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APPRENTISSAGE DE L'ORTHOGRAPHE

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L’utilisation des connaissances morphologiques

Des études sur l’utilisation des connaissances morphologiques concernent l’orthographe lexicale (utiliser le mot « lait »pour orthographier le mot « laitage »ou le mot « bavarder »pour orthographier le mot « bavard ») ; d’autres le marquage des accords grammaticaux (ajouter un s pour marquer le pluriel nominal). Les morphèmes sont les plus petites unités de sens : « fille » et « penser »sont formés d’un seul morphème ; « filles » et « fillette »de deux morphèmes(la racine fille et le suffixe -s ou -ette) ; « fillettes »et « impensable » de trois morphèmes(la racine fille et les suffixes -etteet -s ; le préfixe im-, laracine penser et suffixe -able). Des études ont montré que des élèves orthographient mieux le même pattern orthographique (ai)dans des mots de même fréquence (« laitage »et « falaise ») lorsque des informations morphologiques sont disponibles dans des mots morphologiquement reliés (ai dans « lait », « laitier », « allaiter » versus « falaise » qui ne comporte pas de mots morphologiquement reliés). Les élèves se réfèrent également à des mots morphologiquement reliés pour inclure ou non une lettre muette finale : le d muet de « bavard », entendu dans « bavarder » ou « bavarde » est plus souvent inclus que le d de « buvard » qui ne possède pas de dérivés.

Concernant le marquage des accords, le français utilise un système binaire pour marquer l’opposition sémantique singularité/pluralité (-s pour les noms et adjectifs ; -nt pour les verbes à la troisième personne). La variation singulier/pluriel est portée à l’écrit par l’ensemble des éléments d’un syntagme et d’une phrase mais la plupart des marques plurielles sont silencieuses. Ainsi, dans les phrases « la voiture rouge démarre » et « les voitures rouges démarrent », seuls les déterminants la et les varient à l’oral. À l’exception de quelques cas de liaison (« les rares aventures ») et de certaines formes verbales variant entre singulier et pluriel (il finit/ils finissent), le marquage du pluriel des noms, adjectifs et verbes ne peut s’effectuer en référence à l’oral, comme cela est possible dans d’autres langues (« a car moves off »versus« two cars move off », en anglais). Les élèves français doivent donc apprendre un système d’oppositions spécifiques de l’écrit.

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Traditionnellement, en France, le marquage du pluriel fait l’objet d’un enseignement explicite. En début de première année élémentaire, les enfants ne marquent généralement pas les pluriels nominal et verbal, même s’ils sont capables de formuler correctement la règle « si pluriel, alors ajouter -s », faute de ressources attentionnelles suffisantes pour à la fois produire l’orthographe d’un mot et l’accorder. À cette période, un enfant est plus susceptible d’accorder correctement un mot s’il ne doit traiter que la flexion plurielle (compléter « les poul- » en ajoutant -es) que s’il doit écrire le mot entier. Le coût élevé de la transcription orthographique explique aussi pourquoi des élèves de première et deuxième années élémentaires parviennent à détecter et corriger des erreurs d’accord qu’ils commettent très souvent. Les enfants utilisent bien -s pour marquer le pluriel des noms mais généralisent erronément l’utilisation de cette flexion aux verbes, écrivant par exemple « les poules manges ». Ils ne prennent pas en compte la catégorie syntaxique des mots et appliquent la règle « si pluriel, ajouter -s » et non « si nom au pluriel, ajouter -s ». Plus tard, les enfants utilisent la flexion -nt pour les verbes mais aussi parfois pour les noms possédant un homophone verbal, surtout lorsque la forme verbale est plus fréquente que la forme nominale (« fouille »plus fréquent comme verbe versus « timbre »plus fréquent comme nom). Ces erreurs de substitution (-nt au lieu de -s et inversement) ne varient pas seulement en fonction de l’existence d’un homophone dans une autre catégorie syntaxique et de la fréquence relative des formes homophones, mais également en fonction de la structure syntaxique des phrases. Par exemple, le verbe « timbrer »est erronément accordé avec -s beaucoup plus souvent, voire seulement, s’il est précédé du pronom nominal « les »qui induit la pluralité (« il les timbres » mais très rarement, voire jamais « il timbres »). Ces effets sont observés même chez des adultes cultivés quand ceux-ci sont davantage attentifs au contenu qu’ils produisent qu’à l’exactitude orthographique. Le phénomène a été mis en évidence en demandant à des adultes de transcrire des phrases tout en maintenant des informations en mémoire ou en effectuant des calculs. Dans ces conditions, dites de surcharge cognitive, les adultes délaissent les règles d’accord qu’ils ont apprises pour se fonder sur leur sensibilité à des régularités statistiques (le mot qui suit « les » se termine presque toujours par -s) et/ou récupérer en mémoire la forme plurielle d’un mot (le mot pluriel « timbres »ou l’association entre le mot « timbre »et la flexion -s). Ces stratégies sont adaptatives, car, la plupart du temps, elles conduisent au même résultat que l’application d’une règle d’accord mais de façon beaucoup moins coûteuse.

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Écrit par

  • : professeur en psychologie du développement cognitif à l'université de Paris-V-René-Descartes

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