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ARCHITECTURE (Thèmes généraux) Architecture, sciences et techniques

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La remise en cause de la notion traditionnelle de solidité

Le xviiie siècle voit la montée en régime des préoccupations constructives. En Italie, celles-ci occupent une large place dans l'enseignement du moine vénitien Carlo Lodoli (1690-1761), qui entend fonder l'architecture sur les lois de la statique et sur les caractéristiques des divers matériaux, plus essentielles à ses yeux que les impératifs d'ordre esthétique. En France, les écrits d'un Pierre Patte sont non moins révélateurs de la curiosité qui s'attache aux questions constructives.

La production du bâti ressemble pourtant à s'y méprendre à celle de l'âge classique. L'attention portée à la construction participe en réalité d'une volonté de rationalisation des procédures d'édification qui ne modifie pas encore les grands équilibres technico-économiques. En l'absence d'innovations décisives, il s'agit de recenser l'existant, d'en exploiter pleinement les possibilités dans un souci d'efficacité renforcée. Ce souci d'efficacité conduit à accorder moins d'importance aux proportions des ordres qui constituaient jusque-là le noyau de la théorie architecturale.

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Les réflexions des Lumières sont par ailleurs stimulées par la réalisation de toute une série d'édifices dont l'audace va croissant. En France, la colonnade du Louvre sert de modèle à des églises où les arcades traditionnelles cèdent la place à des colonnes isolées supportant des linteaux construits par claveaux. Dans son Essai sur l'architecture de 1753, l'abbé Laugier rattache l'usage de colonnes isolées et de linteaux à la construction primitive en bois. Les temples gréco-romains fournissent bien entendu un autre modèle plausible. Dans un édifice comme l'église Sainte-Geneviève, de Jacques Germain Soufflot, l'actuel Panthéon, le primitivisme et le souci de renouer avec l'élégance des péristyles antiques s'accompagnent toutefois d'un tel déploiement d'artifices – tirants en métal, voûtes de grande portée, arcs-boutants – que l'on est en réalité plus proche du fonctionnement dynamique des cathédrales gothiques que du caractère plus statique des temples grecs ou romains. Les références s'additionnent sans se confondre.

Ce qui naît peut-être de cet ensemble de réflexions et d'expériences, c'est l'idée moderne de structure, fondée sur l'identification de modèles structuraux et sur la prise de conscience de l'écart qui sépare presque toujours le modèle de sa réalisation. Dans son acception moderne, une structure est également caractérisée par la canalisation des efforts qu'elle permet ainsi que par la performance qu'elle accomplit. Canalisation des efforts et performance posent le problème des calculs qui doivent permettre de vérifier le bien-fondé des hypothèses de conception.

Au cours du xviiie siècle, l'usage du calcul infinitésimal se répand dans les milieux scientifiques en ébranlant du même coup la toute-puissance de la géométrie. L'analyse va progressivement devenir l'instrument par excellence du calcul des structures. L'une de ses premières applications est due à l'ingénieur militaire et physicien Charles Augustin Coulomb, qui révolutionne le calcul des voûtes dans un essai soumis en 1773 à l'Académie des sciences. Bien que des théories comme celle de Coulomb rencontrent peu d'écho parmi les praticiens, ces derniers pressentent confusément qu'une page de l'histoire de la conception des structures est sur le point d'être tournée.

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Dans les années 1740 déjà, des savants et des ingénieurs comme Ruggiero Guiseppe Boscovitch et Giovani Poleni s'étaient penchés sur les problèmes de stabilité posés par le dôme de Saint-Pierre de Rome en tentant d'y appliquer les résultats scientifiques les plus récents. À la fin du siècle, l'église Sainte-Geneviève, de Soufflot, apparaît à son tour comme un véritable laboratoire où sont testées les théories les plus diverses, avec un succès très relatif il est vrai.

Si les Lumières sont loin de parvenir à des résultats satisfaisants concernant la résistance des matériaux et l'application des théories physico-mathématiques à la stabilité des constructions, tous leurs tâtonnements vont dans le même sens, celui d'une remise en cause radicale de l'approche vitruvienne de la solidité. Dans son acception traditionnelle, la solidité tenait à un dimensionnement correct, effectué au moyen d'outils essentiellement géométriques, mais elle correspondait également à l'impression d'harmonie que le spectateur devait éprouver devant l'édifice réalisé. La solidité marquait ainsi l'accord profond qui était censé régner entre les lois naturelles de la pesanteur et de la cohésion des corps et les enseignements de la théorie. Au xviiie siècle, l'apparition d'ouvrages de plus en plus audacieux, semblant défier le vide, rend cet accord moins évident. La géométrie des proportions semble appelée à céder la place à des procédures de dimensionnement moins directement liées aux canons esthétiques, procédures conduisant à une dissociation entre solidité réelle et impression de solidité. Un écart d'un nouveau type s'accuse entre architecture et construction, la première raisonnant en termes formels, avec leurs connotations psychologisantes, tandis que la seconde prépare l'avènement d'outils physico-mathématiques inédits.

Cet écart va être mis à profit par les ingénieurs qui vont se faire les champions d'une solidité reposant désormais sur la science dont les enseignements doivent, selon eux, primer sur toute autre considération. À la charnière des xviiie et xixe siècles, les professions d'architecte et d' ingénieur, longtemps proches l'une de l'autre, commencent à diverger inexorablement. À la complexité nouvelle des relations entre architecture et construction vont se superposer des tensions professionnelles appelées à prendre de plus en plus d'importance.

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Écrit par

  • : professeur d'histoire de l'architecture et des techniques à la Graduate school of design de l'université Harvard, Cambridge, Massachusetts (États-Unis)

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