ÉTIENNE BRUNO (1937-2009)
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Anthropologue des religions, spécialiste de l'islam, Bruno Étienne est né le 6 novembre 1937 à La Tronche (Isère). Il effectue sa scolarité au collège de l'Institut Sainte-Marie à La Seyne-sur-Mer (Var), puis au lycée Thiers, à Marseille. Diplômé de l'Institut d'études politiques (I.E.P.) d'Aix-en-Provence, il est ensuite docteur en droit public et science politique et diplômé d'arabe de l'Institut Bourguiba des langues (Tunis).
Chercheur au C.N.R.S. de 1962 à 1965, il part enseigner en Algérie (1966-1974) puis au Maroc (1977-1979). Après l'agrégation en science politique, il s'installe définitivement à Aix-en-Provence en 1980. Pendant plus de vingt ans, il dispensera à l'I.E.P. un enseignement en science politique et en anthropologie comparée des religions. Il crée, en 1992, l'Observatoire du religieux, qui fédère toutes les recherches en sciences sociales sur le religieux. Il est membre de l'Institut universitaire de France de 1996 à 2004.
L'enseignement de Bruno Étienne, échappant à tout académisme, est volontiers iconoclaste (il écrit ainsi, avec Béatrice Mabillon Bonfils, La science politique est-elle une science ?, 1998). Il s'inspire autant de Marx, de Durkheim et de Weber que de Bourdieu. Il estimait, à l'instar de Marx, que la religion nous en apprend plus sur le quotidien des hommes ici-bas que sur les contours d'un au-delà plus ou moins hypothétique. Ce « protestant sans Église » savait prendre des accents de prophète biblique pour dénoncer tous les cléricalismes et conspuer l'injustice sociale et la bêtise du monde. Il combattra ardemment aussi bien les stéréotypes circulant à l'encontre du monde arabe et de l'islam que les fausses certitudes sur la laïcité ou le « modèle républicain ».
Universitaire engagé, Bruno Étienne a accompagné les premiers pas de la jeune République algérienne (Algérie, cultures et révolution, 1976). Il n'hésite pourtant pas à dénoncer le parti-État du F.L.N. et son complexe militaro-industriel, la fermeture du champ politique et l'imposition d'une histoire nationale officielle qui efface la pluralité des courants du mouvement national algérien et l'histoire plurielle des mémoires locales (berbère, arabe, musulmane, juive, européenne...). Plus tard, il s'opposera à l'invasion de l'Irak (Ils ont rasé la Mésopotamie, 1992) et engagera une réflexion critique sur la pulsion de mort et le terrorisme (Les Combattants suicidaires, 2005).
Bien avant que le religieux ne s'impose, dans les années 1990, comme l'un des thèmes majeurs des sciences du politique, Bruno Étienne s'était aventuré dans l'analyse des mouvements sociopolitiques islamiques, démontrant et démontant les ressorts idéologiques et scripturaires de la rhétorique et de la mobilisation islamiste (L'Islamisme radical, 1987). Qu'il s'agisse de l'islam transplanté en France (La France et l'islam, 1989 ; L'Islam en France, 1990), de l'émir Abd el-Kader (Abdelkader, Isthme des Isthmes, 1994, et, avec François Pouillon, Abd el-Kader ; le magnanime, 2003), du pluralisme religieux (La France face aux sectes, 2002 ; Heureux comme Dieu en France ?, 2004) ou de la franc-maçonnerie (L'Initiation, 2002 ; Soufisme et franc-maçonnerie, 2008, et, avec Jean Solis, Les 15 Sujets qui fâchent les franc-maçons, 2009), sa curiosité était sans borne. Il s'est aussi intéressé à l'archipel japonais et au karaté, qu'il pratiquait (avec Suzuki Masaaki, La Voie de la main nue, 2004, et Le Retour du voyage en Orient. Tribulations d'un Occidental désorienté et d'un Japonais westernisé, 2007).
Il plaidait pour la construction d'un islam en France qu'il décrivait comme « gallican », face à un État réputé « césaropapiste ». Au-delà de la querelle sur le bien-fondé de ces termes, il visait avant tout à dénoncer les tentatives d'ingérence extérieure dans le devenir des musulmans de France, de la part de chancelleries étrangères (Algérie, Maroc) et des bailleurs de fonds du Golfe (Arabie Saoudite). Dans son esprit, il revenait aux seuls musulmans de France de prendre en main leur destin et de se doter de leurs propres instances décisionnelles. Consulté sur l'organisation de l'islam hexagonal par plusieurs ministres de l'Intérieur, il refusait l'approche sécuritaire et policière de l'islam. Dans ses écrits, ce tribun qui n'a jamais oublié ses racines provençales (Une grenade entrouverte, 1999) dénonçait aussi les méfaits du jacobinisme centralisateur, mangeur de toutes les minorités, par assimilation ou folklorisation.
Bruno Étienne était aussi franc-maçon, affilié au Grand Orient de France depuis 1960. Dans un essai très critique à l'égard de son obédience (Une voie pour l'Occident. La franc-maçonnerie à venir, 2001), il n'hésita pas à bousculer une franc-maçonnerie à ses yeux trop engagée politiquement. Partisan intransigeant de la prise de distance par rapport aux bruits du monde et d'une pratique rituelle plus stricte, il prônait la quête d'une authentique spiritualité laïque, d'un absolu métaconfessionnel. Le chercheur et universitaire au verbe haut et généreux devenait alors le cherchant, un passionné de mystique et un assoiffé du sens et de l'unicité de l'Être, à l'exemple de l'émir qu'il admirait tant.
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Écrit par
- Franck FREGOSI : directeur de recherche au C.N.R.S.
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