GROUPE DYNAMIQUE DE
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Courants et techniques
En physique, la dynamique est la partie de la mécanique qui s'occupe des relations entre les forces et les mouvements produits par celles-ci. La dynamique des groupes est la science des lois qui relient les conduites d'un groupe au système des forces agissant en son sein.
Le groupe primaire, ou restreint, auquel s'est intéressé Lewin, possède les caractéristiques suivantes : le nombre restreint de ses membres (trois ou quatre au minimum, douze à quinze au maximum) permet à chacun d'avoir une perception différenciée de chacun des autres ; des relations d'affinité (sympathie, antipathie, indifférence) s'établissent entre les membres ; la division des tâches, au sein du groupe, et la fréquence de ses réunions découlent de l'adhésion à des buts communs ; ce groupe constitue une microculture, possédant ses croyances, ses normes, son langage, ses traditions propres ; le groupe conserve, dans l'esprit de chacun des membres, une existence morale indépendante de la présence physique des membres.
L'énergie du groupe est au service de deux fonctions : l'un travaillant à sa conservation, l'autre à sa progression vers les buts.
D'autres modes d'associations sont à distinguer du groupe restreint : la foule, qui rassemble épisodiquement un grand nombre d'individus, non nécessairement les mêmes, et les prédispose à l'apathie devant un meneur, à la contagion des émotions, aux actions paroxystiques ; la bande, qui est caractérisée par la recherche du semblable et le renforcement de l'identification à celui-ci ; le groupement, ou association, qui a pour but de confier à des représentants actifs la défense d'intérêts communs à des gens qui ne se connaissent guère personnellement ; le groupe secondaire, ou organisation, qui rassemble un assez grand nombre d'individus en vue de tâches différenciées et régit les rapports de ces individus, entre eux et par rapport à l'institution, selon des structures et des règles de fonctionnement préétablies.
La perspective lewinienne
Kurt Lewin applique le principe de la Gestalttheorie (psychologie de la forme) à l'étude des groupes. Le groupe est un tout qui ne se réduit pas à la somme de ses parties. Il constitue avec son entourage immédiat une structure dynamique (un champ), dont les principaux éléments sont les sous-groupes, les membres, les canaux de communication, les barrières, et dont Lewin a essayé de donner une représentation graphique topologique. En agissant sur un élément privilégié, on peut modifier la structure d'ensemble. Les modifications sont d'abord l'objet de démonstration expérimentale en laboratoire sur des groupes artificiels, avant d'être appliquées dans des groupes réels, à l'atelier, à l'école, dans le quartier. À son tour, le petit groupe, ainsi transformé, devient l'agent du changement social à l'intérieur de secteurs plus vastes de la collectivité. Pour Lewin, le groupe n'est pas réductible aux individus qui le composent, ni aux ressemblances qui existent entre eux, ni à la similitude de leurs buts. Il se définit comme un double système d'interdépendance, entre les membres d'une part, entre les éléments du champ d'autre part (buts, normes, représentation du milieu extérieur, division des rôles, statuts...). C'est le système des interdépendances d'un groupe à un moment qui explique ses conduites (cf. P. Kaufmann).
Plusieurs phénomènes de groupe ont été étudiés dans cette perspective : le climat et le moral, les communications, l'autorité et l'influence, la prise de décision, la résistance au changement, les rôles et les attitudes, la créativité, la négociation (cf. D. Anzieu et J. Y. Martin ; J. Maisonneuve).
Une expérience sur la modification des habitudes alimentaires, qui remonte à 1943, illustre la perspective lewinienne. Elle porte sur des ménagères américaines, volontaires de la Croix-Rouge. Le but de l'expérience était de favoriser, dans le cadre des besoins du pays en guerre, la consommation des abats, objet d'une aversion assez répandue. Dans trois de ces groupes, une ménagère expérimentée fait un exposé sur les avantages diététiques et économiques de la consommation de ces morceaux. La conviction induite chez les auditrices par cette méthode se révèle quasi nulle. Trois autres groupes discutent librement sur le thème des habitudes alimentaires et de leur changement. Les ménagères s'engagent rapidement dans la discussion, explicitent leurs répugnances, réclament à un expert des remèdes et des recettes et décident par un vote de servir désormais à table des abats : ce que firent effectivement par la suite un tiers d'entre elles. La décision prise en groupe engage donc plus qu'une décision individuelle. Il est aussi plus aisé de changer les normes et les idées d'un groupe que d'un individu. Cependant, la conformité au groupe est une arme à double tranchant ; elle peut à la fois être source de la résistance au changement et être mise au service du changement, à condition de décristalliser d'abord les préjugés affectifs sous-jacents.
Le T-group (abréviation de basic skills training group ; en français : groupe de diagnostic ou groupe de base) a été mis au point au cours d'un séminaire tenu à Bethel (Maine, États-Unis) pendant l'été 1947. Lewin l'avait organisé avec ses premiers disciples juste avant sa mort, qui l'empêcha d'y participer. Le T-group réunit, en une douzaine de séances étalées sur plusieurs jours, une dizaine de personnes qui, en principe, ne se connaissent pas à l'avance. Il n'y a ni ordre du jour, ni président de séance, ni organisation des débats. Les participants parlent entre eux de ce qu'ils veulent. Le moniteur a pour seul rôle d'analyser avec les participants les processus psychologiques qui surviennent. De tels groupes permettent de sensibiliser les participants à la psychologie des relations interpersonnelles et des groupes et de provoquer chez eux des changements dans les attitudes envers les autres et envers les tâches (cf. L. P. Bradford ; M. Pagès).
La dynamique de groupe se particularise différemment selon les types de groupe : la famille (H. Touzard, Y. Castellan), la classe scolaire (M. A. Bany et L. V. Johnson), la bande de délinquants (A. Aichhorn ; F. Redl), les groupes Balint pour la Formation psychologique des médecins généralistes (A. Missenard), etc. Elle ne se limite pas non plus à la méthode et à la théorie de Lewin. La sociométrie de J. L. Moreno mesure la distribution des affinités au sein des groupes et leur incidence sur la cohésion et le moral de ceux-ci. Les douze catégories de R. Bales permettent l'observation qualitative et quantitative des interactions dans les réunions de discussions. C. Flament a appliqué la théorie mathématique des graphes à l'étude des réseaux de communications. S. Moscovici a insisté sur le rôle souvent décisif des minorités actives dans les groupes.
La perspective psychanalytique
La psychanalyse est applicable à la vie collective, ainsi que Freud en a donné des exemples dans Totem et tabou(1913), dans Psychologie collective et analyse du moi(1921), dans Malaise dans la civilisation (1930). L'apport essentiel de Freud réside dans un mythe qu'il a inventé et qui, depuis lors, s'est révélé être toujours présent, à un moment ou à un autre, dans les petits groupes comme dans les grandes collectivités. À l'origine aurait existé la horde primitive, dirigée par le Vieux, figuration de l'omnipotence narcissique individuelle, tyran brutal qui se réservait la possession des femelles et chassait ses fils en âge de devenir ses rivaux. Les frères s'unissent un jour pour procéder ensemble au meurtre du père et au festin où ils se partagent son corps. Cette communion totémique réalise l'identification au père mort, redouté et admiré, c'est-à-dire devenu la loi symbolique. Cette identification et l'accès à la loi fondent la société comme telle, avec sa morale, ses institutions, sa culture. Les deux premiers tabous : ne pas tuer le totem (substitut du père), ne pas se marier avec des parentes (tabou de l'inceste) constituent la transposition sociale du complexe d'Œdipe. Le meurtre du père fondateur est un travail psychique interne que tout groupe a à effectuer sur le plan symbolique (et quelquefois sur le plan réel) pour accéder à sa propre souveraineté et devenir son propre législateur. Freud a également décrit l'« illusion », partagée par les membres d'un groupe ou d'une collectivité, d'être aimés d'un amour égal par un père ou un chef idéal.
Les psychanalystes anglais d'inspiration kleinienne généralisent la distinction, bien vue par Freud, des processus psychiques primaires et secondaires. W. R. Bion montre qu'une réunion n'arrive pas à fonctionner comme groupe de travail tant que n'a pas été élucidé le « présupposé de base » sous-jacent ; selon Bion, les trois « présupposés de base » primaires propres à l'inconscient des groupes seraient la dépendance, la formation d'un couple et la dialectique attaque-fuite.
H. Ezriel, à partir de sa pratique des cures psychanalytiques en groupe, met l'accent sur le désir des patients d'établir une relation d'objet particulière, ici et maintenant, avec le psychanalyste, relation qui peut être déplacée défensivement sur un autre membre. S'il y a résonance entre les divers objets fantasmatiques projetés sur l'analyste par les divers membres, une « tension commune au groupe » s'établit. La dynamique d'un groupe consiste dans l'instauration de cette tension ou dans les mécanismes de défense qui l'empêchent. Les interprétations du psychanalyste portent uniquement sur l'« ici » et le « maintenant » et visent le « dénominateur commun des fantasmes inconscients » des membres du groupe. S. H. Foulkes a dénommé « groupe-analyse » cette pratique et il a contribué à son essor en Europe ; J.-C. Rouchy en est un des initiateurs en France. E. Jaques, à l'occasion d'une intervention dans une entreprise industrielle, découvre que les institutions remplissent une fonction de défense contre les angoisses archaïques de persécution et de dépression.
En France, dans le prolongement de ces travaux, D. Anzieu lit, dans les métaphores courantes concernant le groupe (représenté comme un corps dont les individus sont les membres), une défense contre l'angoisse de morcellement. Il a proposé l'analogie du groupe et du rêve : la situation de groupe stimule chez les membres l'accomplissement imaginaire des désirs, sous forme de découverte d'un eldorado, de reconquête d'un lieu saint, d'embarquement pour Cythère. Il a mis en évidence deux processus antagonistes dans l' inconscient des groupes : l'illusion groupale, ou tendance à un état fusionnel collectif exaltant, et les fantasmes de casse ou tendance à la destruction psychique du groupe par ses membres ou de certains membres par le groupe. Il a décrit cinq organisateurs inconscients du groupe : un fantasme individuel, une imago, un fantasme originaire, le complexe d'Œdipe, l'enveloppe psychique groupale. Gérard Decherf a vérifié leur existence dans des groupes de psychothérapie d'enfants. A. Béjarano a vu le retour du clivage précoce entre le bon objet et le mauvais objet dans le clivage du transfert, qui serait une constante de toute situation de groupe, le transfert négatif cherchant à se cristalliser sur un individu privilégié (leader, bouc émissaire) ou sur l'out-group. René Kaës a généralisé ces découvertes en faisant l'hypothèse d'un appareil psychique groupal, doublement étayé sur les appareils individuels et sur les institutions sociales et culturelles. L'appareil psychique familial en serait la forme originaire. À partir de là s'est instaurée en France la thérapie familiale psychanalytique (A. Ruffiot et coll.). R. Kaës a étudié les diverses fantasmatiques inconscientes mobilisées par les activités de formation en groupe. Il a analysé les mythes, les utopies, les idéologies comme des formations de compromis spécifiquement groupales. S'inspirant des phénomènes transitionnels repérés chez le tout-petit par le psychanalyste anglais Donald W. Winnicott, il a mis au point une démarche, l'« analyse transitionnelle », qui permet aux groupes d'affronter les situations de crise.
Les nouvelles thérapies « humanistiques »
À Esalen, en Californie, se sont développées autour des années soixante des pratiques de groupe qui mêlent formation, psychothérapie, rencontres amicales ou amoureuses et vie communautaire. Elles relâchent les références théoriques aux concepts lewiniens ou psychanalytiques, ainsi que le cadre technique et éthique des expériences. Elles privilégient généralement les contacts corporels par rapport aux échanges verbaux : massages, cri primal, bio-énergie, gestalt-thérapie, etc. Elles s'inscrivent dans le courant de la contre-culture, de la redécouverte du corps, de la quête d'une meilleure sécurité narcissique et des critiques envers une civilisation industrielle axée sur le bien-être matériel.
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Écrit par
- Didier ANZIEU : professeur de psychologie à l'université de Paris X-Nanterre.
Classification
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Sous l'influence conjointe de la psychanalyse et de la critique expérimentale poursuivie par Heisenberg dans le domaine de la microphysique, Kurt Lewin, entre 1942 et 1946, a caractérisé par l'expression action-research l'intime solidarité de la recherche scientifique et de la vie effective...
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...attache deux paramètres, une tendance à l'émission ai et une tendance à la réception bj, et, si nij est le nombre de communications émises par i vers j, les observations s'ajustent à la fonction : nij = aibj ; a et b croissent avec le rang du sujet dans le groupe, et b plus vite que a. - Afficher les 18 références
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