MARTÍ JOSÉ (1853-1895)
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Le penseur politique
Les idées politiques et sociales de Martí sont éparpillées sous diverses formes : articles, lettres, manifestes, discours... Ainsi ses lettres à Gómez (1884 et 1892), à Maceo (1893), à Gonzalo de Quesada y Arostegui (1889) ou à Federico Henríquez y Carvajal (1895) représentent bien plus que des écrits intimes et personnels. On retrouve là des thèmes principaux de sa pensée politique, ainsi que dans ses nombreux essais (El Presidio político en Cuba, en 1871 ; La República española ante la revolución cubana, en 1873 ; El Manifiesto de Montecristi, en 1895) ou encore dans ses articles les plus importants (Mi Raza et El Partido revolucionario en 1893, El Alma de la revolución y el deber de Cuba en América, en 1894).
Martí est avant tout un humaniste : il fait du travail et de l'honnêteté les valeurs premières. Combattant la domination espagnole, il prend le soin de distinguer entre le colon qui travaille la terre et fonde une famille à Cuba et les dirigeants et exploiteurs du gouvernement colonial qui pillent le pays et corrompent les consciences. Combattant les inégalités et les injustices, Martí s'élève contre les préjugés raciaux et ethniques.
L'humanité n'a pas de frontières, et la patrie pour Martí n'en est qu'une portion. « Patrie, autant dire Humanité », écrit ce patriote. La libération nationale reste, certes, l'objectif central de Martí : « Je ne peux rien dire ni faire qui n'ait pour but la libération de ma patrie. Elle est ma raison de vivre. » Martí demeure en effet persuadé du caractère différencié, original du milieu historique, social, politique auquel se rattache la nation cubaine. Il évite alors deux tentations contradictoires : il se garde bien de limiter ce milieu à la seule île de Cuba, mais il évite aussi de l'étendre à l'Europe ou même à l'Amérique européenne. Dans l'immédiat, il s'agit de revendiquer l'indépendance de Cuba à l'encontre de la colonisation espagnole ; mais Cuba a, en commun avec d'autres pays d'Amérique latine et centrale, des caractéristiques qui ne sont ni celles de l'Europe, ni celles de l'Amérique européenne. En ce sens, la guerre d'indépendance a pour but, à plus longue échéance, de prévenir l'expansion des États-Unis. Elle constitue la dernière guerre américaine contre le colonialisme représenté par l'Espagne, mais elle donne aussi naissance au premier mouvement de lutte de libération contre l'impérialisme. C'est cette certitude qui confère à la pensée de Martí une ampleur, une originalité uniques, c'est elle qui fait véritablement de lui le prophète, l'apôtre des révolutions du xxe siècle et le père du continentalisme guévariste. Si cette idée parcourt constamment son œuvre, elle revêt le maximum de clarté dans le texte fondamental écrit à Mexico en janvier 1891 et intitulé fort explicitement Notre Amérique. Dans cet écrit, qui constitue la pièce capitale de son système idéologique, Martí se montre soumis à une tension historique dont nul autre Hispano-Américain n'avait su, avant lui, rendre compte : Martí « termine l'œuvre du xixe siècle et il prépare celle du xxe. Il parachève la sécession dans l'ordre politique et il l'annonce dans l'ordre économique ».
Dans l'ordre politique, le patriotisme et l'hispano-américanisme de Martí sont une même chose, Cuba et l'Amérique forment la partie et le tout, les problèmes cubains se reflètent sur le continent. Les peuples de « notre Amérique » sont nés des « mêmes douloureuses entrailles », ont les mêmes caractères et le même avenir. Leur unité et leur indépendance passent par la libération définitive de Cuba : « Cuba doit être libre de l'Espagne et des États-Unis » ; on ne pourrait formuler en une phrase plus concise un programme politique plus complet. Martí refuse de considérer comme « civilisées » des institutions et des coutumes propres à d'autres territoires, à d'autres réalités et qu'il faut imposer à Cuba par le feu et le sang. Il revendique sa condition de « ressortissant de la barbarie », son appartenance à l'Amérique métisse : « ... si grand que soit ce pays, et quelle que soit son auréole aux yeux des hommes libres qui voient dans l'Amérique le berceau de Lincoln, pour nous, dans le secret de notre cœur, et sans que nul n'ose nous le reprocher ni le tenir à mal, nous estimons plus grande, parce qu'elle est la nôtre et qu'elle fut la plus malheureuse, l'Amérique où naquit Juárez... ». À un moment où les réalités coloniales sont loin de s'imposer d'évidence, un siècle avant Frantz Fanon, l'éthique politique de Martí annonce un raisonnement caractéristique des pays sous-développés.
Dans l'ordre économique, Martí, en 1889, s'élève contre le mal irréparable créé par la première Conférence panaméricaine et exprime son opposition catégorique à toute participation de l'Amérique du Nord à la bataille pour l'indépendance car « une fois les États-Unis à Cuba, qui les en sortira ? ». Martí refuse pour les peuples de « notre Amérique » toute forme d'aide économique et fait l'inventaire des ambitions annexionnistes des États-Unis, dont il prédit qu'elles s'étendront au-delà du continent hispano-américain. De même en 1891, alors qu'il participe comme représentant de l'Uruguay à la conférence monétaire des républiques d'Amérique, Martí s'oppose à toute convention de réciprocité commerciale. Il est le premier à instruire le procès du panaméricanisme dont « rien de pratique ne peut sortir qui ne soit ce qui convient aux intérêts nord-américains, qui ne sont pas bien entendu les nôtres ».
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Écrit par
- Evelyne PISIER : professeur au département des sciences politiques de l'université de Paris-I
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