COOPÉRATIVES
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Crise du mouvement coopératif ?
Toutefois, l'apparition d'associés non coopérateurs rompt cette belle unité : certains associés ne participent pas à l'activité de l'entreprise, mais se bornent à apporter des fonds, ou un actif quelconque, en vue d'en obtenir une rémunération. Leur intérêt n'est donc pas le même que celui des coopérateurs : ces derniers sont intéressés par l'activité elle-même – achats de biens, transformation de produits, accès au crédit, construction de logements, etc. –, tandis que les non-coopérateurs sont intéressés par le rendement de leurs apports. C'est ce qu'exprimait Charles Gide, en 1889, lors du quatrième congrès du mouvement coopératif : « Le caractère essentiel de la société coopérative, son trait original, révolutionnaire même si vous voulez, c'est que le capital y est non point supprimé ou méprisé – les coopérateurs sont gens trop pratiques pour s'imaginer qu'on peut se passer du capital ou l'obtenir gratis –, mais réduit à son véritable rôle, c'est-à-dire d'instrument au service du travail et payé en tant qu'instrument. Tandis que, dans l'ordre des choses actuel, c'est le capital qui, étant propriétaire, touche les bénéfices, et c'est le travail qui est salarié – dans le régime coopératif, par un renversement de la situation, c'est le travailleur ou le consommateur qui, étant propriétaire, touchera les bénéfices, et c'est le capital qui sera réduit au rôle de simple salarié ! » Pour les coopérateurs, la rentabilité est un moyen et l'activité un but, tandis que, pour les non-coopérateurs, elle est un but, et l'activité n'est qu'un moyen. Il est clair que cette dualité de points de vue modifie en profondeur le fonctionnement même de l'entreprise coopérative, puisque les objectifs des uns et des autres diffèrent. On peut supposer que ce n'est pas de gaieté de cœur, mais plutôt sous la contrainte, que les coopérateurs ont ainsi accepté qu'une logique étrangère à leurs propres finalités fasse irruption dans leur entreprise. En ce sens, les associés non coopérateurs sont révélateurs d'une crise du mouvement coopératif ou, au moins, d'une difficulté à remplir correctement sa mission. Cette crise est, pour l'essentiel, financière. Elle ne touche pas de la même manière toutes les composantes du mouvement coopératif.
Coopératives de consommation
Les coopératives de consommation ont été sans doute les plus touchées par cette crise financière qui est devenue, en partie, une crise d'identité. Pourtant, les coopératives de consommation sont à l'origine du mouvement coopératif (pionniers de Rochdale) et ont été longtemps sa colonne vertébrale : l'Alliance coopérative internationale – fondée en 1895 – a été longtemps dominée par les coopératives de consommation. Celles-ci ont connu leur apogée dans les années 1970. L'enseigne commune – Coop, en France, comme dans beaucoup d'autres pays – était un panonceau derrière lequel, en France, on trouvait 400 coopératives, regroupant 3,5 millions de ménages, soit un consommateur sur six, et qui possédait une douzaine d'usines agro-alimentaires, une banque, une centrale d'achat, etc. En Islande, les deux tiers des consommateurs adhéraient à une coopérative – record mondial –, en Suède 40 p. 100, au Danemark, en Suisse, en Grande-Bretagne de 30 à 35 p. 100, pour ne rien dire de l'ex-U.R.S.S., dans laquelle les coopératives disposaient du monopole du commerce rural. Vingt ans après, dans la majeure partie des pays, les coopératives de consommation n'étaient déjà plus que l'ombre d'elles-mêmes.
Il y a, certes, des exceptions. Ainsi, en Suisse, les douze coopératives régionales Migros – fondées en 1941 par Gottlieb Duttweiler, un richissime commerçant soucieux d'éthique – détiennent de 20 à 70 p. 100 de parts de marché du commerce alimentaire de détail, selon les produits, et possèdent des usines, une banque, des hôtels, etc. Il est vrai que ce mouvement coopératif est quelque peu hétérodoxe, puisqu'il refuse de pratiquer la ristourne : les marges bénéficiaires sont plafonnées, et, lorsqu'elles dépassent les niveaux prévus, les prix de vente sont ajustés à la baisse, au profit de l'ensemble des acheteurs. Ce sont donc tous les clients, et non les seuls coopérateurs, qui profitent des résultats bénéficiaires du groupe. L'éthique coopérative, en revanche, se reconnaît à d'autres points : refus de vendre des boissons alcoolisées et du tabac, préoccupations écologiques affirmées (Migros a été la première enseigne à introduire la notion de « bilan écologique » pour mesurer l'incidence environnementale des produits et de leurs emballages), commerce équitable avec des coopératives artisanales du Tiers Monde, etc. Coop Suisse n'est pas moins dynamique : avec ses vingt-huit coopératives régionales, ses usines et sa société d'assurances, Coop-Suisse occupe la deuxième place, derrière Migros, dans le commerce de détail helvétique. Au Danemark, les coopératives de consommation sont stables et représentent 31 p. 100 des ventes de détail.
En revanche, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Québec, en France, les coopératives de consommation n'ont pas été capables de s'adapter au tournant commercial des années 1970, qui a vu les grandes surfaces en libre service se substituer au commerce de proximité. En Grande-Bretagne, les coopératives de consommation étaient pourtant très puissantes. Leur part de marché dans l'alimentation de détail – 21 p. 100 en 1960 – a été divisée par trois. En Allemagne, la principale coopérative régionale, Coop Zentrale A.G., troisième groupe commercial du pays, a fait faillite à la fin de 1989, et ses principaux dirigeants ont été poursuivis pour falsification de bilans. Asko a dû se transformer en société privée classique pour survivre. Depuis lors, les coopératives de consommation allemandes se réduisent pratiquement à la coopérative de Dortmund, avec 500 000 adhérents. En France, les Coopérateurs de Lorraine, qui étaient la plus grosse société coopérative de consommation, ont également fait faillite, tout comme Coop Bretagne. La centrale d'achat du groupe a été dissoute, ses unités de production vendues. Les Coopérateurs de Champagne ont dû s'allier au groupe de distribution Carrefour-Promodès (enseignes Carrefour, Ed, Continent, Champion). Les Coopérateurs de Normandie Picardie ont créé une enseigne nouvelle, Le Mutant, spécialisée dans la vente de produits de « premier prix » et qui est gérée par une filiale non coopérative. Les Coopérateurs d'Alsace ont supprimé la ristourne, et une partie de l'activité a été transférée à des filiales non coopératives. Seule la Coop Atlantique tire son épingle du jeu et continue à gérer ses propres magasins sous plusieurs enseignes (Carrefour, Champion, Ed, Coop, ...).
Toutes ces difficultés ne résultent pas d'une cause unique. Face à un petit commerce très peu concentré, ou éclaté en de nombreuses succursales, les coopératives n'avaient pas de mal à être compétitives, grâce à un système centralisé d'approvisionnement. Mais, face à un réseau de grandes surfaces, il n'en est plus de même : la compétitivité dépend de la capacité à réaliser des ventes « de masse » et de la pression que cela permet d'exercer sur les producteurs. C'est le nombre d'acheteurs qui fait la performance, non la capacité à comprimer les profits. Doubler les ventes au mètre carré permet de diviser par deux la marge commerciale, quand rémunérer faiblement le capital ne permet que de gagner un ou deux points : les grandes surfaces « capitalistes » ont fait baisser les prix de vente dans le commerce de détail beaucoup plus fortement que les coopératives, même les mieux gérées, n'y étaient jamais parvenues. Les Coop ont trop longtemps hésité à liquider leurs magasins de proximité au profit de quelques grandes surfaces : l'anonymat de ces dernières leur semblait contraire à l'esprit coopératif, parce qu'il ne permettait pas la personnalisation des liens unissant l'acheteur-coopérateur à « son » magasin.
Si, dans d'autres pays, les coopératives de consommation on su résister, c'est d'ailleurs parce que la densité de population (et l'urbanisation plus précoce qu'en France) les avait amenées à agrandir leurs magasins, leur permettant ainsi de se doter d'outils modernes et performants de vente au détail.
Mais ce sont surtout des problèmes financiers qui ont freiné la conversion. Pour demeurer attractives et fidèles à leur mission, les coopératives ont été tentées de distribuer en ristournes une partie importante de leurs bénéfices, y compris lorsque ces derniers ont commencé à fondre en raison de la concurrence des grandes surfaces. C'est donc par endettement qu'elles ont pris le tournant de la modernisation de leur appareil commercial. Et cela à un moment où le niveau élevé des taux d'intérêt rendait ce type de financement très coûteux. Elles n'ont donc pu investir autant qu'il l'aurait fallu, et leur marge commerciale a diminué, sous la double pression des frais financiers et du laminage des prix par la concurrence. Il aurait fallu que les coopérateurs acceptent – comme ce fut le cas en Italie ou même en Grande-Bretagne – de renoncer à la ristourne traditionnelle, pour laisser aux sociétés les moyens d'une reconversion coûteuse.
L' exemple de la Camif – une coopérative qui est la troisième entreprise française de vente par correspondance – a pu un temps donner le change. Contrairement aux autres coopératives de consommation, elle avait en effet su fidéliser sa clientèle, en jouant sur des prix compétitifs mais aussi sur une démarche « consumériste » (choix des articles, conseils aux clients, tests de qualité des produits), de préférence à une ristourne, payée en parts sociales, ce qui permettait à l'entreprise de ne la verser qu'au moment de la radiation du sociétaire. La bataille sur les prix ne suffisant plus à distinguer la coopérative des autres structures commerciales, la Camif avaitinstauré une relation de confiance, presque de « partenariat », avec les sociétaires, ainsi qu'une démarche que l'on pourrait qualifier d'éthique, sur le modèle « Migros ». Toutefois, la forte progression du « commerce en ligne » sur Internet a fragilisé ce modèle commercial, si bien que la Camif, à son tour, s'est retrouvée en proie à de graves difficultés.
Finalement, les seules coopératives de consommation qui semblent avoir passé le cap, au point que de nouvelles boutiques se créent presque tous les jours sous cette forme juridique, sont celles qui jouent sur la proximité et proposent à leurs sociétaires des produits de qualité (légumes biologiques, etc.), ou de provenance contrôlée (payés à un « juste prix » aux producteurs, par exemple). Issues d'une certaine recherche de justice sociale ou d'exigences écologiques, ces nouvelles coopératives sont généralement petites et fermées : seuls leurs sociétaires peuvent acheter (tandis que, dans les coopératives ouvertes, l'achat par des non-sociétaires est possible). Elles reposent largement sur le bénévolat et n'utilisent les relations marchandes que comme un moyen au service d'une fin qui est non marchande : contribuer à créer du sens et de nouvelles solidarités dans une société où le règne de la marchandise a eu tendance à les faire disparaître. Il s'agit moins de commerce que d'éducation : montrer que d'autres relations commerciales sont possibles, qui respectent mieux l'environnement, les producteurs et les consommateurs. À l'inverse, la crise des Coop est vraisemblablement liée au fait que, ces dernières ayant réduit leur action à la seule dimension du prix, les consommateurs les ont jugées sur ce seul terrain : comme les magasins coopératifs n'étaient pas les plus efficaces dans ce domaine, ils ont dû disparaître ou gommer leur identité coopérative.
Coopératives agricoles
Le problème des coopératives agricoles est un peu de même nature. Elles sont fort présentes dans le monde agro-alimentaire, avec environ 4 000 entreprises chargées de l'approvisionnement des exploitations agricoles, de l'écoulement ou de la transformation de leurs produits. On compte également 12 000 coopératives d'utilisation de matériel (agricole) en commun (Cuma). Au total, les coopératives agricoles réalisent un cinquième du chiffre d'affaires des industries agro-alimentaires, et un quart du commerce de gros alimentaire. Elles sont très présentes, notamment, dans le lait, puisqu'elles réalisent 60 p. 100 de la collecte laitière, et 40 p. 100 environ de la transformation. Le groupe coopératif Sodiaal (Société de distribution internationale des industries agro-alimentaires, marques Candia et Richemonts) occupe la septième place dans les industries agro-alimentaires classées selon leur chiffre d'affaires, et la première en ce qui concerne les produits laitiers. C'est également un groupe coopératif, Socopa, qui est en première position des industries de la viande, et une union de coopératives, Sigma-In vivo, qui arrive en tête des entreprises céréalières.
Ces groupes de très grande taille sont, en fait, des unions de coopératives. À la base, les coopératives agricoles sont souvent petites, voire très petites : hors Cuma, les trois quarts emploient moins de dix salariés (qui ne sont pas coopérateurs, puisque les sociétaires sont les apporteurs ou les utilisateurs de produits). Cela permettait aux coopératives d'être proches de leurs sociétaires. Bien adapté à l'approvisionnement de marchés locaux, ce réseau dense ne l'est plus dès lors qu'il s'agit de transformer les produits bruts, ou même d'approvisionner de vastes marchés, dominés par quelques acheteurs industriels ou exportateurs. En outre, mieux vaut vendre des produits transformés que des produits bruts : la concurrence tend à laminer les marges bénéficiaires sur les seconds, tandis que les premiers, dès lors qu'ils répondent à une demande en expansion ou qu'ils présentent quelque originalité appréciée des consommateurs, sont plus rémunérateurs. Les coopératives de base se sont donc regroupées, en fusionnant ou en créant des unions, en vue d'augmenter leurs moyens industriels et de créer des unités de transformation de la matière première agricole livrée par leurs sociétaires.
Dans un premier temps – les années 1950 et 1960 –, il s'est agi surtout d'agro-industries, c'est-à-dire d'une transformation limitée portant sur des produits relativement banalisés : minoteries, raffineries de sucre, trituration de graines oléagineuses, malteries, laiteries produisant du beurre ou de la poudre de lait, conserveries de fruits ou de légumes, etc. Cette stratégie « industrialiste » a certainement permis d'améliorer le revenu des agriculteurs : leurs produits se vendaient mieux, et ils n'étaient plus prisonniers d'un marché local soumis aux aléas ou d'un gros acheteur dictant ses conditions. Mais ses limites étaient évidentes. La consommation alimentaire s'est progressivement modifiée, en même temps que les circuits de distribution évoluaient – montée de la grande distribution – et que les modes de vie se transformaient – travail féminin, journée continue. Pour pouvoir vendre dans de bonnes conditions, il fallait désormais proposer des produits élaborés et attrayants. Donc passer de l'agro-industrie à l'industrie alimentaire : de la poudre de lait aux yaourts, des légumes en conserve aux plats cuisinés, des carcasses de bœuf aux biftecks hachés, des légumes en vrac aux frites précuites ou aux salades prélavées, etc.
De telles évolutions exigent de gros capitaux et entraînent des risques accrus, industriels et commerciaux : les grandes surfaces distribueront-elles les produits, les consommateurs les achèteront-ils ? Il devient indispensable de se doter d'une marque et de la faire connaître. Mais cette stratégie commerciale coûte très cher. Pour des entreprises habituées à commercialiser en grandes quantités un produit de base homogène, ce type d'aventure n'est pas évident.
Dans leur majorité, les coopératives n'ont pas franchi le pas de l'agro-industrie vers l'industrie alimentaire. Crainte du risque, donc de l'échec ? Pour une part, sans doute. C'est ainsi que, dans l'industrie laitière, beaucoup de coopératives se sont bornées à transformer en poudre ou en beurre le lait de leurs adhérents : en cas de mévente, ces produits pouvaient être cédés, à prix garantis, à des organismes stockeurs européens. La marge bénéficiaire était donc faible, mais au moins le risque était-il nul. Mais une autre raison a joué : les agriculteurs attendent des coopératives qu'elles rémunèrent mieux leurs livraisons de matières premières. La ristourne coopérative est la preuve matérielle qu'il vaut mieux passer par la coopérative que par le secteur privé classique. Aussi, les coopératives ont-elles largement redistribué leurs excédents, de façon à fidéliser leurs adhérents et à respecter leur raison d'être : mieux rémunérer l'activité en rémunérant moins le capital. Et, du coup, elles sont peu riches en fonds propres, c'est-à-dire en capitaux non empruntés. Certes, les sociétaires souscrivent des parts sociales en fonction de leurs apports. Mais la coopérative peut difficilement en augmenter substantiellement l'importance, sous peine de voir des agriculteurs préférer livrer à des négociants ou industriels privés qui, au moins, ne leur demandent rien.
Certains groupes coopératifs, cependant, ont franchi le pas. Yoplait, produit par la Sodiaal, qui regroupe sept coopératives ou unions de coopératives, est désormais la deuxième marque de yaourts en France, avec 20 p. 100 du marché. De même, la Cecab (coopérative bretonne de légumes) a lancé la marque D'Aucy et s'est diversifiée dans la commercialisation d'œufs (Mâtines). Coopagri (coopérative de Landerneau et dix-neuvième groupe agro-alimentaire français) détient la marque Paysan breton et, en association avec Terrena (Coopérative agricole de La Noëlle-Ancenis), la société Laïta. La Casam (coopérative de la Manche) a créé une filiale, Soleco, qui a lancé la marque Florette (salades prélavées sous emballage d'azote). L'U.L.N. (Union laitière normande) a lancé les marques Cœur de Lion (camemberts), Elle & Vire (beurres, crèmes) et Mamie Nova (desserts lactés et yaourts). Mais, dans le cas de l'U.L.N., l'aventure a mal tourné : située en quatrième ou cinquième position nationale, la marque Mamie Nova n'a pu se maintenir sur les linéaires qu'au prix de gros rabais consentis aux centrales d'achats. En outre, l'U.L.N. a voulu s'internationaliser, en rachetant des sociétés espagnoles et belges, moyennant un endettement élevé, puisque les fonds propres – bénéfices non distribués et apports des coopérateurs – étaient insuffisants. Cet endettement a engendré des frais financiers très élevés, donc des pertes lourdes. L'U.L.N. a dû revendre Mamie Nova et céder l'essentiel de ses activités à une société gérée par le groupe privé Bongrain.
Quelle que soit la stratégie de développement choisie, celle-ci est gourmande en capitaux, ces capitaux dont manquent les coopératives agricoles (comme la plupart des autres coopératives). C'est pour tenter de résoudre le problème que la loi de 1972 a instauré la notion d'« associé non coopérateur ». Mais cela n'a pas suffi, pas plus que les innovations financières, destinées à permettre aux coopératives d'emprunter en rémunérant les créanciers en partie sur les bénéfices réalisés. Aussi, bon nombre de coopératives ont-elles choisi la voie de la « filialisation » : il s'agit d'apporter tout ou partie des actifs industriels à une société créée pour la circonstance. En échange de ces apports, la coopérative reçoit des actions et se transforme ainsi en holding, ou société qui détient des actions d'autres sociétés. Cette solution a l'avantage de permettre d'ouvrir le capital de ces filiales à d'autres apporteurs de fonds. Certes, la culture coopérative a souvent poussé à la création de filiales communes entre deux ou plusieurs coopératives : ainsi, l'association de Coopagri et de la Cana dans Laïta. Mais les « mariages mixtes » ne sont pas rares : Bressor a apporté sa filiale fromagère à Bongrain, qui en détient 66 p. 100. Des actionnaires privés sont également entrés dans Soleco (Casam) ou dans Arcadie (le premier groupe coopératif de viande, créé par Champagne Viandes et Auvergne-Centre Sud, deux coopératives). Les coopérateurs perdent ainsi peu à peu le contrôle de ces filiales, devenues sociétés de droit commercial classique, tandis que l'apport de capitaux extérieurs modifie l'orientation dominante : il s'agit désormais de rentabiliser les capitaux investis, et non de valoriser les apports des coopérateurs. Certes, ces derniers ne sont pas dépossédés : si les filiales marchent bien, les dividendes qu'elles versent à la maison mère – la coopérative – sont distribuables sous forme de ristournes. Il n'empêche que, ce faisant, la coopérative se rapproche fortement d'une société de capitaux classique.
Coopératives de commerçants
Les coopératives de commerçants sont nées du désir de développer des enseignes communes permettant de fidéliser la clientèle et de bénéficier de conditions plus intéressantes de la part des fournisseurs. Les commerçants adhérents conservent la propriété personnelle de leurs magasins, qui peuvent donc être des sociétés : ce qu'ils mettent en commun, ce sont des moyens logistiques (entrepôts, circuits d'approvisionnement, catalogue de fournisseurs, éventuellement organisme groupé d'achat et de facturation) et une enseigne. Dans le non-alimentaire, les coopératives sont assez fréquentes : Intersport (ex-La Hutte), Krys 2000 (magasins d'optique), Plein Ciel (papeteries), Mr. Bricolage... Dans l'alimentaire, on trouve Système U et, surtout, E. Leclerc (l'enseigne Intermarché, bien que constituée par des commerçants indépendants, a choisi non pas le statut coopératif, mais la franchise, c'est-à-dire le droit d'exploiter une enseigne moyennant une redevance versée à la société qui coiffe l'ensemble).
La coopération commerciale n'est pas toujours un gage de plus grande solidité : à la fin des années 1980Codhor (coopérative de bijoutiers) et Codec (coopérative de détaillants en alimentation) ont fait faillite, faute d'avoir réussi à lutter contre la concurrence des grandes surfaces. Le problème majeur de ces structures, en effet, est qu'elles acceptent des adhérents qui n'ont pas forcément les moyens ou les capacités de faire évoluer leurs propres magasins, si bien que l'enseigne tout entière peut être handicapée. Reste cependant que l'appartenance à un réseau coopératif fournit une image et des moyens d'approvisionnement dont des commerçants indépendants n'auraient pu disposer autrement : grâce à ce réseau, de nombreux petits commerçants ont pu prendre le virage de la modernisation commerciale.
Coopératives de crédit
La coopération de crédit et d' épargne a connu un développement très inégal d'un pays à l'autre. C'est, bien sûr, en Allemagne, pays d'origine des caisses de crédit mutuel, que le mouvement est le plus puissant : les 3 000 coopératives de crédit regroupent 11,4 millions de sociétaires. Au Québec, les Caisses Desjardins sont les caisses d'épargne les plus puissantes du pays et financent l'ensemble du mouvement coopératif, associatif et mutualiste : c'est le premier employeur privé du Québec. Dans les autres pays, le développement des institutions financières coopératives est, en général, lié au fait qu'elles ont le monopole de la distribution de certains prêts aidés par la collectivité. Ainsi, au Danemark, c'était le cas jusqu'en 1987 pour les prêts sociaux destinés à l'accession au logement. En France, les prêts « bonifiés » (c'est-à-dire pour lesquels l'État prend en charge une partie des frais financiers) destinés à l'agriculture étaient distribués essentiellement par le Crédit agricole, tandis que le Crédit mutuel offrait un livret d'épargne (le livret bleu) aux revenus exemptés d'impôts, en contrepartie de l'affectation d'une partie des ressources à des prêts aux collectivités locales.
La quasi-totalité de ces circuits privilégiés a disparu. Le risque était alors que les banques coopératives se banalisent et perdent leur dynamisme. Il n'en a rien été. Depuis 1987, elles ont accru leurs parts de marché (27 p. 100 des encours de crédit en 2004 contre 19 p. 100 en 1980, une partie de cette progression étant due à la transformation des Caisses d'épargne non postales en banque coopérative), tant dans le crédit au logement que dans le crédit aux sociétés. Une des raisons de ce dynamisme provient de ce que, très implantées dans le public, elles collectent une part non négligeable de l'épargne populaire et se trouvent ainsi disposer de ressources en général moins coûteuses que celles qui proviennent du marché monétaire. Le revers de la médaille est qu'elles sont assez peu présentes dans le crédit aux entreprises, sauf lorsqu'il s'agit d'entreprises individuelles : le Crédit agricole est évidemment la banque principale des agriculteurs, mais aussi des coopératives agricoles, les Banques populaires sont bien implantées en ce qui concerne le crédit aux commerçants et aux artisans, et le Crédit mutuel est plutôt la banque des particuliers. Seul le Crédit coopératif (qui fait désormais partie du groupe Banque populaire, ce qui lui permet d'avoir accès à un moindre coût aux ressources monétaires dont il a besoin pour compléter les apports d'épargne insuffisants de sa clientèle) ressemble à une banque d'affaires, avec près de la moitié de ses prêts à des sociétés, essentiellement à long terme. Contrairement au reste du mouvement coopératif, le problème principal des banques coopératives est non pas une insuffisance de fonds propres, mais le risque de banalisation : en concurrence directe avec des banques « classiques », elles pourraient être amenées à réduire leurs liens avec leur sociétariat et à se comporter, tant pour la collecte de dépôts que pour les prêts, comme des banques capitalistes, soucieuses avant tout de rentabilité et de minimisation des risques. Le rachat de « banques classiques » par certaines d'entre elles (l'ancien Crédit lyonnais par le Crédit agricole, Natexis par les Banques populaires, par exemple), ou la mise en Bourse de certaines filiales non coopératives (Crédit agricole S.A. par exemple) a incontestablement accentué ce risque de « banalisation ».
Coopératives ouvrières de production
Les sociétés coopératives ouvrières de production (S.C.O.P.) sont la branche la plus symbolique du mouvement coopératif. Celle-ci est pourtant loin d'être la plus importante : en France, 1 500 sociétés et un peu plus de 33 000 salariés. En Allemagne et en Belgique, ces coopératives sont même quasi absentes, très marginales au Québec et au Royaume-Uni. En revanche, elles sont florissantes en Italie, avec environ 150 000 coopérateurs. Toutefois, certaines d'entre elles – les « coopératives sociales » – sont en réalité l'équivalent de nos « structures d'insertion par l'activité économique », destinées à permettre à des personnes en situation d'exclusion d'acquérir une expérience professionnelle et de revenir sur le marché du travail. L'Espagne présente l'originalité d'avoir deux structures juridiques distinctes. D'une part, les Sociedades anonimas laborales (S.A.L.), instaurées en 1964, où les travailleurs sont majoritaires, mais où le capital n'est pas remboursable – donc pas variable – et où le principe « un homme, une voix » n'est pas appliqué, regroupent 40 000 salariés, dans 3 500 entreprises. D'autre part, les coopératives de travailleurs associés – 6 000 sociétés, 110 000 coopérateurs – appliquent l'intégralité des principes coopératifs.
Tous les indicateurs, toutes les enquêtes aboutissent à la même conclusion : les S.C.O.P. sont caractérisées par une participation nettement plus active de leur personnel. Ce dernier ne se contente pas d'apporter son travail : les membres salariés de la coopérative – et tous les salariés ayant plus d'un an d'ancienneté doivent être coopérateurs – se voient retenir chaque mois une part de leur salaire, qui est convertie en parts sociales, remboursables lors du départ de l'entreprise. Pourtant, après un bel essor au début des années 1980, le mouvement S.C.O.P. a marqué le pas. Certaines S.C.O.P. « historiques » ont même disparu récemment ou ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes : la Verrerie ouvrière d'Albi, l'A.O.I.P. et l'Avenir (une très grosse S.C.O.P. du bâtiment). Là encore, la difficulté la plus fréquente réside dans l'insuffisance des fonds propres, qui fragilise les coopératives ouvrières. Certes, depuis le début des années 1990, les S.C.O.P. sont de nouveau en croissance, mais moins en termes de salariés qu'en termes d'entreprises. En effet, ce sont surtout des très petites entreprises qui choisissent ce statut, notamment dans des activités innovantes (ingénierie, urbanisme, architecture, conseil, formation, etc.), où la faible taille et le niveau élevé de qualification permettent plus facilement un fonctionnement « entre égaux ». La loi de 1992 a en outre permis de recourir davantage en cas de besoin à des capitaux extérieurs ou à des « prêts participatifs ». Mais les garde-fous qui ont été adoptés pour éviter une dénaturation du mouvement coopératif – limitation des apports extérieurs à 35 p. 100 du capital, impartageabilité des réserves – maintiennent des contraintes fortes. Peut-être est-ce pour cette raison que le désir de démocratie dans l'entreprise se concrétise dans un certain nombre de pays sous des formes qui ne sont pas coopératives, comme l' actionnariat du personnel, très répandu aux États-Unis, où le nombre d'E.S.O.Ps – employee stock ownership plans, programmes d'acquisition d'actions par le personnel – tend à se multiplier, pour reprendre des firmes menacées de fermeture ; les rachats d'entreprise par leurs salariés (R.E.S.) se distinguent des coopératives par le fait que, en général, seule une partie du personnel devient actionnaire de la nouvelle entité juridique. Enfin, en Allemagne, la cogestion assure une représentation du personnel dans les instances de direction de toutes les entreprises employant plus de 500 salariés, etc.
Autres formes de coopératives
En France, les autres types de coopératives sont moins fréquents. Les coopératives d'habitation, depuis 1971, ont été scindées en deux : d'un côté, les coopératives de production H.L.M., chargées des programmes de promotion immobilière (pour l'accession à la propriété et pour la location) ; de l'autre, les coopératives de construction, créées pour chaque programme et dissoutes lorsque le logement est remis à son propriétaire (société coopérative H.L.M. locatives ou particuliers accédant à la propriété) après paiement. Les coopératives de production H.L.M. reçoivent des prêts publics qu'elles remboursent à l'aide des loyers perçus ou des mensualités de remboursement de prêts effectuées par ceux qui accèdent à la propriété. Un peu plus d'une centaine de coopératives de production, gèrent environ 40 000 logements locatifs et 150 000 prêts d'accession à la propriété.
Quant aux coopératives d' artisans, bien que leur chiffre d'affaires atteigne 1 milliards d'euros, cela ne représente que 1 p. 100 de l'activité artisanale : la faiblesse des coopératives d'approvisionnement ou de vente s'explique moins par une tradition individualiste (les artisans adhèrent massivement à leurs syndicats de métiers) que par la crainte de perdre l'indépendance qui caractérise ce type d'activité individuelle et de glisser vers une organisation collective de type industriel. Le libre choix de son fournisseur reste, pour l'artisan – boulanger, boucher ou couvreur –, une façon de se distinguer de ses concurrents. Les coopératives maritimes, en revanche, font preuve d'une forte vitalité : elles s'occupent des problèmes d'approvisionnement, de commercialisation, de gestion ou d'armement de navires pour le compte de leurs adhérents, artisans-pêcheurs. Une grande partie de la profession adhère à ces coopératives, peut-être en raison du rôle essentiel tenu, dans le financement de son activité, par le Crédit maritime, qui est une des branches du Crédit coopératif.
Ainsi, on le voit, la situation du mouvement coopératif est très différenciée selon ses branches. Ce qui rend sans objet toute analyse trop globale : aussi bien celle des adversaires du mouvement, qui en soulignent volontiers la bureaucratisation ou le traditionalisme (lesquels s'expliqueraient, selon eux, par l'absence de responsabilité personnelle qu'implique toute organisation collective), que celle des partisans du mouvement, qui exaltent à l'envi les vertus de la solidarité et l'avantage des groupements volontaires. Chacun des deux camps peut trouver, dans telle ou telle branche du mouvement, des arguments pour appuyer sa thèse. Il s'agit d'une discussion sans intérêt, parce qu'elle passe à côté de l'essentiel. Les branches aujourd'hui prospères sont surtout celles dans lesquelles l'organisation coopérative apporte une valorisation du patrimoine personnel des adhérents. Les coopératives de commerçants enrichissent leurs adhérents, parce que le succès d'une enseigne augmente la valeur marchande du magasin. Il en est de même pour les coopératives de production d'H.L.M. : ceux qui accèdent à la propriété empochent la plus-value foncière lorsqu'elle existe. Au contraire, la croissance de l'outil de production dans les coopératives de production, les coopératives agricoles ou de consommation reste propriété collective de l'organisation. Or ce sont ces coopératives qui rencontrent aujourd'hui le plus de problèmes. Non pas parce que le collectif serait moins performant que l'individuel. Mais, plus simplement, parce que les adhérents rechignent davantage à financer l'expansion d'un outil dont ils ne tireront qu'un profit indirect et aléatoire. Se développent alors des comportements de « passager clandestin », une réticence à assumer le coût du développement, en espérant que « les autres » – extérieurs ? – suppléeront. Au risque, alors, de voir des logiques contradictoires entrer en conflit, les intérêts des apporteurs extérieurs de capitaux n'étant plus de même nature que ceux des coopérateurs. Le mouvement coopératif doit résoudre ce problème : à défaut, il risque de s'étioler.
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- Denis CLERC
: conseiller de la rédaction du journal
Alternatives économiques
Classification
Autres références
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ALBANIE
- Écrit par Anne-Marie AUTISSIER , Odile DANIEL , Encyclopædia Universalis et Christian GUT
- 22 078 mots
- 9 médias
En 1971, lors du VIe congrès, le parti décidait la création de coopératives de type supérieur regroupant plusieurs exploitations en des unités de 2 000 à 3 000 hectares, ce qui permit une meilleure répartition du matériel et des moyens de production. Comme ceux des fermes d'État, les travailleurs des... -
ALLEMAGNE (Géographie) - Géographie économique et régionale
- Écrit par Guillaume LACQUEMENT
- 12 047 mots
- 10 médias
...forme sociale élémentaire d'exploitation agricole, susceptible d'intégrer rapidement le progrès technique au profit de la croissance de la production. En outre, le développement économique des campagnes a été soutenu au xixe siècle par le mouvement coopératif, à l'image du système Raiffeisen, réseau... -
ALLEMAGNE (Politique et économie depuis 1949) - République démocratique allemande
- Écrit par Georges CASTELLAN et Rita THALMANN
- 19 518 mots
- 6 médias
...les magasins offraient de moins en moins de marchandises. La politique de socialisation des campagnes aggrava la pénurie. Dès août 1952, on forma des « coopératives agricoles de production » (LandwirtschaftlicheProduktionsgenossenschaft, L.P.G.) de trois types différents, dont l'un très proche du... -
ASSOCIATION
- Écrit par Jean-Marie GARRIGOU-LAGRANGE et Pierre Patrick KALTENBACH
- 7 088 mots
..., à l'époque ministre du Plan, que l'union d'économie sociale (U.E.S.) est venue compléter le droit associatif français pour désigner : « Les coopératives, les mutuelles et celles des associations dont les activités de production les assimilent à ces organismes » (décret du 15 décembre... - Afficher les 28 références
Voir aussi
- VENTE PAR CORRESPONDANCE
- STRATÉGIE & POLITIQUE DES ENTREPRISES
- SOCIALISME UTOPIQUE
- PARTICIPATION POLITIQUE DE
- COMMERÇANTS
- CONSOMMATION COOPÉRATIVES DE
- PART SOCIALE
- SOCIÉTÉ DE PERSONNES
- PLUS-VALUE
- CRÉDIT AGRICOLE
- COMMERCE DE DÉTAIL
- AGRICULTEURS
- AGRICOLES PRIX
- FRUITIÈRE
- APPORTS, droit des sociétés
- FILIALES
- CRÉDIT MUTUEL
- SOUSCRIPTION & ACQUISITION D'ACTIONS
- CAPITAL SOCIAL
- ACTIONNARIAT
- FRANCE, économie
- GRANDES SURFACES
- AGROALIMENTAIRE INDUSTRIE
- GODIN JEAN-BAPTISTE (1817-1889)