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DOMESTICATION

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Les effets de la domestication

L'impact sur les animaux

Pour évaluer l'impact de la domestication sur les animaux, il faut commencer par se demander s'il existe, au moins chez certaines espèces, des dispositions comportementales à la domestication. Georges Cuvier (1825) avait déjà insisté sur la « sociabilité » des animaux, considérée dans ses rapports avec la domestication. Puis, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1861) avait introduit la notion de participation de l'animal lui-même à son propre asservissement, d'un « état actif » supposant « la possibilité de se plier à de nouvelles habitudes, la connaissance du maître, et par conséquent un certain degré d'intelligence ou d'instinct, et de volonté ». À peu près à la même époque, l'ethnologue britannique Francis Galton (1865) classait le fondness for man – penchant [de certains animaux] pour l'homme – en seconde position des conditions de la domestication animale.

Les notions qui viennent d'être évoquées recouvrent en fait deux aspects qu'il convient de distinguer : d'une part, l'attirance que certains animaux semblent éprouver pour l'homme ; d'autre part, la faculté qu'ont ces animaux de s'intégrer parfaitement à la vie des humains, au point d'accepter les contraintes et les servitudes que celle-ci leur impose.

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L'attirance des animaux pour l'homme s'explique aisément, dans la plupart des cas, par des motifs prosaïques, comme l'intérêt du chien et du porc pour les déchets humains, cet intérêt ayant sans doute joué un rôle dans la domestication de ces omnivores.

Mais de nombreux animaux témoignent aussi d'une authentique curiosité : l'élan, par exemple, à l'état sauvage, a tendance à s'approcher de l'homme. Ce type de comportement, qualifié de « pseudo-domestication » (J. Pelosse, 1982), a certainement été mis à profit par l'homme. La curiosité du cheval et l'attitude correspondante – corps immobile, encolure tendue, oreilles pointées vers l'avant – sont bien connues des familiers de cet animal ; on voit mal comment, sans cette curiosité, cet animal émotif, puissant et prompt à s'enfuir aurait pu être domestiqué. De même, le comportement exploratoire du chien est à la base de ses utilisations actuelles comme auxiliaire de chasse, de police, etc.

De la curiosité à la coopération dans la quête de nourriture, il n'y qu'un pas que franchirent certainement certains animaux et les hommes préhistoriques. À force de se rencontrer sur les mêmes terrains de chasse et lors de la poursuite des mêmes gibiers, selon des techniques complémentaires – pistage, poursuite et rabattage pour les premiers, embuscade pour les seconds –, les loups et les hommes ont dû finir par comprendre quel parti ils pouvaient tirer les uns des autres ; d'abord rivaux, ils ont sans doute collaboré de manière fortuite au début, puis de plus en plus régulièrement, se partageant même leur butin (pensons à la curée en vénerie).

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Pour que l'homme et des animaux dépassent les simples rapports de voisinage ou de commensalité, il faut que les seconds soient doués d'une sociabilité qui les conduisent, sous certaines conditions, à accepter l'homme comme un de leurs propres congénères. Les éthologues s'accordent aujourd'hui à reconnaître que cette tendance à l'« assimilation » (H. Hediger, 1934) est particulièrement développée chez les espèces dont l'éthogramme (ensemble des comportements innés) combine les éléments suivants (E.S.E. Hafez, 1969) :

– un grégarisme qui s'opère dans le cadre de groupes relativement larges (troupeaux), mixtes (mâles restant en permanence avec les femelles) et hiérarchisés (présence d'un dominant) mais à faible organisation territoriale ;

– un comportement sexuel caractérisé par la promiscuité (accouplements sans choix), la domination des mâles sur les femelles et l'émission des signaux par mouvements et postures plutôt que par formes et couleurs ;

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– des interactions parents-jeunes marquées par un faible attachement ou par une période critique dans la formation de cet attachement, et par un développement précoce des jeunes au terme duquel ceux-ci se séparent des parents ;

– une faible réactivité aux activités et agents extérieurs perturbants, courte « distance de fuite » (distance à laquelle un animal ne se laisse pas approcher sans fuir) ;

– des habitudes peu fixes, d'où une grande adaptabilité à des changements de l'environnement ;

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– un comportement alimentaire peu spécialisé.

En raison de son importance pour la domestication, le concept d'attachement ou d'« empreinte » (imprinting en anglais et Prägung en allemand), souvent traduit de façon erronée par « imprégnation » (qui désigne aussi la télégonie, croyance au marquage d'une femelle par son premier partenaire sexuel), mérite une attention particulière (cf. comportement animal). Les comportements « filiaux » et, plus tard, sexuels du jeune animal se fixent au cours d'une « période critique » dont la durée et l'emplacement après la naissance sont inscrits dans le programme génétique de chaque espèce. Durant cette période, le jeune animal prend aussi bien l'empreinte d'une « mère de remplacement » (objet mobile, morceau de tissu ou de fourrure, animal d'une autre espèce ou humain) que de sa mère biologique. Bien avant son étude par les scientifiques, le phénomène de l'empreinte avait été découvert empiriquement et exploité de multiples manières par la plupart des éleveurs traditionnels (M. Casimir, 1982). Ceux-ci savaient parfaitement tout le parti qu'il est possible de tirer, par exemple, d'un animal nourri au biberon ou par des aliments pré-mastiqués, ou encore allaité au sein par une femme (J. Milliet, 1987). Sont ainsi élevés les animaux les plus divers (chiens, porcs, singes) en Amazonie et en Océanie, et les animaux conducteurs de troupeaux (boucs ou moutons) chez les nomades du Moyen-Orient. De tels animaux montrent souvent un attachement indéfectible pour l'homme et des facultés d'apprentissage inconnues chez leurs congénères élevés différemment et, a fortiori, chez leurs homologues sauvages.

Au cours de leur domestication, les animaux et, dans une moindre mesure, les végétaux peuvent subir, du fait de l'action – intentionnelle ou non – de l'homme, des transformations phénotypiques et, pour les animaux, comportementales. Aux modifications du squelette (taille, forme...), qui fournissent aux archéologues les premiers indices de domestication, il faut ajouter les changements du pelage, de sa couleur (fréquence des robes pies ou claires, voire de l'albinisme), de sa longueur et de sa texture (laine des moutons, des chèvres et des lapins angoras ou, à l'inverse, moutons sans poils d'Afrique et chiens « nus » de Chine, du Mexique et du Pérou), dont on ne trouve aucun équivalent dans les formes sauvages (F. Bourlière, 1974). Toutes les espèces ne sont pas également concernées par ces modifications. Les plus touchées sont celles qui présentent un taux de mutabilité plus élevé et/ou un rythme de reproduction plus rapide : c'est notamment le cas du chien, qu'une douzaine de milliers de générations séparent de sa première domestication.

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La question des modifications comportementales entraînées par la domestication est plus controversée. Certains auteurs les jugent infimes. Entre le répertoire comportemental du loup et celui du chien, les seules différences observables se limitent à peu près aux aboiements et aux mouvements de la queue (M. W. Fox, 1975). Relâché dans la nature, un lapin de clapier, dont les ancêtres n'ont jamais creusé de terrier, se remet immédiatement à fouir comme un vrai garenne (F. Bourlière, 1974). Il n'existerait donc « aucune preuve que les types de comportement des ongulés, carnivores et gallinacés domestiques diffèrent de ceux de leurs progéniteurs sauvages » (E. B. Hale, 1969). Les seules différences notables « sont entièrement dues au fait que l'animal domestique apprend parfois à répondre à des stimuli qui ne sont normalement pas présents dans son habitat d'origine » (F. Bourlière, 1974). D'autres chercheurs, critiquant les conditions d'observation et d'expérimentation des précédents, soutiennent au contraire que les effets de la domestication « tendent à modifier, parfois radicalement, les types de comportements naturels par lesquels les animaux sauvages se sont adaptés à des modes de vie particuliers au cours de la sélection naturelle ou de l'apprentissage individuel » (D. R. Griffin, 1988). À l'inverse du cas du lapin cité plus haut, on connaît de nombreux exemples d'animaux domestiques qui, relâchés dans la nature, se sont révélés incapables d'y survivre (oiseaux de cage, etc.).

La question de l'apprentissage chez les animaux ne fait pas non plus l'unanimité chez les éthologues. Généralement, pour les « behavioristes », l'apprentissage se limite aux comportements acquis en réponse ou par conditionnement à des stimuli externes. Les « cognitivistes » ont une vision plus complexe des choses : pour eux, les facultés d'apprentissage sont à mettre en rapport avec l'existence d'une pensée animale. Le tableau se complique encore du fait de l'intervention de processus biologiques comme la néoténie, c'est-à-dire la survivance (particulièrement fréquente chez les mammifères domestiques) de caractères ontogénétiques ou juvéniles chez les animaux adultes : oreilles tombantes des chiens, formation tardive de la dentition et de l'encéphale, mais aussi comportements de curiosité ou de quémandage de nourriture. Les rôles respectifs de l'inné et de l'acquis dans la formation des comportements continue de faire débat. Aujourd'hui, peut-être en réaction contre les excès héréditaristes des derniers travaux de Konrad Lorenz (1970) – dont certains se sont emparés pour parler d'« auto-domestication » des animaux, sans intervention de l'homme, par ouverture des programmes génétiques, calquée sur le processus d'hominisation –, les éthologues se refusent de plus en plus à considérer les animaux comme programmés génétiquement une fois pour toutes.

Il n'en reste pas moins vrai que l'évolution des plantes et des animaux domestiques diffère principalement de celle des formes sauvages en ce que la sélection artificielle y remplace la sélection naturelle : alors que la seconde retient les traits qui favorisent la survie en milieu naturel, la première porte sur les caractères qui sont utiles à l'homme. La sélection artificielle comporte deux étapes : le choix des reproducteurs puis la fixation des caractères retenus chez les descendants en les croisant entre eux (technique de l'inbreeding, c'est-à-dire d'élevage en consanguinité).

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Apprentissage, éducation ou dressage (selon les écoles) d'une part, sélection artificielle d'autre part, concourent donc conjointement à un but fondamental : la familiarisation avec l'homme – qui détourne à son profit les comportements naturels comme le grégarisme, l'empreinte, la sexualité – de l'animal pour que ce dernier puisse conserver sa fécondité dans un environnement nouveau (C. Darwin, 1875), se reproduire et se laisser manipuler au gré des besoins humains.

Avant de songer à modifier le patrimoine héréditaire (génotype) pour sélectionner, par exemple, des lignées de bovins à viande ou à lait, il a longtemps suffi d'agir sur la commande neuroendocrine des comportements. Au Proche-Orient, au ive millénaire av. J.-C., le réflexe d'éjection du lait chez les vaches était induit par stimulation mécanique des mamelles, première étape vers la traite quotidienne qui prolonge la durée et l'intensité de la lactation. Ailleurs, on savait aussi qu'enlever les œufs d'une poule au fur et à mesure de la ponte permet d'augmenter la quantité totale émise. Plus généralement, les conditions du confinement ont fait apparaître de nouveaux schémas de comportement (modalités nouvelles de localisation de la nourriture, des partenaires sexuels) et des réflexes conditionnés inédits (par exemple, dans les salles de traite, les vaches commencent à laisser couler leur lait avant le branchement des appareils).

L'impact sur les sociétés humaines

La domestication s'est montrée, sur le long terme, riche de conséquences pour l'homme. Déjà précédée par une nécessaire période de maturation technique et culturelle – pour domestiquer des plantes et des animaux, il a fallu en avoir les capacités et la volonté –, la domestication a marqué dans l'histoire de l'humanité un triple tournant :

– un tournant économique, sous la forme d'une transition historique, au Néolithique, d'un système d'exploitation des ressources naturelles sans contrepartie (ou prédation) à une économie de production ;

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– un tournant social, en entraînant, avec le temps, tout un cortège de réactions en chaîne telles que l'accroissement des ressources, l'essor démographique, la division du travail toujours plus poussée au fur et à mesure qu'augmentait la productivité, l'apparition de nouvelles différenciations géographiques et sociales (villageois sédentaires-nomades, travailleurs sans terre-propriétaires, villes-campagnes) ;

– un tournant cognitif, enfin, puisque l'homme, en apprenant à cultiver des plantes et à élever des animaux, s'est découvert un nouveau pouvoir sur la nature et les êtres vivants. En utilisant des animaux de trait, il a prolongé ses bras et décuplé sa force ; en se déplaçant à dos de cheval, de chameau ou d'éléphant, il a modifié son point de vue, son évaluation des distances, et a appris à penser plus rapidement qu'à pied. Grâce aux plantes et surtout aux animaux, l'homme s'est civilisé, pour le meilleur et pour le pire.

À cet égard, certaines utilisations d'animaux domestiques sont particulièrement révélatrices. Ce sont celles dont la logique n'est pas d'abord économique : utilisations symboliques et religieuses (en vue de sacrifices), spectaculaires et sportives (cirque, courses, équitation), ornementales et ludiques (oiseaux de cage ou de volière, animaux de compagnie). En plus de la grande masse des animaux domestiques dont l'homme tire des services ou des produits, on trouve des animaux qu'il joue à domestiquer, les uns sur le mode tragique, en les réduisant par la violence, parfois jusqu'à la mort (corrida espagnole), les autres sur le mode sentimental, en les surdomestiquant (animaux de compagnie). Donc, plus encore que des animaux domestiques, l'homme s'approprie aussi et surtout de la domestication, c'est-à-dire du pouvoir sur l'animal. Ainsi s'explique, en définitive, le zèle domesticateur de l'homme : par la recherche de la domestication pour elle-même et pour l'illusion qu'elle donne d'un pouvoir sur la vie. L'homme sélectionne des animaux flatteurs pour lui, qui lui renvoient l'image d'un être supérieur et indispensable à la vie d'autrui. Corollairement, en construisant l'animal, l'homme se construit lui-même, élabore sa culture.

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Mais ce zèle domesticateur n'a pas eu que des effets bénéfiques. La domestication des animaux a provoqué une expansion des maladies transmissibles à l'homme (zoonoses). Les transplantations inconsidérées d'animaux domestiques hors de leur foyer d'origine (grands herbivores introduits en Amérique par les Espagnols ou en Australie par les Anglais, chiens ou chats sur des îles) ont entraîné dans de nombreuses régions, comme l'Amérique du Sud au xvie siècle ou l'Australie au xixe, des catastrophes écologiques de grande ampleur (A. W. Crosby, 1986).

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Domestication : berceaux des premières plantes - crédits : Encyclopædia Universalis France

Domestication : berceaux des premières plantes

Domestication des animaux : les espèces réputées domestiques - crédits : Encyclopædia Universalis France

Domestication des animaux : les espèces réputées domestiques

Domestication des animaux : datation - crédits : Encyclopædia Universalis France

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