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GRAVURE

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Fonction sociale de la gravure

Les procédés mécaniques qui entrent dans sa production n'ont jamais altéré le caractère magique de l' image. Son succès vient de ce qu'elle pouvait satisfaire, à l'échelle sociale, les différents besoins de représentation de la vie mythique.

Cette fonction apparaît dès les premières xylographies, essentiellement des crucifix et des images pieuses, qui protégeaient leurs possesseurs. On garnissait de gravures, pour les mêmes raisons, l'intérieur de coffrets, on en affichait au seuil des maisons ; les confréries faisaient graver leur saint patron, et les pèlerins se reconnaissaient aux « drapelets » (petits drapeaux imagés) qu'ils arboraient. La première fonction de la gravure fut donc de mettre à la portée de tous des images religieuses de caractère prophylactique.

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Simultanément l'image gravée fut utilisée à des fins didactiques grâce aux almanachs et calendriers populaires ; ce fut le début d'une fructueuse production de moyens éducatifs : jeux, calligraphies, estampes documentaires. L'art du graveur doit beaucoup à l'artisanat du cartier et du dominotier, qui fabriquent des cartes à jouer et des motifs pour les papiers peints. L'un des premiers maîtres de la gravure sur métal est appelé à cause de ses œuvres « Maître des cartes à jouer », et l'une des premières séries de gravures italiennes fut longtemps appelée « tarots de Mantegna ».

La gravure trouva dans le portrait un champ d'activité vaste et logique. Les plus anciens sont dus à Dürer et au Maître du cabinet d'Amsterdam. Les burinistes du xviie siècle français en furent prodigues. Le portrait bon marché, réclamé par une nouvelle clientèle bourgeoise, fut répandu avant la photographie par des procédés tels que le «  physionotrace ».

La puissance de l'image a fait de la gravure un instrument privilégié de propagande dans tous les domaines. François Ier avait utilisé l'affiche illustrée. Louis XIV chargea les graveurs de magnifier sa gloire dans des recueils qu'il remettait en présent aux ambassadeurs. On sait le rôle politique que joua la gravure sous la Révolution et la véritable guerre graphique que livrèrent les Anglais contre Napoléon Ier. Napoléon III doit en grande partie aux estampes diffusées partout dans les campagnes la formation de la « légende napoléonienne » qui le porta au pouvoir.

<it>Jules César</it>, opéra de Haendel - crédits : Hulton Archive/ Getty Images

Jules César, opéra de Haendel

Les Jésuites utilisèrent largement la gravure pour conquérir la Flandre. De tout temps, mais plus particulièrement au xviiie siècle, on demanda à l'image d'édifier ou de stigmatiser. William Hogarth, en Angleterre, fut le graveur le plus attaché à détruire par la caricature les vices de son temps. La droite conservatrice anglaise, avec Isaac Cruikshank (1756-1816), ou la gauche républicaine française, avec Honoré Daumier, eurent, grâce à la gravure, des armes redoutables. C'est pourquoi les images furent souvent l'objet d'une censure plus stricte encore que celle de la presse écrite ; elles apparaissaient plus agressives et étaient considérées déjà comme une « voie de fait ». Rares furent les moments de liberté, en France au xixe siècle, pour les caricaturistes des journaux.

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À l'époque industrielle, le commerce s'empara de l'image pour en faire l'instrument essentiel de la publicité. Dès le xviie siècle, des gravures de mode étaient vendues pour divulguer les modes de la Cour. Par l'image, on idéalise la condition féminine, on érige en critère le goût d'une classe. La gravure a été le plus efficace des mass media qui véhiculent les idéologies.

Dans ce travail de propagande, l'information, longtemps dévolue à la gravure, n'était souvent qu'un prétexte. La gravure de mode ou de mœurs, illustrée par Abraham Bosse au xviie siècle, est en fait une image embellie d'une société. On s'en rend mieux compte avec la gravure d'actualité pratiquée d'abord pour commémorer un événement important ou une fête brillante. L'apparition des premiers quotidiens illustrés, en 1830, lia toute une technique et un style à la reproduction des événements et des personnages du jour. Il y eut, au xixe siècle, des artistes qu'on a justement appelés des « reporters-lithographes ».

Aztèques capturés par les Espagnols - crédits :  Bridgeman Images

Aztèques capturés par les Espagnols

Dans certains domaines cependant, la gravure tend à faire œuvre objective, quoique la fantaisie de l'artiste ôte toute garantie scientifique aux informations données. C'est le cas des gravures topographiques – vues purement descriptives, paysages de fantaisie de la Venise du xviiie siècle, « vues d'optique » au charme naïf, ou « voyages pittoresques » romantiques. Pour les archéologues, elles sont une source précieuse mais incertaine. Les cartographes sont aussi des graveurs et certains des plus anciens, comme Théodore de Bry (xvie siècle), étaient en même temps des ornemanistes.

La gravure quitte là le domaine de l'art pour pénétrer dans celui de l'information. Ce rôle lui a été repris par la photographie ; cependant, dans bien des cas, on peut préférer les informations données par le dessin à celles, apparemment plus rigoureuses, de la photo. Ainsi la gravure de mode a survécu longtemps à l'invention de la photographie et les couturiers préfèrent souvent un croquis expressif, mettant mieux en valeur les détails du vêtement, à la photo, qui privilégie le mannequin.

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Aujourd'hui que la gravure s'est séparée des arts « utiles » pour devenir un art désintéressé, il s'en faut qu'on puisse lui dénier tout rôle social. Comme succédané de la peinture, elle a toujours signifié, dans le décor d'un salon ou les cartons d'un amateur, un certain niveau culturel. Le choix d'une gravure caractérise souvent une position sociale et intellectuelle, comme en témoignent les romanciers du xixe siècle. Utilisée comme décor, la gravure manifeste encore l'appartenance à une classe, depuis les « chromos » accrochés dans les maisons simples, aux « posters » des chambres d'étudiants. Les «  multiples » cherchent aujourd'hui à rendre à la gravure sa fonction décorative de qualité.

Ce rôle social est proche du rôle décoratif. Plus que la peinture, lieu de recherches originales, la gravure a été souvent un art décoratif. Des motifs d'orfèvrerie ou des papiers peints, on tirait des objets décorés de toutes sortes, tels les recueils de motifs que publiaient les graveurs ornemanistes et où les artisans venaient puiser. L'école de Fontainebleau au xvie siècle était essentiellement une école d'art décoratif cherchant à imposer en France les thèmes de la Renaissance italienne.

Mais parfois les artistes demandent leur inspiration aux gravures des autres pays et des autres époques. On sait l'influence des estampes japonaises sur les principaux peintres de la fin du xixe siècle. Il faut rappeler enfin le rôle essentiel que joue la gravure dans la création artistique elle-même. « Un peintre se nourrit de gravures », du moins était-ce la règle, laborieusement inculquée dans les ateliers.

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Écrit par

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne
  • : directeur de la bibliothèque publique d'information, Centre Georges-Pompidou

Classification

Médias

<it>Jules César</it>, opéra de Haendel - crédits : Hulton Archive/ Getty Images

Jules César, opéra de Haendel

Aztèques capturés par les Espagnols - crédits :  Bridgeman Images

Aztèques capturés par les Espagnols

<it>La Grande Fortune</it> - crédits :  Bridgeman Images

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