles contiennent leur part de vérité et leur part d'illusions. La part de vérité : la rationalisation poursuivie dans tous les domaines de la vie par les hommes de la seconde moitié du xviiie siècle a aussi affecté les modes de gestion des terres. La rénovation des terriers est durement ressentie par le monde paysan, mais il n'y a rien là de fondamentalement nouveau, sinon l'application rigoureuse à la seigneurie des méthodes comptables, archivistiques, juridiques, des procédés d'arpentage et de cartographie. La bourgeoisie des « feudistes », des « fermiers généraux » et des notaires-hommes d'affaires en est autant responsable que la noblesse qu'elle sert. Mais la méthode « scientifique », copiée sur les modèles de l'Île-de-France, est d'autant moins bien accueillie qu'elle se généralise au cours du palier intercyclique des années 1770-1790. Il ne peut, non plus, être question de nier absolument la réalité d'une réaction nobiliaire. Elle se définit par l'abandon progressif de la vieille méthode de preuve de noblesse utilisée en France (descendance en ligne paternelle directe) pour la méthode de preuve par quartiers, inspirée de l'Italie et, plus encore, de l'Allemagne : nos généalogistes contemporains en ont fait la méthode dite « de Stradonitz ». Dès le xvie siècle, elle avait été réclamée, en vain, par quelques nobles férus de l'ancienneté de leur race, comme Noël du Fail dans ses Contes d'Eutrapel.
C'est dire que les deux « réactions », nobiliaire et seigneuriale, sont, en fait, plus anciennes qu'on n'a l'habitude de l'admettre.
La réaction seigneuriale
La pression seigneuriale a été pratiquement constante tout au long de l'époque moderne, et les mesures de limitation de la noblesse, de recherches de faux nobles sont anciennes. Mais ces habitudes, ces mesures, d'ailleurs plus ou moins observées, se forment à la fin du xviiie siècle en une espèce de corps de doctrine, d'autant plus insupportable que les circonstances s'y prêtent moins. Les mots sont, on le sait, trompeurs. Les révolutionnaires ont voulu détruire la féodalité : ils voulaient dire seigneurie. Car la féodalité au sens propre du mot n'a plus guère d'importance en France. On peut certes en trouver des survivances, variables suivant les provinces. La hiérarchie des terres et des « fiefs » n'a pas totalement disparu, et la haute noblesse prélève de ce fait une part, assez faible, des revenus terriens des seigneuries subalternes. À la limite, quelques vieilles anomalies de l'époque féodale subsistent. Un noble de cour peut encore être obligé de se reconnaître le vassal de tel noble provincial, voire de quelque petit noble. Il est alors obligé de lui faire présenter « foi et hommage » et de payer annuellement quelques redevances. L'esprit de la « clientèle » est une autre manière de survie, non codifiée, et d'autant plus importante. Le roi est le seigneur supérieur de l'ensemble du royaume, soit comme seigneur de son domaine propre, annexé à l'État, soit comme héritier des ducs locaux, soit comme « suzerain ». Mots qui deviennent rares, mais ont encore quelque sens. Cela lui donne une nuée de droits honorifiques, âprement convoités par les noblesses provinciales, et quelques moyens d'action supplémentaires, dont les agents du domaine savent parfaitement jouer, quand ils y ont intérêt. Mais tout cela compte en définitive de moins en moins. Le servage lui-même, sans avoir disparu, ne joue plus qu'un rôle purement régional, d'autant plus scandaleux. L'intervention royale l'a d'ailleurs en partie vidé de sa substance, du moins en ce qui concerne le servage personnel.
La survivance « féodale » est peut-être plus nette dans les mentalités, et surtout la nobiliaire. Face à un patriotisme de « citoyen » (mais le mot reste longtemps assez ambigu), fondé sur une certaine idée de la « nation » (qui a pu être, jusqu'en 1789, une province), il existe un patriotisme nobiliaire d'essence différente. Sa terminologie est identique à celle de l'« opinion publique » de l'époque, mais son contenu est autre. Il reste établi sur la fidélité envers le monarque régnant et sur l'idée, implicite, de contrat. Le loyalisme monarchique a pu subir des atteintes profondes. Toute la campagne menée contre le régime des « favorites » de Louis XV est probablement issue de la haute noblesse de cour, qui s'adapterait parfaitement à la chose, mais ne pardonne pas le choix de « roturières ». Même la noblesse provinciale a ses préventions envers Louis XVI. Il n'en est pas moins vrai que le roi est, par définition, le « premier des gentilshommes », l'incarnation même du Droit et, dans une certaine mesure, de la Nation. Ce ne peut donc être – de ce fait – un patriotisme à sens unique. Un contrat est révocable et, pour être observé, il faut qu'il soit respecté par les deux parties. Le « contrat social » a peut-être d'abord été adopté par la noblesse, et ce à son usage. Les mots, ici comme partout, ont le sens que leur donnent leurs utilisateurs. Le comte de Boulainvilliers et ses émules ont doté l'aristocratie d'une idéologie politique simpliste, donc efficace, qui dans l'esprit de beaucoup prend des teintes, parfois virulentes, d'antiroyalisme. C'est que le roi est aussi le symbole de l'État moderne, bureaucratique, autoritaire, et inquisitorial dans ses besoins fiscaux. La réconciliation avec la royauté s'opère pendant la Révolution, et les émigrés n'auront, pour la plupart, pas conscience de commettre un acte antipatriotique.
Mais la grande réalité de l'époque moderne est la seigneurie rénovée. Rénovée, elle l'est dès le xvie siècle. On ne peut encore étendre l'image de la Gâtine poitevine à l'ensemble de la France. Bien des indices y invitent toutefois. L'hypothèse du Dr Merle, selon laquelle la seigneurie s'est reconstituée après la guerre de Cent Ans par le regroupement des parcelles individuelles en un nombre plus restreint d'exploitations plus grandes, louées en métairies, et responsables de l'extension du bocage, est à coup sûr séduisante : en somme, une reconstruction réussie. Remarquons cependant que ce regroupement a certainement été très inégal.
Au xviie siècle, la nouvelle noblesse des offices, celle aussi qui est issue de l'acquisition des fiefs du xvie siècle, ou la noblesse d'usurpation pure et simple tacitement acceptée par le corps social, introduisent l'esprit systématique des modes de gestion des fortunes bourgeoises. Les femmes, issues ou non de la bourgeoisie, y ont joué un rôle majeur. Ainsi, la fortune de Saint-Simon est restée intacte jusqu'à la mort de son épouse, mais n'a pas résisté à son veuvage. Le mouvement est très inégal, au gré des diversités familiales. On est parfois obligé de lâcher du lest au moment des grandes crises démographiques du milieu et de la fin du xviie siècle.
Le mouvement physiocratique du milieu du xviiie siècle joue très largement en faveur de la seigneurie. À vrai dire, le mot seigneurie ne manque pas d'ambiguïté. Il faudrait dire plus simplement la « terre ». Chaque « terre » est formée, d'une part, d'un domaine – l'ancienne « réserve » –, propriété exclusive du « seigneur », soit qu'il l'exploite directement par des corvées domaniales ou par le travail de ses domestiques, soit qu'il l'afferme en fermage ou en métayage ; et, d'autre part, du revenu seigneurial des « fiefs » des « vassaux », complétés par la kyrielle des droits honorifiques et des droits de justice, marques suprêmes et clefs de voûte du système seigneurial. La « terre » peut s'affermer en bloc à un fermier général, le plus souvent un gros bourgeois. Dans ces conditions, les pourcentages de superficie du sol possédée par telle ou telle catégorie sociale sont une donnée insuffisante, voire trompeuse. Ces pourcentages ne tiennent aucun compte de l'extrême disparité de la valeur réelle des sols et, fait plus lourd encore de conséquences, ne tiennent compte qu'en partie des revenus seigneuriaux, soit qu'ils grossissent la part réelle de l'aristocratie en attribuant la « terre-seigneurie » en bloc au seigneur, soit qu'ils diminuent cette part en n'ajoutant pas les revenus seigneuriaux. La seule donnée globale sûre, qui correspond grossièrement à la réalité, est le pourcentage du dixième et des vingtièmes payés par la noblesse par rapport à l'ensemble de cet impôt. Il se situe, dans l'Ouest, à près du tiers du revenu agricole annuel, et il fait plus que doubler au cours de la seconde moitié du xviiie siècle.
La réaction nobiliaire
Le problème de la réaction dite nobiliaire est plus complexe. Dans son essence, elle est dirigée avant tout contre la « nouvelle noblesse » et les moyens d'anoblissement. Il convient d'abord de se méfier de la littérature antinobiliaire, dont on connaît les chefs-d'œuvre : Satire V de Boileau (1665), Monsieur de Pourceaugnac (1669) et Le Bourgois gentilhomme (1671) de Molière. C'est une littérature de poncifs, souvent fort anciens, puisés pour l'essentiel chez les auteurs latins : Martial, Juvénal, Salluste, voire Horace ou Cicéron. Ce qui ne signifie pas qu'elle soit sans raisons ni, moins encore, sans efficacité. Mais elle n'est, la plupart du temps, qu'œuvre de circonstance. Boileau comme Molière composent leurs œuvres au moment même où se déroule la grande réformation de la noblesse. Ce qui ne les empêche nullement d'acheter plus tard chacun une charge de conseiller secrétaire du roi.
Les nécessités financières expliquent l'attitude royale. La fuite des contribuables les plus riches vers la noblesse, encore favorisée par la vente des offices, devait tôt ou tard déterminer une crise financière. À défaut de pouvoir « nettoyer » la noblesse de ses éléments « ignobles », on pouvait toujours tenter d'en limiter l'accès. Dès la fin du xvie siècle, l'anoblissement par l'acquisition de fiefs ou par le service militaire est supprimé par une série d'ordonnances royales. Tout au long de la première moitié du xviie siècle, des mesures de détail, plus ou moins efficaces, forment le prélude à la tentative colbertienne (à moins qu'elle n'ait été prévue par Fouquet). Patiemment, Colbert a tenté de codifier la noblesse, poursuivant l'idéal, jamais atteint, d'un catalogue intangible de toutes les familles nobles, la nouvelle noblesse de lettres ou d'offices n'y ayant qu'un accès restreint, contrôlé et progressif. La guerre de Hollande mit fin à l'essai, comme à tant d'autres projets. On a, de ce fait, tendance à en diminuer la portée. La grande réformation n'a certes pas été achevée. Mais la plus grande partie de la noblesse française a passé devant les intendants ou les chambres spéciales créées à cet effet. La réformation a, au moins, renforcé un état d'esprit particulier à la noblesse. Qui a pu « prouver », étaler sa « marchandise », pour parler comme Mme de Sévigné, arbore cet honneur. Désormais, on raffine de plus en plus sur les titres. Les portes de la noblesse ne sont pas entièrement fermées, et les reprises partielles de la réformation font partie des pires expédients fiscaux nécessités par les besoins de la guerre. Il y a encore des usurpations. Mais ce sont des exceptions.
Paradoxalement, les impôts à tendance égalitaire firent le reste. La capitation fut, à l'origine, un impôt révolutionnaire. Il ne le resta guère. Les rôles séparés permirent d'en réduire singulièrement le poids. Le second ordre resta privilégié. Mais être inscrit sur la liste noble, fût-ce « à la décharge du tiers », devint une preuve de noblesse supplémentaire. Dixième et vingtième faillirent prendre le même chemin. Mais le dixième fut trop intermittent pour se prêter aux manœuvres de longue haleine. Quand le vingtième fut établi, l'opinion publique était déjà assez forte pour ne plus pouvoir permettre trop d'anomalies. Le tiers était devenu trop méfiant pour se prêter à la moindre concession.
Ainsi la « castification » de la noblesse lui est, dans une large mesure, imposée du dehors par la royauté. Mais elle accepte le fait avec empressement. Au xviiie siècle, elle sécrète sa propre idéologie. Le terrain avait été préparé par le Traité de la noblesse de La Roque. On aboutit alors à une définition quasi raciale de la noblesse, fondée sur les vertus de la « liqueur séminale ». Le tiers n'allait pas tarder à renverser la théorie à son profit, par les soins de Chérin, le généalogiste de la noblesse, puis par ceux de la grande génération des historiens et des journalistes de l'époque romantique, tels A. Thierry et Michelet.
La grande mue bourgeoise
Face à cette noblesse retranchée derrière ses privilèges menacés et discutés, la bourgeoisie subit la grande mue. E. Labrousse a pu dire que la Révolution était d'abord un fait urbain, qui se comprend à partir de la croissance accélérée des villes au cours du xviiie siècle. C'est souligner l'explosion numérique de la bourgeoisie de l'époque moderne. La poussée urbaine a été, en fait, continue depuis le xve siècle, et même les difficultés économiques du xviie siècle n'ont pu que la ralentir un court moment. Cette croissance s'accompagne d'une amélioration lente, mais sensible, du niveau de vie, que traduisent en province l'abandon de la cuisson individuelle du pain, le remplacement du méteil par le froment, une certaine transformation des conditions du logement. Mais l'essentiel est la brutale expansion quantitative et qualitative que subissent la moyenne et la petite bourgeoisie au cours de la seconde moitié du xviiie siècle. La grande bourgeoisie avait jusqu'alors conservé la mentalité et l'idéal du « bourgeois gentilhomme ». Une partie d'entre elle – surtout les femmes – s'était fondue dans la noblesse. À la longue, ces anoblis fournirent une part importante des éléments les plus intransigeants de l'aristocratie. Processus classique, qui n'est pas particulier à la France de l'Ancien Régime. Certes, la haute bourgeoisie elle-même commence à évoluer vers 1770-1780 ; elle est de plus en plus encline à pousser à des transformations « libérales ». Le cas des « monarchiens » illustre cependant bien les limites qu'ils entendaient donner aux réformes, qui sont celles qu'accepte la fraction libérale de la noblesse. Nobles et grands bourgeois sont d'ailleurs formés ensemble, et participent à la même culture archaïsante, qui crée le décor néo-classique de la fin du xviiie siècle.
La masse de la moyenne et de la petite bourgeoisie n'a évidemment aucune chance de jamais pénétrer dans la noblesse. Son poids numérique croissant rompt tous les rapports de force existants, déjà précaires. Elle ne peut donc que répudier tous les fondements de la philosophie politique, non seulement de la noblesse, mais encore de la haute bourgeoisie. Au surplus, son éducation lui donne les « capacités » intellectuelles. Or, dans une large mesure, cette culture est moins archaïque, plus moderne, parce que souvent plus autodidacte que celle de la haute bourgeoisie et de la noblesse. C'est dans la moyenne bourgeoisie que se trouvent les premiers groupes athées « missionnaires ». Elle forme la masse de la clientèle des philosophes ou, plus exactement, de la troisième génération des philosophes, des Mably, Raynal ou Condorcet. Les hommes de loi y sont nombreux et, parmi eux, les avocats. À beaucoup d'égards, la Révolution signifiera la relève des grands parlementaires, nobles ou anoblis, par le monde des juges, des avocats et des notaires. Mieux à même que qui que ce soit de connaître les incongruités d'une législation disparate et des jurisprudences variées, dont le formalisme juridique, inévitable et logique, a aidé à durcir la « réaction seigneuriale », ils pourront imposer leurs idées et faire de la Révolution un fait essentiellement bourgeois, encore que le Code civil ne puisse se comprendre sans l'admirable travail de regroupement des jurisprudences effectué au xviie et au xviiie siècle. La force de cette petite bourgeoisie réside en outre dans la spécialisation des corps de métiers qui sont porteurs de progrès : médecins, chirurgiens... Ils seront la grande force du xixe siècle.
Paysans et bourgeois contre la seigneurie
Le peuple suit. Celui des villes est encore très souvent proche de l'esprit campagnard. Il est donc prêt à partager toutes les préventions antinobiliaires. Mais il dépend encore trop étroitement de ses « patrons » pour être capable de créer sa propre idéologie cohérente. Sa mentalité épouse donc celle de la petite bourgeoisie. Les crises alimentaires font le reste, précipitant dans les rues les « bras nus » et les révoltés de la misère, masse de manœuvre de l'« armée révolutionnaire ». Les sans-culottes fourniront l'encadrement. Mais d'autres liaisons commencent à se dessiner dès avant 1789. Les Enragés en sont une manifestation caractéristique. Ils sont sur certains points – comme sur la question du prix du pain – plus proches de l'interventionnisme étatique et municipal de l'Ancien Régime que des idéaux, très bourgeois, de la majorité des Montagnards.
Le monde paysan, en son infinie diversité, en son incommensurable misère aussi, a, plus que tout autre, des réactions viscérales, ancestrales. L'avalanche paysanne de la seconde moitié de juillet 1789 est l'aboutissement, la revanche des innombrables soulèvements paysans, à chaque fois écrasés, qui rythment l'époque « moderne ». Rappelons que ceux-ci n'ont pas toujours eu, au xvie ou au xviie siècle, de pointe antinobiliaire ou antibourgeoise nettement caractérisée, tant le système seigneurial semblait faire partie de l'ordre éternel des choses intangibles. Les cadres locaux, tant seigneuriaux que bourgeois, ont parfois été, sinon consentants, du moins d'une neutralité au fond assez bienveillante. La haine populaire s'est d'abord dirigée contre le fisc et ses agents. La nouveauté, le poids rapidement croissant de la fiscalité royale, les excès évidents de nombre de ses agents ont constitué les causes originelles de ces révoltes. La royauté a soupçonné la complicité des parlementaires. On connaît la brutale réaction du pouvoir royal face à la révolte du papier timbré : le parlement de Bretagne est puni proportionnellement autant que les révoltés. Mais il est malaisé, peut-être impossible, de mesurer le degré exact de ces complicités, réelles ou supposées. Nul doute, cependant, que les parlements de 1789 n'aient songé à utiliser contre le pouvoir royal des moyens de pression populaire analogues. C'était se tromper sur l'étendue, très limitée, de leur popularité. C'était surtout sous-estimer la profondeur terrible de haines séculaires trop longtemps refoulées. Tout accord était en réalité impossible, et ce dès le xviie siècle. On peut discuter sur le bien-fondé de telle ou telle clause du code paysan, ou de telle ou telle autre revendication. Il est certain qu'elles ne correspondent pas toujours à l'exacte vérité. Bien des griefs sont grossis. Toute la propagande dirigée contre les anoblis repose sur une invraisemblable série de contre-vérités, trop aisément colportées par des politiciens trop enclins à ne pas discuter certaines assertions. Peu importe : la seigneurie, ses agents, tel est l'ennemi. L'incompréhension réciproque est évidente. La noblesse, ainsi que la bourgeoisie seigneuriale, parle droits, jurisprudence, et légalement, formellement, elle a raison. Elle garde son attitude légaliste jusqu'au bout. La seigneurie est une propriété. Tout à sa proie attachée, la noblesse, principale détentrice des seigneuries, n'a pas compris, et ne pouvait comprendre, la somme d'envies, de désirs, de revendications qui, à force de misères, ne demandaient qu'à exploser, d'autant plus que la seigneurie fait de plus en plus figure d'anachronisme inutile, de poids mort à traîner ; la noblesse et le clergé, dans la mesure où ils sont intégrés à la seigneurie, apparaissent comme des organismes sociaux parasitaires.
On comprend donc aisément qu'on ait pu considérer que le principal mérite de la Révolution ait été de supprimer un frein principal au développement du capitalisme. Sans doute la mainmorte ecclésiastique, le retrait féodal ralentissent-ils effectivement la circulation des terres. Ils n'avaient pu cependant empêcher le développement rapide du capitalisme du xviiie siècle. Le frein est secondaire, puisque le taux de croissance français est alors l'un des plus forts du globe. Or, ce n'est plus le cas au xixe siècle, alors que la seigneurie est détruite. La disparition du système seigneurial a en réalité une autre portée. En supposant que les impôts des régimes qui se sont succédé après 1800 ont été à peu près égaux à ceux de l'Ancien Régime, la disparition de la seigneurie accroît d'un coup le revenu paysan de 13 à 20 p. 100 (droits seigneuriaux et dîmes). Il semble que le revenu ainsi libéré ait été en bonne partie consacré à l'arrondissement des propriétés ou des exploitations. Mais une autre partie est devenue disponible pour réaliser cette infinité de petits investissements, infimes en soi, qui font du xixe siècle, toute proportion gardée, l'apogée de la civilisation rurale française. La « révolution des plantes » (expression malheureuse), timidement amorcée au xviiie (sauf pour le maïs du sud-ouest de la France), ne s'explique guère autrement. La dîme avait été l'un des obstacles majeurs au développement des cultures nouvelles. Prudence paysanne, « préjugés » ne sont pas seuls en cause. Peut-être surtout la Révolution a-t-elle servi de « révélateur », libérant d'un coup nombre de réflexes populaires. La démographie elle-même se transforme et, somme toute, très vite. C'est peut-être un effet, très indirect, de la Révolution...
Les attitudes religieuses
L'Ancien Régime comprend nombre d'autres aspects, dont il n'a pas été question ici. Pour employer l'expression de M. Méthivier, il est à la fois corporatif et catholique. Cette dernière définition mérite d'être précisée. Si l'on veut dire par là que le catholicisme rythme la vie sociale comme les cérémonies officielles, nul doute que ce ne soit vrai. Mais à quoi correspond l'emprise profonde de cette religion ? Les tentatives de déchristianisation de l'époque révolutionnaire n'ont pas provoqué de grandes résistances en certaines régions. À y regarder de près, la géographie religieuse des campagnes françaises, à la veille de la Révolution, semble avoir été singulièrement complexe. Le « dimorphisme » du bas Poitou est depuis longtemps acquis, dès le xviie siècle au moins. Une partie des campagnes du sud du Bassin parisien, du nord du Massif central et du Midi ont été déjà fortement déchristianisées. En ville, la situation est encore plus nette. La petite bourgeoisie échappe en majeure partie à l'Église, et son attitude, même face aux prêtres « jureurs », révèle l'extraordinaire incompréhension des choses religieuses qui la caractérise, et qui effraie tant Robespierre qu'il ressent la nécessité de qualifier l'athéisme de défaut aristocrate type. Parmi les « capacités », la philosophie des Lumières ou le sentimentalisme à la Jean-Jacques dominent largement. Beaucoup de bons esprits ont pensé, vers 1795-1810, que la France pourrait assez aisément devenir protestante : Napoléon y fait allusion dans le Mémorial de Sainte-Hélène. D'où la portée capitale de la révolte de la Vendée et de la chouannerie : quelles qu'aient été les raisons profondes, qui susciteront encore longtemps des controverses passionnées, elle a sauvé une certaine forme du catholicisme traditionnel de la France de l'Ancien Régime. Par là, la révolte de l'Ouest a profondément modifié l'évolution du xixe siècle. Il est dangereux de vouloir refaire l'histoire ; supposons, cependant, que la contre-révolution n'ait pas affecté l'Ouest : l'histoire de France eût certes pris un autre cours. Ne sous-estimons donc pas les forces des régionalismes et des diversités de l'ancienne France.
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Écrit par
- Jean MEYER : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Rennes
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