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HISTOIRE (Domaines et champs) Anthropologie historique

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Au-delà de l'histoire quantitative

Deux historiens ont joué un rôle essentiel dans ce développement. Dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II (1949), Fernand Braudel poursuit un projet d'histoire totale. Il cherche à montrer avec assez d'ampleur comment interagissent différents niveaux de la réalité historique et surtout différents types de temporalité pour comprendre le mouvement de l'histoire dans sa globalité. La totalité historique est donc largement systémique. C'est à la « civilisation matérielle » que Braudel accorde toute son attention, c'est-à-dire à la signification du quotidien, aux usages par lesquels une société se construit, se reproduit, s'approprie le monde naturel et se confronte à d'autres sociétés. Car les cultures sont, pour lui, des réalités instables, changeantes non seulement dans leur signification mais dans leur implantation spatiale qui ne se révèlent que par l'échange, le contact, la résistance ou le mélange. Leur circulation épouse la circulation des choses et rend l'analyse économique indissociable d'une anthropologie historique (Civilisation matérielle et capitalisme XVe-XVIIIe siècles, 1979).

L'influence d'Ernest Labrousse a été à la fois plus indirecte et plus décisive. Censés confirmer à l'échelle d'une province ou d'un département le schéma explicatif proposé par le maître dans L'Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle (1933), ses disciples ont fait plus cependant que prolonger son modèle d'explication. Ils l'ont fait éclater en substituant au déterminisme socio-économique le rôle transformateur d'une rupture culturelle. Au lieu de trouver chez Les Paysans du Languedoc du XVe au XVIIIe siècle (1966) l'accumulation primitive et les premiers signes de croissance économique qu'il escomptait, Emmanuel Le Roy Ladurie découvre une forte croissance étatique et culturelle sans croissance économique. Conçue avant tout pour pressurer le revenu paysan, l'extension de l'appareil d'État est devenue, en contribuant à la diffusion de l'imprimé et de la culture écrite, un facteur de développement intellectuel. Dans Les Paysans de l'Ouest (1960), Paul Bois explique le dimorphisme à la fois socio-économique, démographique, religieux et politique entre l'est et l'ouest de la Sarthe au xixe siècle par la fidélité idéologique au choix opposé que les deux régions ont fait sous la Révolution face à la Constitution civile du clergé.

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Contrairement à une idée reçue, l'essor de l'anthropologie historique n'est pas dû au rejet de l'histoire quantitative, délaissée à cause de son faible rendement explicatif, mais à la volonté de prolonger et d'approfondir son apport. C'est pour dépasser la rigidité du modèle socio-économique proposé par Labrousse que le fort contingent de jeunes historiens attirés par la valeur heuristique de l'histoire quantitative a transféré l'explication à un modèle anthropologique. En quantifiant l'ampleur et le rythme des changements observés, l'histoire sérielle échappe à la subjectivité des témoignages et révèle des phénomènes restés inaperçus des acteurs eux-mêmes qu'elle parvient à localiser et à dater avec précision. Mais pour expliquer ces changements de comportements, les historiens ont dû prolonger la précision de l'analyse statistique par l'éclairage imprécis mais plus pénétrant de l'interprétation anthropologique.

L'histoire quantitative des régimes alimentaires a débouché sur l'anthropologie du goût et des habitudes alimentaires (Jean-Jacques Hémardinquer, Pour une histoire de l'alimentation, 1970 ; Jean-Paul Aron, Le Mangeur du XIXe siècle, 1973). L'histoire démographique de la mortalité conduit à une anthropologie du corps et de la mort (Philippe Ariès, L'Homme devant la mort, 1973 ; Michel Vovelle, La Mort et l'Occident de 1300 à nos jours, 1983 ; Alain Croix, La Bretagne aux XVIe et XVIIe siècles. La vie, la mort, la foi, 1981). La mise en évidence des deux régulateurs essentiels des flux démographiques, le retard progressif du mariage des filles au cours du xvie siècle et l'adoption du birth control dès la fin du xviie siècle, qui ont permis à l'Europe moderne de stabiliser sa population, a favorisé l'émergence d'une anthropologie de la famille et de la sexualité (Pierre Chaunu, La Civilisation de l'Europe classique, 1966 ; Jean-Louis Flandrin, Le Sexe et l'Occident. Évolution des attitudes et des comportements, 1981. Certains spécialistes des périodes plus anciennes pour lesquelles les sources ne se prêtent guère à l'analyse sérielle ont montré, dès les années 1960, que l'on pouvait éviter les tentations déterministes d'un modèle d'explication socio-économique en partant des expressions de l'univers mental pour accéder à une connaissance par le dedans des sociétés passées ; c'est-à-dire par la particularité de leur système culturel. L'anthropologie historique s'est constituée dans le prolongement direct de l'histoire des mentalités préconisée par les fondateurs des Annales. Jean-Pierre Vernant a renouvelé l'approche des sociétés antiques, et particulièrement du monde grec, par une lecture structurale et intensive des textes grecs qui leur rend leur étrangeté au lieu d'y rechercher systématiquement le miroir originel de notre propre culture comme le voudrait la tradition des humanités (Les Origines de la pensée grecque, 1962). Jacques Le Goff a retenu la leçon de Marc Bloch qui invite à entrer dans l'univers mental de l'homme médiéval pour comprendre son rapport au monde, aux choses, aux autres et à lui-même (La Civilisation de l'Occident médiéval, 1964). Avec une radicalité qui finit par renverser la démarche, il fait de l'idéologie chrétienne le moteur d'une reformulation du système économique et social qui s'efforce de conformer le gouvernement des hommes et la maîtrise de la nature aux exigences d'une vérité révélée.

Dans les années 1980 se dessine, sous l'influence des travaux de Michel Foucault, Philippe Ariès et Michel de Certeau, une histoire radicale des mentalités qui concentre le relativisme de l'approche anthropologique sur les formes de la vie intellectuelle. Encouragés par les propositions théoriques du Linguistic Turn (« tournant linguistique »), les tenants de ce champ historique, qui s'élargit et tend à considérer toutes les pratiques comme des discours et tous les discours comme des pratiques, n'ont pas toujours su éviter les facilités d'un retour à la pure et simple explication de texte. L'apport le plus sûr de l'anthropologie historique est ailleurs : sa réflexion sur l'historicité des habitudes a permis de dépasser les apories du concept de longue durée ; sa capacité à faire ressortir la diversité des héritages et des cheminements culturels a aidé les historiens à se dégager des œillères d'une vision européo-centrée.

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  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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