CINÉMA (Aspects généraux) Les cinémathèques
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L'histoire tumultueuse d'un renouveau
Pendant deux décennies, la Cinémathèque française, qu'Henri Langlois avait complétée avant sa mort d'un musée du Cinéma labyrinthique qui résumait sa vision plus initiatique qu'historique du septième art, a cherché à se reconstruire une identité en empruntant la voie étroite qui sinue entre les pressions de l'État, son indispensable bailleur de fonds, et les humeurs de son conseil d'administration. Les héritiers spirituels de Langlois veillaient à préserver le statut juridique de l'association et le musée, considéré comme le geste ultime du père fondateur.
En 1982, le cinéaste Costa-Gavras est porté à la présidence de l'association. C'est l'époque où Jack Lang, ministre de la Culture, annonce son projet de regrouper au sein du palais de Tōkyō la Cinémathèque enrichie de salles d'étude ouvertes aux chercheurs, d'une grande bibliothèque fédérant plusieurs fonds (dont celui rassemblé par l'équipe de Langlois, inaccessible depuis vingt-cinq ans), et d'une nouvelle École nationale du cinéma, la tâche de conservation et de sauvegarde étant dévolue au Service des archives du film. Les crédits alloués au tirage des films sont décuplés en 1983. Les conditions sont réunies pour que la Cinémathèque française fête dignement son cinquantenaire pendant toute l'année 1986.
Les partisans d'Henri Langlois se mobilisent pour défendre le musée, « une promenade inspirée au pays des merveilles, le cinéma tel que l'a vu Langlois avant de disparaître » et remettent en cause « la mainmise de l'État sur la Cinémathèque ». Le projet de palais du Cinéma, également appelé un temps palais Jean-Renoir, va ainsi passer sur le bureau de six ministres successifs jusqu'à l'annonce en 1998 d'une « Maison du cinéma » qui devait être installée dans les volumes que Frank Gehry avait construits à Bercy pour l'American Center, Maison qui devait fédérer la Cinémathèque, la Bifi (Bibliothèque du film et de l'image, créée en 1992) et le musée, autour de quatre salles de projections et d'équipements pédagogiques. C'était trop d'État pour le dernier carré des tenants de la Cinémathèque de Langlois, qui ont bloqué le processus en juin 2000 en ouvrant une nouvelle crise, provoquant un changement d'équipe à la tête de la Cinémathèque, et la mise à l'écart du projet élaboré pour la Maison par Marc Nicolas, directeur adjoint du C.N.C.
Entre 1991 et 2000, la Cinémathèque est placée sous la houlette du tandem formé par Jean Saint-Geours (président) et Dominique Païni (directeur), et soutenu par l'État. Elle est déchargée d'une grande partie de ses tâches techniques de conservation, assurées par le Service des archives du film, et de la gestion de ses archives papiers confiées à la Bifi, elle-même installée dans ses meubles rue du Faubourg-Saint-Antoine. La Cinémathèque des années 1990 s'ouvre à une fonction pédagogique et à un projet muséographique qui veut tourner le dos à une cinéphilie qui avait nourri l'œuvre de Langlois, de ses disciples et de ses continuateurs. Dominique Païni avait déclaré sa guerre dans une brochure publiée en 1992 : « De résistance dévote digne des premiers chrétiens, la cinéphilie est devenue un des maux principaux qui retardent la transformation de la cinémathèque d'hier en un musée du cinéma de demain. »
19 juin 2000, une coalition hétéroclite refuse à Saint-Geours le renouvellement de son mandat. Le conseil d'administration nomme Jean-Charles Tacchella à la présidence de la Cinémathèque. Ce « putsch démocratique » voulu à la fois par les fidèles de Langlois qui contestent le transfert à Bercy et la part prise par l'État, fût-elle financière, dans la gestion de l'association, et par les « cinéphiles » qui refusaient la muséographie de Païni, ouvre la période de transition, souvent convulsive, qui conduit à l'ouverture, cinq ans plus tard, de la nouvelle Cinémathèque française. Il faut y noter la part croissante prise au sein du conseil d'administration par des représentants des groupes financiers qui dominent le cinéma français : Pathé, Gaumont et même, en 2003, Warner France.
Après un temps de réflexion, Jean-Charles Tacchella trouve un directeur, l'Américain Peter Scarlett, cinéphile dont la culture française est incontestable, mais qui se perd dans l'image brouillée de l'association. Il est limogé à l'été 2002. Le nouveau ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, réactive le projet Bercy, impose un audit qui s'avère catastrophique sur la gestion de la maison, et demande à Serge Toubiana, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, un rapport sur la Cinémathèque. Publié en janvier 2003, ce rapport dessine une cinémathèque idéale faite pour satisfaire un peu tout le monde : « un élément essentiel de la cinéphilie à la française, musée du cinéma et véritable école en matière de goût et de connaissance parce qu'elle participe avec ardeur et conscience de notre „exception française“ ».
Quatre mois plus tard, sommé par le C.N.C. de nommer Serge Toubiana au poste toujours vacant de directeur, Jean-Charles Tacchella démissionne. Il sera remplacé en septembre par le réalisateur Claude Berri, qui soulève encore une petite tempête en affichant sa volonté de consacrer le « niveau 5 » du bâtiment de Bercy, destiné à l'origine au musée Langlois, à des expositions temporaires mariant peinture et cinéma. Le chantier avance et le 26 septembre 2005, un nouveau ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, inaugure la nouvelle cinémathèque avec un discours qui efface quatre décennies de relations « passionnelles, et ce, jusqu'à l'orage » entre la maison fondée par Langlois et le pouvoir public. La guerre est finie.
Le choix d'une exposition Renoir/Renoir pour inaugurer la salle d'exposition voulue par Berri était assez consensuel pour calmer la polémique, le succès immédiat des trois salles de projection ouvertes six jours sur sept (on compte 175 000 spectateurs dans les neuf premiers mois d'activité, et 155 000 visiteurs pour les expositions) cautionnent la formule, même si quelques grincements dans la gestion du personnel, et un premier toilettage des statuts, avant la difficile fusion prévue de la Cinémathèque et de la Bifi dont les salles de consultation sont installées à l'étroit dans la maison de Gehry, ont accompagné la période de rodage. Que le statut de l'entité demeure associatif, ou qu'il évolue vers celui d'établissement public comme beaucoup le pressentent, la Cinémathèque française vit sa renaissance.
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Écrit par
- Jean-Pierre JEANCOLAS : professeur d'histoire, historien de cinéma, président de l'Association française de recherche sur l'histoire du cinéma
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- PATHÉ CHARLES (1863-1957)
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