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COLONISATION (débats actuels)

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La réémergence des questions coloniales

Silence et oubli du fait colonial dans l'histoire de France

Le récit sur la formation de la Nation en France, élaboré par les historiens de la IIIe République (Jules Michelet, Ernest Renan), a éloigné du grand roman national la question coloniale et celle de l'esclavage. La période des décolonisations, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, a conduit à une nouvelle disparition de ces problématiques. Même dans les travaux entrepris lors du bicentenaire de la Révolution française, l'esclavage et l'histoire d'Haïti sont passés sous silence. C'est notamment le cas dans le grand chantier historiographique lancé par Pierre Nora afin de repenser l'histoire de France à partir de « lieux de mémoire » signifiants (P. Nora dir., Lieux de mémoire, 1984-1992) : dans les trois volumes de l'ouvrage, il n'existe aucune entrée relative à l'esclavage ou à la colonisation, à l'exception d'un article de Charles-Robert Ageron sur l'Exposition coloniale de 1931.

À partir de la fin des années 1980, la notion d'oubli devient centrale comme outil de critique et de dénonciation : oubli de la guerre d'Algérie, une guerre sans nom (Benjamin Stora, La Gangrène et l'oubli, 1991) ; oubli des crimes commis au nom de l'État pendant la guerre d'Algérie (Raphaëlle Branche, La Torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, 1954-1962, 2001) ; oubli de l'esclavage et du fait que les descendants d'esclaves sont, pour la plupart d'entre eux, des Français à part entière depuis 1848 (Myriam Cottias, « “L'Oubli du passé” contre la “citoyenneté” : troc et ressentiment à la Martinique (1848-1946) », in F. Constant et J. Daniel dir., Cinquante Ans de départementalisation, 1998 ; Françoise Vergès, Abolir l'esclavage. Une utopie coloniale, les ambiguïtés d'une politique humanitaire, 2002). L'oubli continue d'être exploré par les chercheurs, notamment par l'Association pour la connaissance de l'histoire de l'Afrique contemporaine, qui travaille sur les représentations et les imaginaires coloniaux et postcoloniaux, en particulier à travers les thématiques des zoos humains (Nicolas Bancel et al., Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines, 2004) et du « sauvage » (exposition Exhibitions, l'invention du sauvage au musée du quai Branly, à Paris, en 2012).

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Cette approche autour de la notion d'oubli a permis de dénoncer l'exclusion et la discrimination dont les descendants des colonisés sont victimes. La société est alors revisitée : elle est désormais envisagée en tenant compte de la « fracture coloniale » et de la « mémoire coloniale », autant d'expressions qui dénoncent le fait que la société contemporaine continue de reproduire une organisation politique et sociale ancrée dans la période coloniale. Mais ces expressions englobent et polissent toutes les complexités du phénomène, sans tenir compte des « situations coloniales » et de leur historicité. Pourtant, dès 1951, le sociologue Georges Balandier a démontré l'importance d'étudier toutes les complexités de la relation coloniale en insistant à la fois sur la période historique concernée et sur les interactions constantes et réciproques entre les différents segments de la société coloniale – et, à l'intérieur de chaque groupe social, des « dominants » comme des « dominés » –, aux niveaux politiques, économiques, culturels, religieux (« La Situation coloniale », in Cahier de sociologie, 1951).

Vers la reconnaissance par l'État d'un passé traumatique

Le 23 mai 1998, à l'occasion de la célébration du cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage, une marche est organisée à l'initiative du Comité pour une commémoration unitaire de l'abolition de l'esclavage des « Nègres » dans les colonies françaises : quarante mille Martiniquais, Guadeloupéens, Africains, Guyanais et Réunionnais défilent à Paris. La même année, une proposition de loi, élaborée dans les départements français d'Amérique, dénonce les contradictions entre une histoire républicaine construite autour de l'oubli de l'esclavage et une expérience de l'esclavage vécue par les populations antillaises.

Soulignant une faute matérielle et morale de l'État, la loi du 10 mai 2001 (dite « loi Taubira ») reconnaît la traite transatlantique et l'esclavage dans l'océan Indien comme crimes contre l'humanité. Cette loi a notamment pour objectif de « redonner à des personnes en souffrance » leur dignité. Bien qu'il y ait eu quelques demandes de réparations financières, la loi est surtout comprise comme « un parcours de la reconnaissance », celle d'une « minorité culturelle défavorisée ». Elle instaure un Comité pour la mémoire de l'esclavage, présidé par l'écrivain guadeloupéen Maryse Condé, puis par la politologue réunionnaise Françoise Vergès. Cette loi, votée à l'unanimité, sera toutefois remise en cause quelques années plus tard.

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L'année 2005 marque l'affrontement entre plusieurs mouvements antagoniques. Tout d'abord, des associations de rapatriés d'Algérie font pression pour que soit votée une loi « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Celle-ci est promulguée le 23 février 2005. Mais l'article 4, qui stipule que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ... », provoque de vives oppositions. Cet article sera abrogé en 2006.

La question postcoloniale en débat

En 2005 également, à la suite de la mort de deux adolescents issus de l'immigration poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), des émeutes éclatent dans les banlieues des grandes villes. Dans ce contexte, la question postcoloniale, c'est-à-dire de la reconduction d'éléments d'un passé de domination dans le présent, est posée. Dès janvier 2005, le mouvement politique les Indigènes de la République avait lancé un appel pour la tenue d'assises de l'anticolonialisme. Toutefois, ce mouvement est centré sur des ressentiments mémoriels ; il n'ouvre pas le débat sur des demandes concrètes destinées à résoudre les problèmes sociaux de discrimination qu'il dénonce (Romain Bertrand, Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial », 2006). La même année, le Conseil représentatif des associations noires est créé. Il se donne pour objectif de « rétablir une égalité réelle et non théorique » entre les citoyens français.

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