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ENFANCE (Les connaissances) Approche historique de l'enfance

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C'est à partir de 1960, avec la publication du livre pionnier de Philippe Ariès, L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, que l'enfance devient véritablement objet d'histoire. Depuis lors, ses progrès ont été stimulés par les recherches contemporaines consacrées à l'enfant et à la famille. Les avancées actuelles des diverses sciences humaines qui travaillent sur ce thème débouchent souvent sur un désir d'histoire, qui incite l'historien à explorer les sources dont il dispose, en utilisant des problématiques issues d'autres disciplines (démographie, médecine, ethnologie, psychanalyse, sociologie). Malgré ces nombreux emprunts qui fécondent sa problématique, l'histoire de l'enfance doit garder sa spécificité : elle travaille à la fois dans le temps long, immobile, des permanences et dans la conjoncture courte qui lui impose de dater au plus près évolutions et ruptures. Notre époque lui offre le privilège de saisir sur le vif des mutations rapides dans un domaine où, pendant des siècles, les choses ont peu bougé.

L'enfance autrefois était plus courte qu'aujourd'hui : c'était l'âge de l'innocence et de l'irresponsabilité, elle se terminait vers dix ou douze ans avec la mise au travail précoce. C'était aussi le temps de la dépendance matérielle et juridique qui pouvait durer fort longtemps puisque, en France, sous l'Ancien Régime, la majorité légale était de vingt-cinq ans pour les filles et de trente ans pour les garçons, ce qui signifiait que, jusqu'à ces âges, ils ne pouvaient se marier sans le consentement de leurs parents.

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Au sens large, l'histoire de l'enfance touche à bien des domaines : vie quotidienne, croyances, religion, éducation, apprentissage, travail, droit. Nous ne traiterons ici que de l'histoire de la première enfance, jusqu'à cinq-six ans, avant l'école, quand le petit est entièrement confié aux femmes.

Des sources riches et dispersées

Les enfants ont rarement laissé des traces directes de leur histoire : pour la reconstituer, il faut utiliser des témoignages divers qui émanent presque tous des adultes. Les plus quantitatifs sont les registres paroissiaux, tenus en France depuis le xvie siècle et continués par l'état civil au xixe siècle : la quasi-totalité des enfants y sont mentionnés par les dates de leur baptême, mariage (s'il y a lieu) et sépulture. Depuis les années 1960, les historiens démographes, particulièrement novateurs en France, ont fait des relevés sériels de ces données pour établir des courbes saisonnières et annuelles des conceptions et des mortalités, des courbes différentielles de la mortalité selon les âges, et des évaluations de l'extension de la mise en nourrice autour des villes ; ils ont aussi développé la technique fine de reconstitution des familles qui permet, pour chaque couple constitué par un mariage, de savoir le nombre et le devenir des enfants, la fécondité de la mère, la durée de l'allaitement et son incidence sur la survie du nourrisson.

Ces données sérielles, massives et souvent anonymes, peuvent être complétées, pour un certain nombre de familles privilégiées, par des sources plus qualitatives : généalogies sur plusieurs siècles pour les lignées aristocratiques (ou protestantes, avant la reconnaissance de leur état civil à la fin de l'Ancien Régime), livres de raison ou mémoires dans les milieux bourgeois ou nobles. Grâce à ces documents, souvent assortis de commentaires, on peut comprendre sur plusieurs générations comment l'enfant est accueilli, quels soins lui sont prodigués et comment les adultes vivent éventuellement sa mort. À cet égard, nous disposons maintenant de la publication scientifique d'un des plus beaux récits d'une enfance d'autrefois, avec le Journal de Jean Héroard, médecin du petit Louis XIII : texte unique qui nous renseigne au jour le jour, depuis sa naissance jusqu'à l'âge adulte, sur la croissance, les repas, les vêtements, les occupations, les bons mots d'un enfant royal qui ne ressemble à aucun autre.

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Depuis l'Antiquité, les traités de morale, de pédagogie ou de médecine, qu'ils soient destinés au public savant ou au peuple, s'intéressent aux enfants : il faut les étudier dans la longue durée pour savoir comment ils se répètent et à quels moments ils innovent. Ils donnent en général le regard des élites culturelles sur l'enfance ; en hommes de savoir, leurs auteurs sont prêts à édicter des normes au nom desquelles ils condamnent les pratiques populaires de leur temps. Il faut les lire avec un certain recul et tenter de restituer la cohérence des gestes qu'ils critiquent.

Dans les recueils de traditions populaires et de folklore, l'enfant est souvent présent, enserré dans des préceptes, tabous, rites, croyances et dictons. Dans les pratiques religieuses également (cérémonie du baptême, culte des saints, pèlerinages), l'enfant a sa place assignée, reflet des angoisses et des espoirs placés en lui par ses géniteurs.

Les nécessités de l'administration et de la justice ont aussi laissé un certain nombre de sources indirectes : registres de mise en nourrice, comptabilités, délibérations et registres d'hôpitaux d'enfants trouvés, poursuites judiciaires concernant des conflits familiaux, des avortements ou des infanticides. Documents massifs et austères, où l'enfant n'apparaît souvent qu'au détour d'une expression significative.

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Enfin, les textes littéraires et les témoignages artistiques (peintures, gravures, sculptures, pierres tombales, épitaphes), une fois replacés dans une évolution d'ensemble, permettent de saisir concrètement quelle place occupe l'enfant dans la culture des adultes.

Travailler sur l'histoire de l'enfance, c'est rassembler les données éparses de ces diverses sources pour restituer en un ensemble cohérent les comportements quotidiens envers les enfants et les valeurs dont ils sont l'expression. Malgré leur diversité et leur richesse croissante au fur et à mesure qu'on approche de l'époque contemporaine, ces témoignages restent parcellaires, plus fournis sur les enfants des élites que sur ceux du peuple, sur ceux des villes que sur ceux de la campagne.

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