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ARCHÉOLOGIE (Archéologie et société) Archéologie du temps présent

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De l'archéologie industrielle à l'archéologie des poubelles

Continuant à descendre le fil du temps, l'archéologie s'est aussi intéressée aux vestiges industriels des xixe et xxe siècles. Cette « archéologie industrielle », en fouillant les restes de bâtiments et les déchets de production, a apporté des éléments fondamentaux en histoire des techniques, qui ne figuraient pas dans les seules archives écrites. Elle s'est intéressée aux bâtiments industriels, mais aussi aux canaux, aux routes, aux voies de chemin de fer, aux mines et aux carrières, et même aux quartiers ouvriers. Les installations industrielles posent d'ailleurs, lorsque les restes en sont importants, des problèmes de conservation. Les éco-musées, en tentant de présenter ces restes dans un contexte vivant, sont une tentative de solution. Mais la préservation in situ, comme c'est le cas pour les hauts-fourneaux lorrains d'Uckange classés au titre des Monuments historiques en 1994 peu après leur arrêt définitif, si elle est parfaitement justifiée en termes de connaissances mais aussi de mémoire, pose de très sérieux problèmes techniques.

L'étude de bâtiments encore conservés en élévation a donné naissance à une archéologie spécifique, « verticale », l'« archéologie du bâti ». Tout bâtiment a une histoire, parfois fort longue, faite de rajouts, de suppressions ou de constructions complémentaires, d'obstructions ou d'ouvertures de portes et de fenêtres, d'enduits et de revêtements successifs, etc. Même si cela pourrait relever de l'histoire de l'architecture, les méthodes et techniques concrètes appartiennent à l'archéologie. Des constructions toujours en fonction peuvent avoir des murs vieux de plusieurs siècles tandis que leurs fondations remontent au Moyen Âge, parfois même à l'époque romaine. C'est seulement à la faveur de leur démolition, mais tout autant de leur réaménagement, que cette longue histoire peut être retracée, à condition d'être correctement observée par des spécialistes.

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Au-delà de leur histoire particulière, ces bâtiments sont une source essentielle pour l'histoire sociale. Dans les années 1990, l'étude des quartiers industriels ouvriers de Sheffield (les « crofts ») des xixe et xxe siècles a montré que ces lieux, caractérisés comme mal famés dans la mémoire collective, étaient en fait très organisés, aussi bien quant aux conditions de travail que de vie. Leur mauvaise réputation, tout comme leur aspect extérieur, constituait une forme de protection, sinon de résistance, pour les populations ouvrières anglaises. De même, les recherches conjointes – archéologiques, anthropologiques et historiques – sur l'occupation des zones rurales aux xixe et xxe siècles ont renouvelé nos connaissances, en montrant l'évolution de l'habitat dans les campagnes, tendant au regroupement ou au contraire à la dispersion, comme à Chypre, ou dans l'île grecque de Kea ou encore en Sicile. Dans ce dernier cas, là où les archives écrites donnaient l'image de campagnes désertées au sein de grandes propriétés latifundiaires, les enquêtes de terrain montrent une exploitation horticole en terrasses systématique et des traces d'occupation beaucoup plus dense. Également dans les années 2000, des travaux comparables ont été menés en France dans des zones de montagne, comme les Pyrénées ou l'Aubrac.

C'est donc insensiblement que les archéologues se sont rapprochés de l'époque strictement contemporaine. Le saut a été accompli, là encore, par des chercheurs nord-américains, dans leur vision anthropologique de l'archéologie, au sens d'une approche sociale globale. C'est ce qui a amené William L. Rathje à entreprendre la fouille de poubelles et de décharges contemporaines (garbagearchaeology). Il a ainsi, au cours des années 1970, étudié avec son équipe des échantillons quotidiens représentatifs des poubelles de la ville de Tucson, en Arizona, avec des résultats significatifs. Dans son ouvrage co-écrit avec Cullen Murphy Rubbish ! The Archaeology of Garbage (1992), il a montré que 10 p. 100 de la nourriture était jetée intacte, dans son emballage d'origine, la date de péremption ou bien les capacités de stockage du ménage ayant été dépassées. Paradoxalement, c'est à un moment où une diminution des livraisons des magasins en viande était signalée que les quantités de viande jetée intacte ont augmenté significativement : craignant une rupture d'approvisionnement, les consommateurs ont acheté de la viande en quantité et ont été débordés par leurs stocks. On a pu montrer aussi que les classes moyennes gaspillaient davantage, les classes les plus pauvres et les plus riches gérant leurs provisions avec plus de sagacité. Ces comportements de gaspillage n'auraient pu être approchés par de simples enquêtes sociologiques, les consommateurs n'ayant en général pas conscience de leurs actes, ou ne souhaitant pas en prendre conscience. William L. Rathje et Cullen Murphy ont par la suite prolongé cette démarche sur d'autres terrains, notamment dans des décharges publiques.

Cette sociologie de la culture matérielle contemporaine a été également pratiquée par des sociologues français, quoique sans enquête de terrain de type archéologique. Dans Le Système des objets (1968), Jean Baudrillard décrit ainsi les intérieurs français des années 1960, en montrant comment la réduction de la taille des appartements consécutive à la reconstruction de l'après-guerre avait conduit à l'abandon des lourds meubles traditionnels, naguère symboles d'opulence, telles les vastes armoires à glace des chambres conjugales. Linge et vêtements étaient désormais rangés dans des placards enfoncés dans les murs, tandis que les matériaux lisses et clairs, métal et Formica, remplaçaient le bois sombre. À la fin des années 1970, le sociologue Jean-Didier Urbain a analysé le traitement des morts dans notre société contemporaine, qu'il définit comme une « société de conservation », à travers l'étude des cimetières, l'un des matériaux privilégiés de l'archéologie. Cette approche a également été pratiquée par les archéologues Philippe Bruneau, venu de l'archéologie grecque classique, et Pierre-Yves Balut, autour de la Revue d'archéologie moderne et d'archéologie générale (Ramage) à l'université de Paris-IV-Sorbonne de 1982 à 2001, en privilégiant notamment les monuments aux morts et les usages funéraires contemporains.

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  • : professeur émérite à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et à l'Institut universitaire de France

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