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DÉMOGRAPHIE HISTORIQUE

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La démographie historique constitue un secteur de la recherche dans lequel la France, tant chez les historiens que chez les démographes, a joué un rôle pionnier. Sans se confondre avec l'histoire des populations, elle a contribué à la renouveler presque entièrement.

On sait que la démographie étudie les hommes sous l'aspect du nombre et de la durée ; elle analyse la structure des populations, c'est-à-dire leur répartition par âge, sexe, état matrimonial et activité professionnelle ; elle mesure leur fécondité, leur mortalité et leur nuptialité ; elle élabore des tables et des perspectives qui permettent, jusqu'à un certain point, de prévoir l'avenir.

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La démographie historique se distingue non seulement par son objet (la population du passé) mais surtout par ses méthodes. En effet, elle ne dispose qu'exceptionnellement de matériaux statistiques fiables et bien élaborés ; même pour le xixe siècle, les recensements et les données concernant le mouvement de la population doivent être critiqués et rectifiés avant utilisation. La plupart du temps, l'historien démographe n'a pas de statistique du tout : il est alors obligé de tirer parti de sources « externes » qui n'ont pas été constituées dans un but scientifique : registres de catholicité, où les curés ont noté, depuis le xvie siècle, baptêmes, mariages et sépultures ; rôles d'impôts, établis par feux (ménages), contrats de mariage, inscriptions funéraires... Quant à la « paléodémographie » (démographie des populations sans documents écrits), elle en est réduite à travailler sur les ossements et les vestiges humains.

Pour tirer de ces documents une connaissance satisfaisante des populations du passé, il faut recourir à des techniques très spéciales, fondées sur une analyse rigoureuse des données, avec le souci d'éviter les innombrables pièges qu'elles tendent à l'historien naïf : lacunes de l'enregistrement, erreurs de déclaration des âges, mauvaise représentativité des cas étudiés, biais statistiques, variations aléatoires, etc.

La démographie historique ne peut toujours produire des tableaux analogues à ceux de la démographie contemporaine, ni même établir certains taux élémentaires (natalité, mortalité, etc.), car il faudrait connaître à la fois la structure et le mouvement de la population : l'historien démographe n'a cette chance que de façon exceptionnelle.

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Pourtant, ce « défi des sources » a été victorieusement relevé, et la recherche y a même trouvé son avantage ; en effet, les statistiques contemporaines ne conviennent pas toujours aux exigences de l'analyse scientifique : produites par des instituts gouvernementaux, elles doivent rester comparables à celles qui les ont précédées, donc conformes à des modèles figés. Au contraire, les historiens démographes élaborent – au prix d'un énorme labeur – leurs propres statistiques, qui permettent une meilleure approche de la réalité. C'est ainsi qu'ils ont contribué à développer la microdémographie, fondée sur l'observation d'un certain nombre d'individus et de familles, et l'analyse longitudinale, où chaque événement est mesuré en fonction d'un événement précédent (par exemple, le remariage en fonction du veuvage), alors que la démographie traditionnelle reposait presque exclusivement sur l'analyse transversale (description d'une population à un moment donné).

Le développement de la démographie historique

Jusqu'au milieu du xxe siècle, les historiens ont à peu près ignoré les travaux des démographes, et réciproquement : les premiers ne s'intéressaient qu'aux effectifs et se réfugiaient souvent dans les facilités de l'hypercritique ; les seconds s'étaient spécialisés dans l'élaboration de la statistique officielle.

La situation s'est débloquée juste après la Seconde Guerre mondiale : les démographes ont alors commencé à s'intéresser à l'histoire et les historiens à la démographie. En France, Alfred Sauvy fonde l'Institut national d'études démographiques (I.N.E.D.) et la revue Population, qu'il ouvre largement aux autres sciences sociales. Louis Henry oriente ses recherches vers la fécondité et pose la question de savoir s'il a existé, dans le passé, un régime de fécondité naturelle. Du côté des historiens, Jean Meuvret, poursuivant une grande enquête sur l'histoire des prix, découvre, dans la région de Gien, une concordance certaine entre cherté et mortalité. Il amène ses disciples, en particulier Pierre Goubert, à se pencher sur cette « richesse en friche » : les registres paroissiaux.

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Dès 1952, ce dernier propose de réunir sur une seule fiche l'ensemble des renseignements relatifs à la constitution d'une famille : baptêmes, mariages et sépultures. La méthode est mise au point par L. Henry, avec l'aide de M. Fleury. Le manuel correspondant paraît en 1956 ; la première monographie villageoise (La Population de Crulai, paroisse normande), en 1958. Deux ans plus tard, P. Goubert est le premier à dégager, dans le cadre du Beauvaisis, les caractères fondamentaux de l'Ancien Régime démographique. Marcel Reinhard, auteur de l'Histoire de la population mondiale de 1700 à 1948, crée la Société de démographie historique en 1963, et elle aura bientôt sa revue spécialisée : les Annales de démographie historique.

Alors les travaux s'accélèrent, et l'on doit renoncer à leur publication intégrale, d'autant plus que le choix des paroisses étudiées n'est pas toujours judicieux ; les résultats ne ménagent plus guère de surprises ; la plupart des études s'arrêtent à la Révolution, au moment même où apparaissent de nouveaux comportements. Enfin quelques doutes se manifestent sur la représentativité et la qualité des résultats. On accuse même la jeune discipline de souffrir déjà de maladies de vieillesse.

Dans les années 1970, la démographie historique trouve un second souffle : elle occupe une large place dans les grandes thèses d'histoire sociale (R. Baehrel, P. Deyon, A. Poitrineau, E. Le Roy-Ladurie, F. Lebrun, M. Garden, J.-C. Perrot, G. Cabourdin). Des chantiers sont ouverts (Vexin français, villes de Rouen et de Reims), de nouveaux terrains sont explorés et défrichés : la géographie historique du peuplement (J. Dupâquier), les migrations (A. Chatelain et J.-P. Poussou). L'I.N.E.D. mène à bien une vaste enquête par sondage sur l'évolution de la population française de 1670 à 1829. Les premiers résultats, parus en novembre 1975, révèlent que la France comptait au moins 24 600 000 habitants dès 1740, dans le cadre des frontières actuelles. Enfin, le laboratoire de démographie historique de l'École des hautes études en sciences sociales commence à publier des dictionnaires départementaux d'histoire administrative et démographique.

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À l'étranger, le principal centre d'activité est le groupe de Cambridge (P. Laslett, E. Wrigley, R. Schofield), qui a élaboré une nouvelle histoire de la population anglaise du xvie au xixe siècle. Au Canada, le département de démographie de l'université de Montréal a entrepris de « reconstituer » toutes les familles canadiennes françaises depuis le xviie siècle. À Salt Lake City, la Société généalogique des mormons travaille sur un programme plus vaste encore, avec l'aide de l'informatique. Sans prétendre citer tous les centres de recherches, on peut mentionner Princeton (A. J. Coale), Philadelphie (E. Van de Walle), Curitiba (A. Pilatti-Balhana), São Paulo (M. L. Marcilio), Liège (E. Hélin), Genève (A. Perrenoud), Florence (M. Livi Bacci et C. Corsini).

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Écrit par

  • : professeur agrégé d'histoire et géographie, docteur ès lettres, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
  • : professeur des Universités, Sciences Po, Paris

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