DEGAS EDGAR (1834-1917)
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Degas avait un souhait : « Je voudrais être illustre et inconnu. » Il fit beaucoup pour le satisfaire, notamment lorsqu'il eut dépassé la soixantaine, en paraissant s'isoler de la vie artistique et du monde parisien dont il resta, en réalité, une personnalité fort active. Pendant longtemps, la postérité a paru souscrire à son vœu : quoique célèbre, il paraissait moins admiré que Monet, Cézanne, Van Gogh ou Gauguin. La tendance est peut-être en train de s'inverser depuis l'exposition rétrospective organisée en 1989 en France, au Canada et aux États-Unis. Les études consacrées à Degas n'ont cessé de se multiplier depuis lors, ce mouvement incessant de la recherche s'accompagnant d'une popularité accrue auprès du grand public.
Les années de jeunesse (1834-1873)
La formation
La personnalité complexe de Degas, oscillant, d'une part, entre l'héritage accepté et même parfois revendiqué de la tradition classique et, d'autre part, la modernité du réalisme qui l'amènera à être un des grands acteurs de l'impressionnisme, est manifeste dès ses débuts. Né en 1834 dans une famille de la grande bourgeoisie parisienne, formé dans un milieu curieux d'art et de littérature, il s'oriente dès la fin de ses études secondaires vers une carrière de peintre. Il travaille d'abord auprès de Félix Barrias, puis, en 1853-1855, de Louis Lamothe, élève d'Hippolyte Flandrin, ami et collectionneur d'Ingres. Celui-ci aura ainsi sur Degas, directement ou indirectement, une grande influence. « Faites des lignes, beaucoup de lignes, d'après nature ou de mémoire, et vous deviendrez un bon artiste », aurait confié Ingres à Degas lors de leur unique rencontre. Degas apprend parallèlement l'estampe auprès du prince roumain Grégoire Soutzo, qui lui fait découvrir également les peintres et les graveurs flamands et hollandais du xviie siècle. En trois ans Degas, qui n'a fait qu'un très bref passage aux Beaux-Arts, en 1855, a commencé d'acquérir non seulement le métier, mais la culture d'un grand peintre, qu'il va encore plus approfondir lors d'un long séjour effectué en Italie (1856-1859).
Degas avait envisagé ce voyage, effectué à ses frais (une partie de sa famille s'étant par ailleurs fixée à Naples, où il séjournera), d'une manière très classique : travail in situ sur les modèles antiques et modernes auprès desquels s'étaient formées, et se formaient encore, des générations d'artistes. Mais il va, paradoxalement, y trouver tout autre chose, grâce à la rencontre, en 1858, de Gustave Moreau. Ce dernier, au cours de longues discussions, à Rome ou à Florence, va lui ouvrir de nouveaux horizons : découverte et réappréciation d'artistes jusque-là ignorés ou négligés par Degas, Titien et Véronèse, Corrège et Michel-Ange, mais aussi Rubens, Van Dyck, Chassériau et Delacroix. Moreau, surtout, éloigne Degas d'une valorisation trop exclusive du dessin aux dépens de la couleur, en même temps qu'il perfectionne son métier (c'est très probablement de lui que Degas a appris le pastel) et qu'il l'oriente vers des expérimentations et des recherches d'ordre purement technique. Cet aspect restera chez Degas une caractéristique constante, tout au long de sa carrière.
Premières années parisiennes
Celle-ci commence véritablement au retour d'Italie. Degas, qui restera sa vie durant un « Parisien », s'installe alors dans le quartier où il habitera toujours, en bas de Montmartre, vers les boulevards, là où se rencontrent artistes et hommes de lettres, là où s'ancre la vie nocturne des restaurants, des cafés-concerts et des cabarets où il puisera une part de son inspiration. Il n'en bougera que pour quelques villégiatures, passées en province chez des amis, ou quelques très rares voyages, comme celui qu'il effectue à Londres en 1871, ou en Louisiane en 1872-1873. Degas s'était jusque-là cantonné essentiellement aux copies d'artistes anciens, et au portrait de petites dimensions, genre dans lequel, se prenant pour modèle ou peignant les différents membres de sa famille, il a démontré très vite une grande maturité. Les années 1860 marquent une nouvelle orientation : il prend désormais plutôt l'histoire pour sujet, et n'hésite pas à se lancer dans le grand format. Mais ces œuvres, clairement destinées au Salon, où Degas expose régulièrement jusqu'en 1870, restent inachevées (Sémiramis construisant Babylone, vers 1860-1862, musée d'Orsay, Paris ; Petites Filles spartiates provoquant des garçons, vers 1860-1862, National Gallery, Londres), ou, exposées, sont à peine remarquées (Scène de guerre au Moyen Âge, 1865, musée d'Orsay, Paris), comme d'ailleurs ses ambitieux portraits (Portrait de famille, dit aussi La Famille Bellelli, 1858-1867, musée d'Orsay, Paris ; Portrait de Mlle E[ugénie] F[iocre] : à propos du ballet de « La Source », 1867-1868, The Brooklin Museum, New York). Degas, de toute façon, n'a pas besoin de vendre pour vivre, et ne recherche pas d'emblée la reconnaissance ou le succès publics, comme ses amis d'alors, Manet, Moreau (dont il s'éloigne), Alfred Stevens ou James Tissot. Mais sa réputation s'affirme dans le groupe qui se réunit régulièrement au Café Guerbois et dont va sortir l'impressionnisme : par son esprit, sa causticité, son talent de parole, il y fait très vite, avec Manet, figure de chef de file.
Mais sa peinture n'a pas besoin pour évoluer de ces rencontres ou de ces discussions, même si elles l'enrichissent. Degas approfondit alors ses recherches dans le domaine du portrait, sans s'enfermer dans une formule préconçue (Femme accoudée près d'un vase de fleurs [Mme Paul Valpinçon ?], 1865, Metropolitan Museum, New York ; James Tissot, 1867-1868, ibid.), aboutissant, en 1873, au portrait collectif de parents établis aux États-Unis, Portraits dans un bureau (Nouvelle-Orléans), musée des Beaux-Arts, Pau, qui est aussi une scène de la vie moderne traitée sur le mode réaliste. Cette dernière tendance est tout aussi représentative du travail de Degas durant cette période : il commence à dessiner puis à peindre les champs de course, dès 1858-1859. Un peu plus tard il se tourne vers ce qui va être un autre de ses thèmes favoris, le monde de la scène et de la danse (L'Orchestre de l'Opéra, qui est aussi un portrait du bassoniste Désiré Dihau, vers 1870, musée d'Orsay, Paris ; Le Ballet de « Robert le Diable », 1871-1872, The Metropolitan Museum, New York ; Classe de danse, 1871, ibid. ; Le Foyer de la danse à l'Opéra, 1872, musée d'Orsay, Paris). Il s'essaie parallèlement au paysage, très brièvement, en 1869, exécute à la même époque ses premières sculptures, des cires de chevaux, tirées en bronze après sa mort (comme d'ailleurs tout son œuvre sculpté), il fait également quelques tentatives dans la peinture de genre réaliste (Intérieur, dit aussi Le Viol, 1868-1869, The Philadelphia Museum of Art ; Bouderie, 1869-1871, The Metropolitan Museum, New York). Les bases de son travail ultérieur sont désormais posées.
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Écrit par
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