ENCYCLOPÉDIE PHILOSOPHIQUE UNIVERSELLE (ouvrage collectif) Fiche de lecture
Article modifié le
La publication du dernier volume, Discours philosophique, de l'Encyclopédie philosophique universelle (PUF, 1991-1998) permet de prendre la juste mesure d'une entreprise éditoriale considérable et résolument novatrice dans sa conception. Une quinzaine d'années de travail auront été nécessaires pour aboutir à ces douze mille pages très denses, réparties en quatre volumes, qui résument les acquis du savoir contemporain dans tous les domaines de la connaissance et osent, pour la première fois, présenter une approche proprement planétaire de la vie des idées. Chacun des volumes est construit selon une approche déterminée : systématique pour L'Univers philosophique (dirigé par André Jacob, maître d'œuvre de l'ensemble) ; conceptuelle pour Les Notions philosophiques (dirigé par Sylvain Auroux) ; historique pour Les Œuvres philosophiques ; thématique pour Le Discours philosophique (ces deux derniers volumes étant placés sous la responsabilité de Jean-François Mattéi). Le quatrième volume répond au premier, l'un et l'autre enserrant les deux dictionnaires (chacun en deux tomes) ouverts sur la pluralité des notions et des œuvres.
L'Univers philosophique impressionne vivement par la qualité des collaborateurs et le caractère résolument conceptuel d'une démarche qui établit le bilan des savoirs de notre époque à travers la richesse des problématiques contemporaines (la métaphysique, l'éthique, la société, la nature, le langage, l'art, la spécificité – souvent questionnée – de la pensée philosophique), mais en offrant également les matériaux les plus divers pour une réflexion d'ordre scientifique, technique ou anthropologique. Sur ce dernier point, la belle présentation de Jean Poirier possède une portée générale puisqu'elle ouvre véritablement l'espace du philosophique aux pensées non occidentales et aux cultures orales ; le terrain ainsi préparé, les dictionnaires aborderont à leur tour cette dimension trop souvent occultée de la philosophie.
Mais cet « exotisme » n'est pas, tant s'en faut, la seule originalité de l'entreprise. Le deuxième volume, Les Notions philosophiques, avait ainsi pour vocation initiale de compléter et moderniser « le » Lalande. Le maître d'œuvre, Sylvain Auroux, spécialiste de l'histoire des sciences du langage, dépasse de beaucoup la première ambition des éditeurs et donne une vraie place à la contribution des auteurs : après une définition initiale, on a souvent affaire à une riche synthèse ou à une belle dissertation suivie, comme il se doit, d'une bibliographie et de renvois à d'autres termes du dictionnaire et aux autres volumes de l'encyclopédie. La conception de l'ouvrage savant prend ici toute sa dimension : il ne s'agit plus – ou pas seulement – d'aller à la recherche d'une définition ; la densité de chacun des textes et la multiplicité des pistes ouvertes par le système de renvois transforment le lecteur en « homme du possible ». Chacun sortira plus savant de sa lecture – mais il saura surtout le chemin qui lui reste à accomplir, et que rien ne remplace la fréquentation des textes.
Le lecteur de philosophie pourra cependant se préparer à l'aide de la seconde partie de l'Encyclopédie. Avec quelque sept mille œuvres étudiées (pour la seule partie occidentale) le dictionnaire consacré aux Œuvres philosophiques propose une somme édifiante dans tous les sens du terme, car l'ordre chronologique et alphabétique ne fait pas oublier la hiérarchie et l'importance des textes abordés, sans pour autant délaisser la moindre parcelle de terrain scientifique ou négliger les œuvres littéraires qui appartiennent à la tradition de la pensée philosophique. L'on pourrait certes pointer cuistrement tel oubli (celui d'Enersto Grassi, par exemple), mais pour un regret de la sorte, le dictionnaire, le plus souvent, sait vérifier l'attendu et procurer le vrai bonheur de la découverte.
S'il fallait néanmoins avouer une préférence, Le Discours philosophique serait probablement l'objet éditorial qui attirerait à lui les plus nombreux suffrages. Ce ne serait que justice, car ce dernier volume, plusieurs fois repensé, offre l'essentiel, c'est-à-dire les textes, présentés à travers le prisme de la prégnance de la philosophie, comme en témoigne l'articulation de l'ensemble en quatre parties : l'inscription de la philosophie (langues de la philosophie, philosophies nationales), sa diffusion (traduction, comparatisme), ses formes (genres, commentaires, questions textuelles) et enfin ses champs (sciences et techniques, savoirs et pratiques). À ce plan minutieusement conçu répond une formule simple : une présentation d'une vingtaine de feuillets suivie d'une anthologie d'une quinzaine de textes. Parmi les cent cinquante-huit articles qui composent le volume, soulignons la tenue de l'ensemble consacré à la diffusion de la philosophie. Les contributions de Barbara Cassin (sur la notion d'intraduisible), François Chenet (sur l'Inde et la Grèce) et Gérard Raulet (sur la tradition et la modernité) témoignent de la bonne santé de la pensée française et ouvrent des domaines inédits.
Il est de bon ton de se gausser du côté fin-de-siècle qui caractérise la tendance récapitulative de notre temps. D'aucuns voient même dans ce tropisme un signe de fatigue, ou l'ultime trace du deuil de l'inspiration. La courageuse entreprise de l'Encyclopédie philosophique universelle, parce qu'elle se situe à l'exact opposé d'une conception du savoir réduit à la simple production d'information, se retrouve en parfaite adéquation avec la destinée d'une discipline qui mérite mieux – elle le prouve chaque jour – que la litanie des « fin de » et des « retour à ».
Accédez à l'intégralité de nos articles
- Des contenus variés, complets et fiables
- Accessible sur tous les écrans
- Pas de publicité
Déjà abonné ? Se connecter
Écrit par
- Marc CERISUELO : professeur d'études cinématographiques et d'esthétique à l'université Gustave-Eiffel, Marne-la-Vallée
Classification