HISTOIRE (Domaines et champs) Vue d'ensemble
L'histoire scientifique, fondée sur des sources documentaires soumises à une étude critique, confrontées entre elles et exploitées selon des règles rigoureuses qui supposent une connaissance solide du contexte, a pour objet l'étude des sociétés humaines et de leur évolution au cours des diverses époques. Cette définition marque une distinction nette autant avec des œuvres littéraires dont l'histoire peut constituer le cadre ou le thème, qu'avec des ouvrages à visée polémique, hagiographique ou idéologique. Pour autant, les modalités d'approche de la réalité historique sont d'une infinie variété, qu'il s'agisse de la nature de l'étude (monographie, biographie, prosopographie, ouvrage de synthèse, analyse d'un courant, d'une région, etc.) ou du choix du domaine. En dépit de la multiplicité des entrées possibles, la réalité des sociétés humaines saisies dans leur complexité résulte de la confrontation de quelques champs majeurs : celui de l'histoire sociale qui informe sur les structures des sociétés et sur les tensions qui les affectent ; celui de l'histoire économique qui examine les conditions et les modes de production en fonction de la conjoncture ; celui de l'histoire culturelle à travers lequel on saisit les normes, les valeurs, les représentations et les modes d'expression d'une société donnée à un moment de son histoire ; cependant que la vie de l'homme dans la cité, les modes d'organisation de celle-ci et les contestations qui les affectent relèvent de l'histoire politique ; l'anthropologie historique, quant à elle, permet d'analyser ce qui fait la spécificité d'une société donnée à travers ses pratiques, ses structures familiales, ses données technologiques... et enfin, l'histoire des relations internationales conduit à l'analyse des rapports entre les peuples et les États et des facteurs qui les déterminent. L'histoire est riche de ces divers éclairages sur une même réalité sociale. Chaque étude historique constitue une pièce du puzzle dont il s'agit de reconstituer et de comprendre l'originalité et le devenir.
Les articles qui suivent, compte tenu de l'impossibilité de rendre compte de toutes les approches possibles, présentent les quelques grands domaines de la recherche historique qui concentrent l'essentiel des travaux scientifiques de cette discipline. Cette présentation ne saurait prétendre à l'exhaustivité ; elle laisse notamment de côté un phénomène relativement récent qui est celui de la propension des historiens travaillant sur un sujet précis à se constituer en entité autonome très spécialisée, sans pour autant que la méthodologie choisie ou les problèmes rencontrés diffèrent substantiellement de ceux du domaine plus large dont ils se sont détachés. Il en est ainsi pour l'histoire des femmes, des intellectuels, l'histoire de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, l'histoire des médias, de la presse, du cinéma, des images, etc., qui ont donné lieu au cours des dernières décennies du xxe siècle à d'intéressants travaux, et dont l'avenir dira s'ils sont porteurs de véritables novations. Ces domaines de recherche n'ont pas été traités ici en tant que tels dans la mesure où ils dépendent de la méthodologie de l'histoire sociale, politique ou de l'histoire culturelle.
En outre, ce refus de l'émiettement dans l'hyperspécialisation se justifie d'autant plus qu'il existe un large consensus sur la tendance des différents secteurs de l'histoire à faire appel aux apports des autres secteurs, voire à ceux des sciences sociales, pour fournir une explication aussi complète que possible des phénomènes constatés. Il est certain que les historiens de tous les pays, à la fin du xxe et au début du xxie siècle, ne croient plus aux interprétations monocausales fournies par les grands systèmes globaux d'explication du monde (marxisme ou ses succédanés contemporains, thèse idéaliste, sociologie du comportement, etc.) Désormais, ils entendent rendre compte de la complexité des sociétés humaines, en éclairant leur objet d'étude par une multiplicité de paramètres empruntés aux divers grands domaines de la science historique ou des sciences sociales.
S'il a semblé nécessaire de faire le point sur l'histoire telle qu'elle se pratique aujourd'hui, c'est que celle-ci constitue par nature une discipline en perpétuelle évolution. Non que les faits qu'elle relate exigeraient d'être réexaminés, complétés ou infirmés, mais le modèle interprétatif qui permet de les expliquer et de les intégrer de manière signifiante dans le cours de l'évolution historique et, par conséquent, le regard porté sur l'événement, se modifient en fonction de la société à laquelle appartient l'historien. Il est évident que chaque époque apporte son lot de nouveaux questionnements qui ajoutent des points de vue à l'éclairage historique. Ainsi, sans le problème posé à la société dans les années 1980 par le retour d'un chômage qu'on croyait révolu et par les phénomènes de précarisation du travail, la place tenue aujourd'hui dans l'histoire sociale par le thème des formes et des conditions du travail et par celui de la protection sociale revêtirait sans doute moins d'importance. De même, les interrogations contemporaines sur les problèmes d'identité et de droit à la différence expliquent-elles le renouveau d'une histoire coloniale et postcoloniale à dimension fortement révisionniste et non dénuée d'intention polémique, se substituant ainsi aux études relevant des approches classiques de l'histoire politique, économique, sociale ou anthropologique.
Est-ce à dire que l'histoire ne fournit que des données incertaines, peu fiables, qu'il faut sans cesse réviser ? Si les historiens d'aujourd'hui récusent la croyance positiviste en une vérité historique qui, une fois les faits établis, serait gravée dans le bronze pour l'éternité, ils admettent, en revanche, que la connaissance historique est un processus cumulatif. Les hypothèses élaborées par les historiens d'hier demeurent valables, mais elles exigent d'être enrichies, complétées, rendues signifiantes par de nouveaux travaux qui approfondissent l'histoire des sociétés humaines et de leur évolution.
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Écrit par
- Serge BERSTEIN : professeur émérite des Universités à l'Institut d'études politiques de Paris
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