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ÉCONOMIE SOCIALE

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Économie sociale, progrès social et utilité sociale

L'économie sociale est née au xixe siècle d'une volonté de progrès social. À ce titre, elle est porteuse d'un projet politique et se présente comme une alternative, globale ou très partielle, institutionnalisée ou non, au système économique dominant.

Gide, dans son programme de « République coopérative » qu'il expose en 1889, assigne ainsi à la coopération un rôle de transformation sociale à travers une réorganisation de la société sur une base coopérative devant conduire à l'abolition du salariat et à l'émancipation sociale. Le projet ne se réalisera pas, mais il inspirera tant le socialisme de Jean Jaurès, qui considère la coopération comme un « élément nécessaire à la transformation sociale » et crée en 1895 la Bourse coopérative, que le solidarisme de Léon Bourgeois, qui marque, au milieu des années 1890, un tournant dans la réflexion sur la solidarité. Pour autant, il faut reconnaître que, depuis la fin du xixe siècle, la place accordée à l'économie sociale au sein de la pensée économique et, plus largement, dans les grands débats théoriques, intellectuels et politiques est finalement demeurée assez marginale.

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À la fin des années 1980, l'effondrement des systèmes collectivistes et le constat que le système capitaliste libéral ne parvient pas à éradiquer durablement la question de la pauvreté et de l'injustice sociale ont donné une nouvelle légitimité à une possible « troisième voie ». Émerge également, dans le sillage du rapport Meadows (1972) dénonçant les dangers de la croissance économique pour l'environnement, une remise en cause, timide mais grandissante, des modèles de développement dominants et un regain d'intérêt pour le small is beautiful et pour un modèle économique davantage centré sur le local et respectueux de l'environnement.

Des initiatives nouvelles germent alors dans différents domaines et se positionnent comme représentant une « autre économie ». Ce mouvement très disparate, peu organisé, s'appuie notamment sur une double critique : une critique du modèle capitaliste et de la société de consommation, d'une part ; une critique du service public, d'autre part, qui est accusé de favoriser l'inertie et le clientélisme électoral. Cette double critique amène à valoriser la capacité d'innovation sociale et la souplesse d'initiatives locales, participatives, quelquefois autogérées, émanant le plus souvent de la société civile. Elle s'inspire, notamment, des réflexions que diffusent des philosophes comme Ivan Illich ou André Gorz ou des sociologues s'inscrivant, comme Henri Lefebvre ou Jean Baudrillard, dans le prolongement des travaux de l'école de Francfort (Adorno, Marcuse...).

On parle d'abord d'économie alternative pour valoriser ces initiatives, relativement marginales, qui émanent pour la plupart de petits groupes de citoyens, qu'ils soient salariés, consommateurs, usagers... Les plus emblématiques sont les premières expériences de commerce équitable ou de coopératives de produits biologiques dans les années 1970, la création des clubs d'investisseurs pour une gestion alternative et locale de l'épargne solidaire (Cigales) ou l'apparition des systèmes d'échanges locaux (S.E.L.) dans les années 1980.

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L'économie solidaire va se développer à partir des années 1980 dans ce contexte, auquel s'ajoute le constat d'une « crise de l'État-providence » à laquelle Pierre Rosanvallon donne en 1981 un large écho. L'émergence croissante de demandes sociales non satisfaites par les institutions traditionnelles que sont l'État et la famille contribue au développement de nombreux services, appelés d'abord services de proximité, puis, plus récemment, services à la personne.

Le concept d'économie solidaire est formalisé sur la plan théorique par le sociologue Jean-Louis Laville, qui souligne notamment que l'économie solidaire s'inscrit dans le cadre explicatif proposé par Polanyi au milieu du xxe siècle, en illustrant le fait que « le marché est l'une des composantes des comportements et des activités économiques qui, tout en étant une composante majeure, n'est en rien la composante unique ». L'influence croissante des Verts dans le champ politique apporte ensuite à cette vision une reconnaissance institutionnelle marquée par la création d'un secrétariat d'État à l'Économie solidaire en 2000. De cette nouvelle reconnaissance naît ensuite le secteur de l'économie sociale et solidaire, auquel un ministère est spécifiquement dédié dans le gouvernement Ayrault (2012).

Depuis le début des années 2000, de nombreux travaux, comme ceux de Lipietz (2000) ou Gadrey (2004), ont tenté de rendre compte de la contribution originale de l'économie sociale avec la notion d'utilité sociale. Au-delà de ses seuls résultats économiques et de la capacité de l'économie sociale à réaliser une production en mettant en œuvre une forme originale d'organisation économique, il s'agit de souligner ici l'existence d'effets induits rendant compte, par exemple, de la contribution de l'économie sociale à la préservation des biens communs, à certains besoins sociaux délaissés par le marché et l'État ou encore à la citoyenneté et à la démocratie participative.

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Fruit de cette histoire bicentenaire et de ces nombreuses influences croisées et parfois opposées, l'économie sociale et solidaire incarne donc un modèle d'entreprise différent, potentiellement porteur de progrès social, mais qui se trouve aujourd'hui à la croisée de deux directions opposées : la voie de l'insertion dans le modèle dominant, avec le risque de s'y dissoudre, ou la voie de la différenciation et de l'exemplarité, sur le modèle d'une entreprise démocratique responsable des enjeux de société et respectueuse de ses parties prenantes.

— Éric BIDET

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  • : maître de conférences à l'université du Mans

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