BOUDDHISME (Les grandes traditions) Bouddhisme japonais
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La religion des clercs
Les moines étrangers
Le bouddhisme est une religion fondée sur une communauté monacale, le dernier des Trois Joyaux, chargée de conserver et de transmettre le Dharma, et d'assurer à ses membres un milieu propice aux pratiques de délivrance. Le cadre en est fourni par la discipline monastique à laquelle chaque moine s'engage lors de son ordination ; ce code disciplinaire (ritsu en japonais, vinaya en sanscrit) est commun au Petit et au Grand Véhicule, mais il connaîtra bien des vicissitudes au Japon, où le monachisme finira par prendre une forme très particulière.
La première communauté était formée de moines coréens : neuf furent envoyés de Paekche en 554 ; ils venaient de remplacer sept autres, qui se trouvaient donc au Japon avant eux ; cela implique qu'il existait des moines qui s'occupaient sans doute exclusivement des immigrés. En 577, six autres religieux arrivèrent, et c'est en 583 ou 584, à l'instigation de Soga no Umako, qu'eut lieu la première entrée en religion sur le sol japonais. Or il s'agissait de Shima, la propre fille de Shiba Tatto, immigré chinois que nous avons déjà mentionné, laquelle prit le nom religieux de Zenshin, ainsi que de deux autres filles d'immigrés. Elles se rendirent en 588 à Paekche pour y être régulièrement ordonnées. La première communauté japonaise fut donc formée de nonnes d'origine continentale et il faut sans doute voir là la marque d'une réticence des nobles autochtones à s'engager dans cette religion étrangère. Les moines coréens arrivèrent régulièrement au Japon au cours du siècle suivant et furent les premiers maîtres en bouddhisme des Japonais. La prononciation sino-japonaise traditionnelle utilisée encore actuellement dans la récitation des sūtra, le go.on, reflète certainement la prononciation coréenne de l'époque.
Mais, avec le début des ambassades en Chine, le rôle de la Corée comme intermédiaire du bouddhisme alla en s'amenuisant, encore que des Coréens eussent participé à la transmission d'écoles aussi importantes que le Hossō et le Kegon. Les Japonais préférèrent puiser directement aux sources chinoises, et les écoles de Nara et de Heian, jusqu'à la fin du ixe siècle surtout, mais plus tard aussi, virent se croiser les moines chinois qui venaient s'installer au Japon et les moines japonais qui allaient étudier en Chine. Le plus prestigieux de ces Chinois est certainement Ganjin (en chinois Jianzhen ; 688-763). Il arriva au Japon en 754 et son nom reste attaché à l'établissement d'une ordination fondée sur l'observance stricte du vinaya, contrairement à ce qui était le cas avant son arrivée, ainsi qu'à la fondation des trois centres officiels d'ordination (kaidan, le premier étant au Tōdai-ji) qui vont marquer l'apogée de l' école de la Discipline (Ris-shū) au Japon. Ganjin apportait aussi des traités de l'école Tendai (en chinois Tiantai), qui devait s'épanouir trois quarts de siècle plus tard, et il fut suivi par des disciples chinois qui allaient participer à son œuvre de propagation du bouddhisme. Déjà avant lui, Dōsen (en chinois Daoxuan, 702-760) avait introduit au Japon les doctrines de l'Avatamsaka (Kegon) et des pratiques de zen ; l'un de ses compagnons, Bodhisena, fut sans doute le seul Indien à fouler le sol japonais.
Même à distance, le bouddhisme chinois jouait un rôle dans les écoles japonaises : jusqu'à la fin du xe siècle, les moines japonais eurent coutume d'envoyer aux docteurs chinois des listes de questions délicates : les réponses de ces derniers, regroupées en livrets dits tōketsu (« élucidations chinoises »), faisaient référence. L'abandon de cet usage marqua le moment où les Japonais eurent conscience d'avoir atteint un niveau de connaissance qui leur permettait de progresser sans aide. D'autres religieux chinois arrivèrent aux époques de Kamakura et Muromachi, tel Issan Ichinei (en chinois, Yishan Yining ; 1247-1317), moine zen qui eut une grande influence sur la littérature sino-japonaise du temps ; le dernier de ces moines du continent à jouer un rôle fut Ingen (en chinois Yinyuan ; 1592-1673), qui, venu au Japon en 1654 avec ses disciples, y fonda la secte zen Ōbaku, proche du Rinzai. Ainsi, du début de son histoire à l'aube des Temps modernes, le bouddhisme japonais fut constamment vivifié par la venue de moines continentaux.
Les six écoles anciennes
L'expression classique du bouddhisme de l' époque de Nara (710-784), structure bien intégrée en tant que religion protectrice d'un État régi par les codes, est la liste des « six écoles de la capitale du Sud » (nanto-rokushū ; cette capitale étant Nara par rapport à Kyōto). Le terme de shū est souvent traduit par « secte », mais certains savants estiment qu'il vaut mieux rendre par « école » un mot qui, en Chine et à date ancienne au Japon, bien que déjà dans une moindre mesure, désigne une communauté religieuse ouverte où l'on étudie et pratique le même système. L'ordre traditionnel de ces six écoles est le suivant :
1. Sanron-shū ou « école des Trois Traités » ; ces trois traités sont des œuvres du grand philosophe bouddhiste de l'Inde Nāgārjuna (iiie s.) et de son disciple Āryadeva et représentent la « voie moyenne » ( mādhyamaka), subtil système de pensée qui, à l'aide de la logique, démontre l'inanité de toute affirmation ou négation pour déboucher sur la contemplation de la vacuité (kū). Les traités furent traduits en chinois par Kumārajīva (mort vers 410) et l'école fut illustrée par Jizang (mort en 623). Transmise au Japon une première fois en 625 par un moine coréen, cette doctrine le fut à nouveau par le Japonais Dōji en 744, mais, très philosophique, elle n'acquit jamais une grande audience et se fondit au cours de l'époque Heian dans le tout-puissant courant ésotérique.
2. Jōjitsu-shū ou « école de l'Établissement de la réalité (ou des vérités) » ; elle est fondée sur le traité du même nom, œuvre de l'Indien Harivarman (iiie-ive s.) qui fut traduite en chinois par Kumārajīva et qui expose systématiquement les quatre saintes vérités du bouddhisme. Malgré sa théorie de la vacuité, ce texte fut considéré en Chine et au Japon comme relevant du Petit Véhicule et l'école, déjà en déclin sous les Sui et les Tang, ne fut regardée au Japon que comme une branche de l'école précédente.
3. Hossō-shū ou « école des Caractères phénoménaux » ; elle a pour base le « Traité de l'établissement du rien-que-pensée » (en japonais Jōyuishiki-ron) du chinois Xuanzang (602-664), expression chinoise du vaste courant de pensée dit yogācāra, qui affirme, au-delà de la vacuité et du non-moi, l'existence transcendante de la conscience éternellement éveillée. Hors du cadre de l'école, le yogācāra imprègne en réalité une grande partie du bouddhisme chinois, coréen et japonais. Son enseignement fut d'abord transmis au Japon en 661 par Dōshō (629-700), qui avait étudié en Chine avec Xuanzang lui-même ; et il connut en tout quatre transmissions différentes, la dernière étant celle de Genbō (mort en 746), qui séjourna vingt ans en Chine et en rapporta le premier canon bouddhique complet. Le Hossō-shū fut la plus active des écoles de Nara et se perpétua jusqu'à nos jours en maintenant au cours des âges le haut niveau de sa doctrine. C'est un moine du Hossō, Toku.itsu, qui fut l'opposant le plus critique de Saichō au début du viiie siècle.
4. Kusha-shū ou « école de l'Abhidharmakośa » ; fondée sur le grand traité de philosophie bouddhique de ce nom, œuvre de l'Indien Vasubandhu (ve s.) traduite en chinois par Xuanzang, elle fut transmise au Japon en même temps que le Hossō, et le Kusha-shū fut intégré à cette dernière école. Bien qu'il relevât du Petit Véhicule, ce traité était la somme dogmatique qu'étudiaient toutes les écoles, ce qui explique sans doute que son école n'eut pas d'existence indépendante.
5. Kegon-shū ou « école de l'Ornementation fleurie », c'est-à-dire du Sūtra de l'Avataṃsaka, l'un des plus profonds textes du Mahāyāna, dont l'intégralité n'existe plus qu'en trois versions chinoises. L'école, dont le Chinois Fazang (643-712) fut le grand patriarche, fut transmise au Japon par l'un de ses disciples, le Coréen Shinjō (prononciation coréenne Simsang ; mort en 742), et par son élève japonais Rōben (mort en 773). Par sa doctrine de l'interpénétration des divers plans de l'Univers et de leur intégration ultime dans l'essence du buddha Vairocana, cette école, la seule des six de Nara à se fonder sur un sūtra (parole directe du Buddha) et non sur un śāstra (traité d'un docteur), se rapprochait de l'école Tendai, qui avait d'ailleurs son enseignement dans son système doctrinal, mais elle sut préserver son indépendance jusqu'à nos jours, où elle est encore implantée au Tōdai-ji. Elle connut de belles renaissances aux époques de Kamakura et d'Edo, et exerça une grande influence sur la pensée, la littérature et l'esthétique.
6. Ris-shū ou « école de la Discipline » ; fondée, on l'a vu, par Ganjin, elle se perpétua au Tōshōdai-ji de Nara, où elle existe encore, mais l'introduction du Tendai et de l'ésotérisme, suivie du mouvement réformateur de Kamakura, diminuèrent son importance, bien qu'elle pût connaître des regains sous Kamakura et Muromachi. On vit même pendant Edo des moines d'autres écoles, et aussi, paradoxalement, du Tendai, remettre en vigueur l'antique vinaya ; il existe encore, en tout petit nombre, des moines respectant tous les préceptes, appelés kaisō.
La nouvelle vague de Heian
À l'époque qui s'ouvre avec le transfert de la capitale à Heian (Kyōto) en 794, ces six écoles anciennes sont supplantées par deux puissants courants qui, transmis au début du ixe siècle, vont profondément influencer la pensée et la religiosité japonaises. Ils sont illustrés par les grandes personnalités de Saichō et de Kūkai, qui, insatisfaits de ce qu'ils trouvaient au Japon, allèrent tous deux en Chine en quête de nouveaux enseignements.
Saichō (767-822) était d'une famille d'origine chinoise immigrée de longue date. Manifestant un goût pour la vie érémitique, il étudia les doctrines du Hossō et du Kegon avant de s'isoler sur le mont Hiei près de Kyōto. La lecture des grands traités du Tiantai (en japonais Tendai) l'incita à se rendre en Chine pour en approfondir l'étude. La cour, où il jouissait déjà d'une grande considération, l'y ayant autorisé, il effectua la traversée en 804 avec les navires d'une légation officielle. Il ne resta qu'un an sur le continent mais put y recevoir plusieurs enseignements et initiations ; et la tradition insista sur le fait qu'en plus du Tendai il transmit aussi au Japon l'ésotérisme, le zen et l'ordination du Grand Véhicule. Cette dernière, dite aussi Commandement parfait, ou de bodhisattva, affranchissait le monachisme des obligations de l'ancienne discipline et en même temps de la tutelle des centres d'ordination de Nara. Saichō demanda la permission officielle d'établir un centre d'ordination indépendant malgré l'opposition des écoles de Nara, contre lesquelles il eut à soutenir de longues polémiques. Cette permission fut accordée quelques jours après sa mort ; elle consacrait l'indépendance de la nouvelle école et de son monastère situé sur le mont Hiei, l'Enryaku-ji. L'enseignement du Tendai, fondé sur le Sūtra du Lotus (Myōhō renge kyō) et élaboré sous sa forme scolastique par le Chinois Zhiyi (538-597), apportait à la fois un complexe système théorique – qui opère une remise en ordre de la totalité des doctrines bouddhiques réorientées vers la révélation suprême du Sūtra du Lotus, expression de la Doctrine parfaite en laquelle se résorbent toutes les différences – et un ensemble de pratiques de méditation, proches des techniques zen, qui mènent à la contemplation, où Univers et pensée s'intègrent parfaitement. Cet enseignement est en soi parfaitement exotérique, mais, quelques années après Saichō, les deux grands moines Ennin (794-864) et Enchin (814-891) se rendirent en Chine et en rapportèrent des doctrines ésotériques approfondies qui influencèrent grandement le Tendai, menacé par le grand succès de l'école de Kūkai, et contribuèrent à la naissance du Taimitsu, l'ésotérisme Tendai (opposé au Tōmitsu), qui se scinda bientôt en deux branches, l'une, au mont Hiei, se réclamant d'Ennin, l'autre, au Mii-dera, d'Enchin.
Kūkai (774-835), après de solides études au Japon, où il s'était déjà familiarisé non seulement avec le bouddhisme mais aussi avec le confucianisme et le taoïsme, se rendit en Chine avec la même légation que Saichō et y resta un an de plus que celui-ci. Il reçut l'initiation ésotérique de Huiguo (746-805) et, de retour au Japon, se consacra à la propagation du bouddhisme ésotérique ( mikkyō), qui rencontra un succès extraordinaire auprès de la cour et de la noblesse. Cet enseignement, fondé sur le Sūtra du buddha Mahāvairocana (en japonais Dainichi) et représenté concrètement par les deux maṇḍala (en japonais mandara) qui furent installés dans les temples ésotériques, malgré son caractère abscons, se manifestait en un rituel fascinant dont la complexité rehaussait l'attrait. Les pratiques de méditation et le rituel ésotériques visent à réaliser dans la personne du pratiquant l'intégration avec le Tout universel et l'obtention de l'état de buddha dès cette existence et en ce corps ; par une conséquence naturelle, l'adepte se trouvait alors muni de pouvoirs miraculeux qui pouvaient s'exercer au bénéfice de l'État et de la société. On comprend donc le succès que rencontra la prédication de Kūkai, qui exerça son influence jusque sur l'école rivale du Tendai. En 816, l'empereur lui fit don du Kōyasan, petite montagne du département de Wakayama et, en 823, du Tō-ji, monastère qui venait d'être construit à Kyōto même. La nouvelle école, appelée Shingon-shū ou « école des Paroles vraies », c'est-à-dire des formules à caractère magique (mantra et dhāraṇī), qui jouaient un si grand rôle dans la pratique tantrique, acquit officiellement son indépendance en 835. Le mikkyō allait désormais influencer en profondeur la culture japonaise et colorer des courants bouddhiques a priori éloignés : comme on l'a vu pour le Tendai, la sévère école de la Discipline elle-même vit se développer une branche ésotérique ; et, plus tard, un mouvement en principe aussi ouvert que la Terre pure connut aussi une transmission sous le secret initiatique. Le Shingon-shū est encore actuellement une secte importante.
Les deux nouvelles venues étaient dès lors intégrées dans le bouddhisme japonais et, lorsque, en 830, l'empereur Junna demanda aux principales écoles de rédiger pour la cour l'essentiel de leurs doctrines, les six à être sollicitées furent le Sanron, le Hossō, le Kegon, le Ritsu, le Tendai et le Shingon.
Nouveautés et renaissances
Le bouddhisme restait cependant une religion monacale, aux dogmes abstrus, rédigés dans une langue à part, et aux pratiques longues et prenantes. Les trois principaux mouvements apparus à l' époque de Kamakura seront chacun à sa manière une simplification, une réponse plus aisée aux préoccupations religieuses non seulement du peuple et de la noblesse, mais aussi d'une grande partie des moines. Il est également significatif que tous les fondateurs de ces nouvelles sectes (ce terme devient alors plus approprié) aient auparavant étudié les doctrines du Tendai, ce qui montre l'importance de cette école, mais aussi de la divergence entre les solutions qu'elle proposait et les aspirations religieuses d'esprits ardents. De ces trois mouvements, deux sont d'origine chinoise et le troisième est une japonisation extrême du Tendai.
Les doctrines de la Terre pure (jōdo-kyō) ne sont pas à proprement parler une nouveauté. Apparues en Chine dès le ive siècle et fondées sur la foi au salut par l'invocation mentale ou vocale ( nenbutsu) du buddha Amida (prononciation française du sanscrit Amitābha) qui accueille ses fidèles en la Terre pure de l'Ouest, elles furent connues très tôt au Japon et il se peut que Saichō y eût été sensible. Associé à la croyance au déclin inexorable du Dharma (mappō) et conçu comme le seul recours pour des êtres dégénérés qui ne peuvent plus s'adonner qu'à cette « pratique facile », opposée aux complexes systèmes d'autrefois, l' amidisme se répandit à partir du Tendai dès l'époque de Heian. Il est illustré par Genshin (942-1017), grand érudit dont l'Ōjō yōshū, l'un des livres les plus lus des lettrés de la fin du Heian et de Kamakura, prône la pratique du nenbutsu. Ryōnin (1073-1132), par sa dévotion à la pratique du nenbutsu et par la théorie qu'il en fit, exerça une influence considérable, qui se concrétisa bien plus tard, à l'époque d'Edo, par la création du Yūzū-nenbutsu-shū ou « école de l'Invocation intégrée ». Avec le moine Genkū (1133-1212), plus connu par son titre de Hōnen et issu du Tendai, la rupture avec l'ancienne école fut consommée et la secte de la Terre pure ( Jōdo-shū) devint indépendante en 1175.
Pendant Kamakura, la doctrine fut portée à un point radical par Shinran (1173-1262) ; celui-ci fit ses études dans l'école Tendai, puis, devenu disciple de Hōnen, il fut exilé avec ce dernier lorsque le Jōdo-shū fut interdit. Il se maria, devint père de famille, sans renoncer à la vie religieuse. Une maladie lui fit expérimenter concrètement l'efficace de la « force de l'autre » (le buddha Amida), qui vient sauver les êtres, incapables qu'ils sont d'assurer leur salut par leur « propre force », comme le voudraient les autres écoles. Mais Shinran ne s'arrêta pas à ce dualisme de Hōnen et, allant plus loin, il prôna un monisme absolu où le nenbutsu, effectué ne fût-ce qu'une seule fois, réalise la fusion de la Terre pure et de ce monde dans la pensée du fidèle. Même le dernier des criminels peut alors être sauvé dès cette existence, ainsi que l'exprime avec force le Tanni-shō, un recueil posthume de ses propos, qui est l'un des premiers grands livres religieux rédigé en japonais, et donc accessible à des lecteurs médiocrement lettrés. La secte dont il est le fondateur, le Jōdo-shinshū ou « vraie secte de la Terre pure » – que l'on fait traditionnellement commencer en 1224, date du début de la rédaction de son grand traité, le Kyō-gyō-shin-shō, et dont le nom même veut indiquer le progrès réalisé sur la secte de la Terre pure –, se répandit extrêmement vite dans le peuple. Cette nouvelle dévotion, par ses aspects quiétistes et par le mode de vie quasi laïque qu'elle permettait aux religieux, semblait réduire le fossé entre le but ultime du bouddhisme et le fidèle qui y aspirait. La simple invocation au buddha Amida, namu Amida butsu, devint la forme la plus familière de la piété japonaise. De par leur nature même, les pratiques de la Terre pure connurent de nombreuses diversifications lorsqu'elles furent adoptées par le peuple.
Les doctrines et pratiques du zen (abréviation de zenna, du sanscrit dhyāna, « méditation »), on l'a vu, furent à plusieurs reprises introduites partiellement auparavant (par Saichō entre autres) ; elles constituaient aussi, quoique d'une façon différente de la Terre pure, une réaction à la complexité parfois contradictoire des enseignements scolastiques ; elles « court-circuitaient » ceux-ci en donnant la priorité à l'obtention de l'Éveil (en japonais satori, traduction du sanscrit bodhi) non plus par des pratiques s'accumulant au long des existences et fondées sur des écritures sacrées et des commentaires, mais par une relation intime avec un maître qui, en dirigeant le disciple conformément à ses facultés, l'amènera à la réalisation subite et totale de la délivrance.
Le précurseur du zen indépendant fut Dainichi Nōnin (fin du xiie s.), qui était issu du Tendai et qui essaya sans succès d'établir une « école de Bodhidharma » (du nom du moine indien qui avait transmis le zen en Chine au vie siècle) ; mais le début d'un véritable courant zen au Japon fut l'œuvre d'Eisai (ou Yōsai ; 1141-1215), moine du Tendai qui, soucieux de restaurer l'intégrité de son école, se rendit en Chine pour y étudier le zen de l'école Linji, qu'il désirait introduire dans le Tendai. Devant l'opposition des moines du mont Hiei, qui voulurent faire interdire son enseignement, et grâce à l'appui du shōgun de Kamakura, il fonda sa propre lignée, qui devint le Rinzai-shū (prononciation japonaise de Linji). Le zen de la branche Rinzai met l'accent sur l'obtention de l'Éveil par la méditation sur le kōan, question paradoxale dont l'impossibilité logique oblige la pensée à rompre ses entraves.
La seconde école zen de Kamakura fut le Sōtō-shū (ou Sōdō-shū), fondé par Dōgen (1200-1253) ; celui-ci, insatisfait de l'enseignement du Tendai, étudia d'abord le zen avec Eisai, avant de se rendre en Chine où, au cours d'un séjour de quatre ans, il approfondit la pratique de la branche Caodong (prononciation chinoise de Sōtō), laquelle privilégie la méditation assise ( zazen) sans support particulier de la pensée pour réaliser le satori. Peu soucieux de rester près du pouvoir politique, Dōgen propagea son enseignement austère dans le monastère Eihei-ji (département de Fukui). S'il a laissé des œuvres en chinois classique, l'essentiel de sa pensée est consigné dans son grand œuvre, le Shōbō genzō (« Le Trésor de l'œil de la vraie Loi »), rédigé en japonais et sans doute le monument le plus important de la pensée bouddhique japonaise. Ces deux écoles zen jouèrent un grand rôle au Japon. Le Rinzai fut l'intermédiaire de tout un courant de culture chinoise qui dépassait le bouddhisme ; nombre de ses adeptes illustrèrent les lettres sino-japonaises, la peinture, les arts en général ; et la noblesse s'y rallia avec enthousiasme. Le Sōtō trouva aussi une grande faveur dans la classe des samouraïs, séduite par la simplicité et la sobre sévérité de sa pratique. Mais le peuple ne se tint pas non plus à l'écart et actuellement encore nombreuses sont les familles qui s'en réclament.
Le dernier grand mouvement est celui de Nichiren (1222-1282), fondateur de la secte qui porte son nom (Nichiren-shū). Éduqué dans le Tendai, qu'il voulut restaurer dans sa pureté originelle, il exalta la dévotion au Sūtra du Lotus, dont il instaura, peut-être sous l'influence du nenbutsu et de l'idée de mappō, la pratique de l'invocation (namu myōhō renge-kyō). Grand adversaire de l'amidisme, il aspirait à établir au Japon un bouddhisme unifié support de l'État et apporta une tonalité nouvelle (bien que l'on en trouve un pressentiment chez Saichō) en développant la conception du Japon comme pays privilégié d'un bouddhisme régénéré par les facultés supérieures de ses habitants. Ses tentatives pour influer sur la politique lui valurent l'exil, mais ses idées se propagèrent rapidement. Écrivant en chinois mais aussi en japonais, il laissa des lettres vigoureuses au ton très polémique qui furent très largement lues et diffusées.
En même temps que ces nouvelles sectes réformaient en profondeur la religiosité japonaise, les anciennes écoles, sous leur influence et par émulation avec elles plutôt que par réaction, connaissaient une renaissance spirituelle qui se manifesta aussi par une intégration des nouveaux courants à l'ancienne dogmatique. Le nenbutsu notamment s'ancra profondément dans nombre d'entre elles et reçut une justification dogmatique en accord avec les différents systèmes. De même, le mikkyō continua de se répandre, alors que, paradoxalement, l'antique discipline monastique reprenait vigueur dans certains milieux du Tendai. L'ancienne école qui connut le renouveau le plus remarquable pendant Kamakura, d'autant plus qu'elle avait été quelque peu occultée à la période précédente, fut le Kegon-shū, avec la grande personnalité de Myōe shōnin (Kōben ; 1173-1232), moine dont le goût pour l'érémitisme s'allia à un souci de préserver le pur vinaya. Il composa des poèmes japonais (waka), mais fut aussi le critique sévère de Hōnen ; adversaire de l'amidisme, il fut l'un des promoteurs de la foi en Maitreya (japonais Miroku), le buddha des temps futurs. Gyōnen (1240-1321), grand érudit à l'esprit de synthèse qui rédigea d'importantes œuvres d'histoire bouddhique et dogmatique, appartint de même au Kegon. Le Hossō-shū fut illustré par Jōkei, adversaire de l'amidisme et observant de la discipline, tandis que le Tendai eut en la personne de Ji.en (1155-1225) à la fois un grand poète de waka et le premier philosophe politique de langue japonaise avec son Gukan-shō, où les idées du mappō étayent la réflexion historique. Le Tendai, comme le Shingon, vit se développer aussi la pratique des « disputations » doctrinales (rongi), qui permettaient d'approfondir les dogmes par la discussion entre moines.
L'érudition d'Edo
L'époque d'Edo est remarquable par l'essor d'une sorte d'encyclopédisme bouddhique qui vit le jour dans plusieurs écoles. Les grands docteurs de l'époque rivalisèrent d'érudition non seulement dans la dogmatique de leur propre secte mais aussi dans les systèmes concurrents et la pensée extrabouddhique. Jamais l'idéal du kengaku-sō, du clerc versé dans l'ensemble des doctrines, ne fut aussi souvent réalisé. Il est intéressant d'observer que l'on trouve vers la même époque une orientation similaire en Chine, mais aussi au Tibet. Ce souci de ne pas rejeter mais d'intégrer les diverses composantes de la religion semble être un aboutissement logique de la pensée bouddhique. On peut aussi remarquer que les deux grands adversaires, le confucianisme et le shintoïsme du kokugaku, avaient eu pour pionniers des savants proches du bouddhisme ; le confucianisme avait été renouvelé par Fujiwara no Seika (1561-1619), qui avait d'abord été moine, et les études nationales avaient remarquablement progressé grâce à Keichū (1640-1701), religieux du Shingon.
Toutes les grandes sectes d'Edo connurent ce renouveau encyclopédiste. Il fut marqué notamment par de grandes éditions du canon bouddhique complet : en 1648 fut achevée l'édition mise en œuvre par Tenkai (1536-1643), le rénovateur du Tendai ; et c'est en 1681 que le fut l'édition xylographiée de Tetsugen (Dōkō, 1630-1682) de la secte Obaku. Parmi les grands moines érudits, on peut citer : Hōtan (Sōshun ; 1659-1738) du Kegon-shū, qui étudia les dogmes de toutes les écoles et écrivit de très nombreux ouvrages où il tenta une harmonisation du Kegon et du Tendai ; Fujaku (1707-1781), du Jōdo-shū, qui fut un précurseur des études critiques modernes ; Onkō (Ji.un sonja ; 1718-1804), du Shingon-shūn, qui essaya de faire la synthèse des connaissances transmises au Japon concernant la langue sanscrite. Ce vaste mouvement d'érudition bouddhique peut être considéré comme l'ancêtre direct des études bouddhiques universitaires et académiques qui s'épanouirent après Meiji.
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Écrit par
- Jean-Noël ROBERT : directeur d'études à l'École pratique des hautes études, section des sciences religieuses
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Voir aussi
- POÉSIE JAPONAISE
- DÉLIVRANCE, religion
- TANKA, genre littéraire
- JAPONAISE LITTÉRATURE
- PRÉDICATION
- EDO ÉPOQUE (1603-1868)
- RELIGION POPULAIRE
- CHINOIS, langue
- PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES
- KAMAKURA ÉPOQUE DE (1185 ou 1192-1333)
- SOGA LES (VIe-VIIe s.)
- WAKA, genre littéraire japonais
- KAMI
- NENBUTSU ou NEMBUTSU, bouddhisme
- KŪKAI ou KŌBŌ-DAISHI (774-835)
- MADHYAMAKA ou VOIE MOYENNE
- VINAYA
- YOGĀCĀRA ou VIJÑĀNAVĀDIN
- TŌDAI-JI MONASTÈRE DE
- JŌDO SHŪ ou ÉCOLE DE LA TERRE PURE
- BOUDDHIQUE LITTÉRATURE
- CHAN [TCH'AN] ou SHAN
- ZAZEN ou ZUO CHAN, bouddhisme
- NÉOCONFUCIANISME ou DAOXUE
- SHINGON-SHŪ ou ÉCOLE DES PAROLES VRAIES
- TENDAI ÉCOLE DU
- BOUDDHISME JAPONAIS
- BOUDDHISME CHINOIS
- SŌTŌ ÉCOLE, bouddhisme zen
- MAHĀVAIROCANA
- SERMON
- RINZAI SECTE
- EISAI ou YŌSAI MYOAN (1141-1215)
- AMIDISME
- SHUGENDŌ SECTE, bouddhisme
- JŌDO SHINSHŪ ou VRAIE SECTE DE LA TERRE PURE
- JAPONAIS, langue
- HOSSŌ-SHŪ ou ÉCOLE DES CARACTÈRES PHÉNOMÉNAUX
- KUSHA-SHŪ ou ÉCOLE DE L'ABHIDHARMAKOŚA
- KEGON-SHŪ ou ÉCOLE DE L'ORNEMENTATION FLEURIE
- SŪTRA DU LOTUS
- MIKKYŌ
- GANJIN, chin. JIANZHEN (688-763)
- RIS-SHŪ, RITSU ou ÉCOLE DE LA DISCIPLINE
- SANRON-SHŪ ou ÉCOLE DES TROIS TRAITÉS
- JOJITSU ou ÉCOLE DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA RÉALITÉ
- YAMABUSHI
- TACHIKAWA-RYŪ
- SETSUWA, littérature bouddhique
- SATORI
- GYŌKI (668-749)
- KŪYA ou KŌYA (903-972)