ÉGYPTE ANTIQUE (Civilisation) La littérature
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Les contes
Sous l'appellation commode de contes, on groupe généralement des œuvres très diverses : à côté d'épisodes romancés comme ceux qu'on vient de signaler, on range des histoires où dominent le merveilleux et la magie et des récits à tendances psychologiques, voire philosophiques. Ce ne sont nullement des divertissements pour enfants ou de simples jeux de lettrés. Ils ne sont jamais totalement exempts de préoccupations religieuses et mythologiques. Souvent on y décèle une évidente intention politique de propagande royale. Le plus proche de notre actuelle conception serait le Conte du naufragé, connu par un seul manuscrit conservé à Saint-Pétersbourg et d'origine inconnue. Écrit dans une langue choisie dont l'original semble dater du début du Moyen Empire, il met en scène un Égyptien qui, après avoir fait naufrage, parvient à gagner une île enchantée habitée par un serpent géant qui le reçoit aimablement et s'emploie à lui faire regagner son pays natal. Charmant le lecteur par ses descriptions de la vie des marins et de la navigation en mer Rouge, le Conte du naufragé a sa place auprès des péripéties de L'Odyssée et des aventures de Sindbād le Marin.
Mais, d'une façon générale, les contes égyptiens procèdent d'une intention politique, religieuse ou philosophique. Le genre didactique ne leur est pas tout à fait étranger. Ainsi, les Contes du Papyrus Westcar doivent légitimer la montée au trône des trois premiers rois de la Ve dynastie, présentés comme les fils du dieu-soleil. En proie à l'ennui, le roi Chéops, tout comme les despotes des contes arabes, demande à ses fils de le divertir en lui racontant des histoires ; lorsque vient le tour du prince Djedefhor, celui-ci cherche un certain Djedi, prestidigitateur et prophète qui annonce l'avènement des premiers souverains de la Ve dynastie. Cette pseudo-prédiction n'est qu'une justification a posteriori des faits.
Dans le Conte prophétique, le roi Snéfrou, souverain de la IVe dynastie, fait venir Néferti, un prêtre de la déesse Bastet. Celui-ci décrit en termes poignants le chaos dans lequel sombrera l'Égypte, la misère, la révolution sociale, l'anarchie généralisée ; mais il prévoit aussi la naissance d'Amenemhat Ier, le roi sauveur qui rétablira l'ordre et refera l'unité du pays ; ce texte est composé manifestement à la gloire de la XIIe dynastie.
Le Conte de l'oasien évoque aussi une période de désorganisation. Un marchand venant de l'oasis du Sel (aujourd'hui Ouadi-Natroun) se fait dépouiller de sa pacotille par un fonctionnaire peu scrupuleux. Il en appelle au grand-intendant qui, frappé de son éloquence, prévient son souverain. À la recherche de distractions, celui-ci prend un malin plaisir à faire traîner l'affaire en longueur : le fellah plaideur n'obtient la restitution de ses biens et la punition du coupable qu'au bout de neuf longues plaidoiries où se mêlent rhétorique creuse et verve populaire.
Certains contes pourraient être qualifiés de mythologiques, mettant en scène les dieux eux-mêmes. Le plus célèbre est celui des Aventures d'Horus et Seth, connu par le Papyrus Chester Beatty de la XXe dynastie (vers 1160 av. J.-C.) et publié en 1930. Très irrévérencieux, il dépeint en un langage populaire, alerte et truffé de facéties grossières, le monde des dieux divisé par des querelles assez sordides : devant le tribunal divin, on assiste à la dernière phase du procès qui oppose depuis quatre-vingts ans Horus et Seth pour le trône d'Égypte, héritage d'Osiris ; il se termine par la victoire d'Horus, grâce aux interventions d'Isis, mère vigilante et rusée magicienne. Pourquoi les Égyptiens, « les plus pieux des hommes », se sont-ils complus à ce récit des turpitudes des dieux ? Peut-être s'agit-il d'une satire burlesque de la société égyptienne et d'une critique des rapports parfois délicats entre le pouvoir et la justice.
Le Conte des deux frères, que rapporte le Papyrus d'Orbiney, renferme également des éléments mythologiques : ses deux personnages principaux, Anubis et Bata, sont deux divinités. Le thème est banal : la femme d'Anubis est amoureuse de son beau-frère Bata ; furieuse de voir ses avances repoussées, comme Putiphar ou Phèdre, elle le discrédite auprès de son mari. À ce premier récit qui se distingue par une fine analyse psychologique, mais dont le véritable sens n'est apparu que par la publication du Papyrus Jumilhac relatif aux mythes du XVIIIe nome de Haute-Égypte, a été amalgamée une seconde composition où prédominent en revanche la magie, le merveilleux et les métamorphoses.
L'argument des frères ennemis est aussi celui de Vérité et Mensonge, allégories personnifiées qui rappellent les rivaux du mythe osirien. Vérité est condamné par l'Ennéade divine à avoir les yeux crevés pour son incapacité à rendre à son frère un couteau doté de vertus prodigieuses dont Mensonge prétendait être le propriétaire. L'aveugle devient l'amant d'une dame de haute naissance qui, lassée de son caprice, en fait le portier de sa maison. Le fils né de cette brève union, nouvel Horus, entreprend de venger son père et réussit par ruse à faire châtier son oncle par le tribunal des dieux. C'est donc la victoire du bien sur le mal.
Un autre thème philosophique, celui du destin, contre lequel la protection d'un dieu personnel est seule efficace, sert de trame au conte du Prince prédestiné. Condamné dès sa naissance par les sept Hathor à périr par le fait d'un crocodile, d'un serpent ou d'un chien, il est élevé sans contact avec le monde extérieur, comme notre Belle au bois dormant. Avec l'aide divine, qui se manifeste sous forme d'interventions magiques, et celle de son épouse, une jeune princesse syrienne, il parvient à déjouer le mauvais sort ; la fin, perdue, du récit relatait sans doute son accession au trône.
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Écrit par
- Jean LECLANT : secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres
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Médias
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