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VIDÉO ART

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Formalisme et vidéo

Dans un essai célèbre, L'Art comme procédé, le critique russe Victor Chklovsky décrivait la logique du formalisme comme une stratégie de la « singularisation ». Ce procédé consiste à manipuler un objet familier de façon à le rendre tout à coup insolite, détournant ainsi l'attention de son usage instrumental pour la reporter sur les conditions mêmes de la possibilité d'un tel usage. La préoccupation de tous les artistes qui s'identifient avec l'histoire du modernisme a justement été d'élaborer de nombreuses techniques de « défamiliarisation ». Pour beaucoup de ceux qui travaillent avec la vidéo, cette tâche n'a fait que se déplacer vers une nouvelle arène.

On peut citer deux exemples de cette application de la logique formaliste à la vidéo : la bande de Joan Jonas, Vertical Roll (1972), et les installations mem et dor (1975) de Peter Campus. Ces exemples servent aussi à illustrer les deux possibilités de présenter et de voir l'art vidéo. La première consiste en une bande préalablement enregistrée qu'on passe pour le spectateur sur l'écran du récepteur vidéo. Regarder cet écran n'est pas, physiquement, une expérience autre que regarder un récepteur de télévision privé. La seconde forme, l'installation, dispense de l'enregistrement et exploite le fait que l'image saisie par la caméra vidéo peut être instantanément projetée pour la vision, soit sur un tube à rayons cathodiques du récepteur, soit sur n'importe quelle autre surface utilisée comme écran. Dans le cas de l'installation vidéo, c'est le plus souvent le spectateur lui-même qui, lorsqu'il traverse le champ de la caméra, devient l'image projetée.

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Dans la bande Vertical Roll de Jonas, le processus de « singularisation » intervient pour faire remarquer au spectateur le support physique de l'image qu'il voit. Ce support est d'une part la grille vidéo : elle traduit le signal électronique en une image projetée, répartie selon les 525 lignes horizontales qui remplissent l'écran des récepteurs de télévision américains. D'autre part, le support physique est une bande électronique continue qui fournit l'information au récepteur lui-même. Dans Vertical Roll, les fréquences des signaux électroniques de la caméra et du récepteur étaient désynchronisés de façon à produire un roulement constant de l'image, du bas de l'écran jusqu'au sommet, pour réapparaître en bas et remonter encore. Ce mouvement continuel de roulement ou de balayage est renforcé par les images que Jonas choisit d'enregistrer, par exemple une main vue en gros plan, frappant en cadence sur le dessus d'une table et paraissant rebondir d'une extrémité à l'autre du récepteur. Le geste fait par l'artiste aussi bien que l'effet déstabilisateur du roulement vertical imitent le balayage électronique inhérent au procédé de projection de l'image télévisée. Grâce à cette imitation, qui est aussi une amplification, Jonas rend visible ce qui est normalement invisible. En « singularisant » l'image normalement stable, on nous fait voir comment l'image « normale » est constituée.

L'installation vidéo, principale alternative au format de la bande préalablement enregistrée, met à profit l'instantanéité du média électronique, qui permet à l'image d'être projetée si immédiatement sur le récepteur que l'écran fonctionne comme une sorte de miroir. Wipe Cycle (1969), l'installation de Frank Gillette et Ira Schneider dans une des premières expositions d'art vidéo, Television as a Creative Medium (Howard Wise Gallery, New York), préfigure ce genre d'œuvre dans laquelle le spectateur devient à la fois acteur et témoin du spectacle. Dans Wipe Cycle, le visiteur qui, au sortir de l'ascenseur, s'apprêtait à entrer dans la galerie rencontrait simultanément sur neuf récepteurs différents sa propre image prise sur le vif, avec un décalage de huit ou seize secondes, ce que programmait une chaîne de télévision à ce moment-là, un film enregistré à l'avance, et un film constitué d'un montage de différents films. À la suite de Wipe Cycle, un grand nombre d'artistes, tels Bruce Nauman, Keith Sonnier, Peter Campus et Dan Graham, ont travaillé sur ce type d'installation, bien que dans leur œuvre les possibilités techniques du miroir électronique soient moins exploitées qu'analysées par les méthodes de la logique formaliste.

Dans les installations de Campus mem et dor, l'image du spectateur est saisie par la caméra et projetée, fortement agrandie, sur le mur de la pièce dans laquelle il se tient debout. Cependant, étant donné la situation de la caméra par rapport au mur sur lequel l'image est projetée, quand le spectateur se place dans son rayon il ne peut à la fois être « mis au point » et voir sa projection sans déformation. On fait donc appel à l'effet miroir de la vidéo tout en le dénaturant. La fonction du miroir est ainsi, par cette frustration, « singularisée », et le thème de l'œuvre se révèle une méditation sur l'impossibilité d'être simultanément objet et sujet de la conscience.

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Écrit par

  • : professor of art history, Hunter College, City University of New York
  • : professeur en esthétique à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne, critique d'art
  • : critique d'art, historienne de l'art spécialisée en art écologique américain

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