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CULTURE NUMÉRIQUE

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Un auteur évanescent?

Si le débat sur la « mort » de l'auteur fut lancé en 1968-1969 par Roland Barthes et Michel Foucault dans un contexte qui n'avait rien à voir avec l'ordinateur et, encore moins Internet, il paraît retrouver une véritable actualité depuis que les « chats », les « blogs » et surtout les « wikis » permettent à chacun de participer à la construction d'un texte ou à la rédaction d'une notice encyclopédique. Toutefois l'anonymat de règle dans ces univers interdit de tirer les bénéfices symboliques attenant à cet exercice de style et l'on sait bien que Wikipédia n'affiche pas le nom de ses contributeurs, à la différence de l'EncyclopaediaBritannica qui mentionne l'identité des auteurs des articles développés. Si on se souvient qu'Émile Littré avait des collaborateurs pour son Dictionnaire de la langue française, sa femme et sa fille dûment rémunérées à ce titre par son éditeur, ainsi que plusieurs grammairiens de renom, que son concurrent le plus direct, Pierre Larousse, n'affichait pas, lui non plus, le patronyme de ceux qui participèrent à l'élaboration des quinze volumes du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, on voit que la différence entre les mœurs éditoriales d'hier et celles d'aujourd'hui n'est pas si grande. Certes, on peut reprocher à telle somme de savoir de ne pas se montrer assez vigilante en matière de contrôle des connaissances de ceux qui apportent leur modeste pierre à l'édifice commun, mais c'était déjà vrai des ouvrages de vulgarisation autrefois, dont bon nombre laissent à désirer quant à la rigueur scientifique de leur contenu.

De fait, l'auteur, tel que la conception dite romantique en a fixé la mémoire ou la légende, a disparu depuis longtemps. Ajoutons que Victor Hugo lui-même acceptait parfois les suggestions de son lecteur favori à l'époque où il adressait, de son exil océanique et anglo-normand, ses vers à son éditeur, Pierre-Jules Hetzel, et à son collaborateur, Noël Parfait. Ami et correcteur de Jules Verne, Hetzel participait si bien à l'écriture des romans de son auteur de science-fiction préféré qu'un réviseur se croyant original osa, au xxe siècle, proposer une nouvelle édition de Verne, expurgée des ajouts de Pierre-Jules Hetzel. Depuis qu'ils existent, c'est-à-dire depuis les années 1850, les directeurs de collection et autres editors ont ainsi pour fonction d'aider l'auteur à revoir sa copie, à l'améliorer, et l'œuvre publiée devrait, en stricte équité littéraire, comporter les noms de tous ceux qui ont l'ont aidée à voir le jour. Un écrivain devenu un temps éditeur, Charles Péguy, avait eu cette audace, et accompagnait le nom de l'écrivain publié à la Librairie Bellais de celui de tous ceux qui avaient participé à la production du volume, les typographes n'étant pas oubliés. Cette pratique ne fut cependant pas imitée. L'évolution du droit d'auteur, en France et dans les pays dont le système juridique est proche, a plutôt contribué à maintenir l'auteur dans une individualité qui masque le caractère largement collectif de l'œuvre, qu'il s'agisse d'architecture, de musique ou d'érudition. À l'inverse, les producteurs de cartoons d'Hollywood ont l'habitude de mentionner le syndicate qui en est propriétaire, et non le patronyme des dessinateurs qui font la joie des jeunes ou moins jeunes lecteurs et spectateurs.

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On le voit, l'édition de fichiers numériques ne change rien à la nature profonde de l'œuvre, même si elle exacerbe certaines évolutions présentes depuis des décennies, voire près de deux siècles. Après tout, ce qu'on pourrait appeler la Fabrique de romans, Maison Alexandre Dumas et Cie fut dénoncée comme une entreprise de littérature industrielle dès 1845 et l'article de Sainte-Beuve était paru six ans auparavant, qui attaquait fielleusement Balzac et tous ceux qui renonçaient aux belles-lettres parce que la presse était devenue le nouveau vecteur de l'information et celui, non moins efficace, des loisirs et de la lecture. Théophile Gautier, critique dramatique du journal d'Émile de Girardin, La Presse, expliquait, non sans humour, qu'en matière de confection d'un vaudeville ou d'un mélodrame, les auteurs ressemblaient à des culottiers et à des fabricants de chemises. Chacun était spécialisé dans un genre, et seul le maître tailleur était à même d'assembler les pièces préparées à son intention par ses ouvriers. Il ne s'agissait donc plus de « négritude », comme dans l'exemple du partenariat que formèrent Alexandre Dumas et Auguste Maquet, mais bien d'une entreprise collective destinée à produire le meilleur spectacle possible. Internet parachève en ce sens une évolution pluriséculaire mais ne modifie pas en profondeur les processus d'écriture. La Toile ne tue peut-être pas tant l'auteur qu'elle n'oblige celui-ci à révéler sa vérité, ou sa nudité, à savoir qu'il a cessé depuis très longtemps d'être un individu unique et omnipotent, un démiurge. Dès le milieu du xixe siècle, les manuels scolaires, les dictionnaires, les encyclopédies, les manuels pratiques et bien d'autres ouvrages avaient cessé d'être l'œuvre propre à celui qui était mentionné sur la couverture et en endossait, seul, la paternité, acte symbolique s'il en est. La réédition sur cinquante ou soixante ans de tel grand livre de cuisine ou de tel dictionnaire des conjugaisons constamment mis à jour, prouve à l'évidence que ce qui importe aux yeux du public, ce n'est pas le respect du manuscrit original mais le caractère fétichiste de la prétendue singularité de l'œuvre imprimée.

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Écrit par

  • : professeur d'histoire contemporaine à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines

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Média

Gallica, bibliothèque numérique de la B.N.F. - crédits : Gallica

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