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JUDAÏSME Histoire des Hébreux

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L'époque classique antique (540 av. J.-C.-125 apr. J.-C.)

Alors que l'époque biblique est centrée sur la terre de Canaan, où Israël connaît une existence politique de plus de huit siècles, l'époque classique concerne les Juifs d'une diaspora déjà constituée autant que ceux du pays d'Israël. Alors qu'auparavant seul l'Orient était en relation avec Israël, c'est maintenant l'Occident gréco-romain qui se heurte à ce dernier et donne à son histoire une dimension universelle. Les Hébreux, qui jusque-là étaient assiégés par le polythéisme, voient alors leur religion s'affermir et entrer dans une période d'expansion. La vision chrétienne de l'histoire réserve à cette période le terme de « judaïsme », un judaïsme qu'elle estime révolu à l'avènement du christianisme ; pour les juifs, au contraire, le terminus ad quem de cette période est exclusivement politique.

Le Second Temple, la tutelle perse et hellénistique

À la suite de l'édit de Cyrus, des convois d'exilés rentrent en terre d'Israël. Les nouveaux arrivants se heurtent aux populations locales, malgré la protection lointaine des Perses Achéménides. Les terres abandonnées sont remises en culture, des maisons sont bâties dans un périmètre restreint autour de Jérusalem. Le culte sacrificiel reprend sous le grand prêtre Jésus, avant même la reconstruction du Temple, préconisée par le prophète Zacharie. Cette communauté est déchirée par la lutte entre propriétaires terriens et journaliers, entre créanciers et débiteurs insolvables asservis. Des réformes sont menées à bien, sur le plan social par Néhémie, envoyé du Grand Roi, sur le plan religieux par Ezra le Scribe. L'assemblée de la Porte des eaux adopte les règlements constitutifs dits Teqanot-Ezra, en vertu desquels le régime monarchique disparaît. On désigne parfois du terme de nomocratie le système adopté par les Juifs du Retour : la loi religieuse devient la loi de l'État dont le chef est le grand prêtre, assisté par une assemblée dite Grande Synagogue, institution souvent évoquée mais que l'érudition contemporaine cerne malaisément. Les sessions de l'assemblée sont espacées ; un conseil restreint, les nobles de Judée, constitue un sénat permanent. Le pays s'appelle – d'après les monnaies et les papyrus d'Éléphantine – Yehūd, Judée. Il demeure sous la tutelle perse jusqu'à la conquête d'Alexandre le Grand (332). La suzeraineté appartient ensuite aux rois hellénistiques, Lagides d'Égypte ou Séleucides de Syrie. On sait peu de choses sur cette longue période : au départ, Yehūd est une colonie juive vivant à Jérusalem et dans les alentours ; l'arrière-pays, dévasté, lui est disputé par les Samaritains ; au terme de cette période, une population nombreuse vit dans cités et villages à travers tout le pays et sa richesse suscite les convoitises étrangères ; la pratique et la connaissance de la Loi sont fortement enracinées, jusque dans les couches paysannes. L'écriture carrée dite assyrienne a remplacé l'ancienne écriture dite hébraïque en usage depuis Moïse et gravée sur la pierre et l'argile à l'époque royale.

À la fin du iiie siècle, la civilisation hellénistique s'introduit en Judée, où l'on construit des cités grecques telles que Marissa, où l'on étudie les auteurs grecs, où des écoles s'ouvrent sur le modèle grec, comme celle de Jésus fils de Sira, l'auteur de l'Écclésiastique.

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Devant l'ascension de la puissance romaine en Orient, le suzerain séleucide Antiochus IV Épiphane cherche à créer un empire hellénistique. Il impose par édit la religion grecque en Judée, avec l'accord du grand prêtre hellénisant Jason, bientôt supplanté par Ménélas. Le Temple est consacré à Zeus Olympien et la pratique du judaïsme devient passible de mort. Une persécution religieuse – la première de l'histoire – s'abat sur les couches populaires rétives à l'hellénisme.

La révolte éclate en 168 avant notre ère, dans le village de Modin, dont les habitants massacrent le détachement royal chargé d'imposer l'hellénisation. Mattathias, prêtre de la famille asmonéenne, en prend la tête avec ses cinq fils : Jean, Simon, Juda, Éléazar, Simon. Ces chefs de la résistance d'abord, de l'insurrection populaire ensuite, sont dits Macchabées (dont l'étymologie probable est l'araméen maqab, marteau).

Le régime asmonéen (165-63 av. J.-C.)

La guerre populaire contre les Séleucides dure vingt ans. Mais très vite Jérusalem est libérée, le Temple purifié et rendu au culte du Dieu d'Israël ; une fête commémore l'événement, ānukkāh(l'« inauguration »). En 145, l'appui de Rome ayant été sollicité et obtenu par les Juifs, le souverain de Syrie reconnaît l'indépendance du pays. Simon Macchabée est investi Sar-Am-El (« prince du peuple de Dieu ») par l'assemblée tenue en 140. Il entretient des relations diplomatiques avec Rome et Sparte, frappe ses propres monnaies, entreprend la conquête de la Transjordanie. Il instaure une dynastie qui détient le grand pontificat et la puissance politique. Ses successeurs sont Jean Hyrcan (135-104), Juda-Aristobule et Antigone (104-103), et surtout Jonathan- Alexandre Jannée (103-76). Celui-ci prend le titre de roi et poursuit la politique expansionniste de la dynastie, annexant la Galilée, l'Idumée, le littoral méditerranéen avec Jaffa et Alep. Il impose le judaïsme à toutes les cités de son obédience, mais se heurte à l'opposition du Sanhédrin, cour suprême d'Israël. La tradition juive est défavorable à Alexandre Jannée. Qu'il ait conquis un territoire rendant à Israël les frontières de David, qu'il l'ait couvert de places fortes, qu'il ait développé la vie économique avec succès, au point de donner à son royaume une prospérité sans égale, qu'il ait converti des païens, qu'il ait pratiqué les préceptes religieux avec ferveur et pompe, cela ne lui est pas compté. Il avait en effet choisi la tendance sadducéenne, maîtresse du Temple. Faisant remonter leur origine au grand prêtre Sadoq, les sadducéens s'attachent exclusivement à la Loi écrite interprétée avec rigueur et à la lettre ; ils refusent les croyances populaires (existence des anges et des esprits, Au-Delà, résurrection, immortalité de l'âme) ; le culte sacerdotal est pour eux l'élément majeur de la religion ; ils rejettent toute adaptation des pratiques. Les pharisiens, au contraire, admettent qu'il est une Loi orale révélée à Moïse sur le Sinaï et transmise de génération en génération ; ils sont stricts dans leur pratique des préceptes et se séparent (parūš, séparé) des ignorants et des impies ; pourtant, ils reçoivent les coutumes et traditions populaires, particulièrement l'attente messianique et la certitude de la résurrection, s'attachent à l'enseignement et sont disposés à adapter la loi religieuse aux nécessités nouvelles, selon le principe : « Tout ce qu'un pieux disciple enseigne découle de la révélation reçue par Moïse au Sinaï. » Alexandre Jannée pourchassa donc et décima les maîtres pharisiens qui lui reprochaient d'avoir uni en sa personne royauté et sacerdoce. La secte essénienne, rigoriste jusqu'au refus de la vie politique, comprend des groupes conventuels menant une existence isolée dans le désert, obéissant à une règle, suivant un calendrier religieux différent de celui du Temple. Les manuscrits de la mer Morte découverts en 1948 ont permis de connaître leur principal établissement, Qūmran, dont on a pu reconstituer les installations, où leur temps se partageait en travail manuel, étude et prière, et où n'étaient admis, après un difficile noviciat, que les âmes d'élite. Des trois principales sectes mentionnées ici, celle des pharisiens avait prévu l'instruction obligatoire dans son programme : un de ses sages, Simon ben Shétah, l'avait décrétée sous le règne même de Jannée. Les pharisiens triomphèrent des sadducéens amis du trône et des esséniens adeptes d'une pureté érémitique ; ils animèrent seuls la synagogue, assemblée d'étude et de prière, qui avait gagné villes et villages d'Israël. À la mort du roi s'inscrivit dans le « rouleau de jeûne » – calendrier des jours où le jeûne est interdit – un jour faste. Salomé-Alexandra, veuve de Jannée, lui succéda (76-67) : elle changea de politique intérieure en faisant appel aux pharisiens. Son fils, Hyrcan II, disputa ensuite le pouvoir à son frère Aristobule et fit appel à Pompée. Celui-ci s'empara de Jérusalem en 63, transformant la Judée en province romaine.

La domination romaine

La Judée garde son grand prêtre, chef théorique de l'État, elle a parfois même un roi : Hérode le Grand (37-4) ; mais ce sont des créatures de Rome agissant sous le contrôle du gouverneur provincial de Syrie-Palestine. De 6 à 67 après J.-C., c'est l'administration directe qui prévaut, la Judée obéit aux procurateurs Coponius (6-9), Marcus Ambilulus (9-12), Annius Rufus (12-15), Valerius Gratus (15-26), Ponce Pilate (26-36), Marcellus (36-37), Marullus (41-43), Cuspius Fadus (44-46), Tibère Alexandre (46-48), Ventidius Cumanus (48-52), Antonius Felix (52-60), Porcius Festus (61-62), Albinus (62-64), Gessius Florus (64-67), qui résident à Césarée, sauf lors des fêtes juives où ils viennent à Jérusalem pour écraser un soulèvement éventuel. Le grand prêtre officie au Temple, mais il est privé de tout pouvoir, même judiciaire. La Judée romaine, très peuplée – elle comptait selon le recensement ordonné par Néron environ deux millions et demi d'âmes –, connaît une forte activité économique dont la fiscalité romaine tire d'énormes tributs. Le blé, l'huile, le miel sont chargés, à Ptolémaïs et à Césarée, sur des navires à destination de Rome. Les Romains encouragent surtout la culture de l'olivier, d'où l'expression zeitun-er-Rum(« oliviers des Romains ») en usage chez les Arabes. Les abords de la mer Morte, avec la ville d'Ein-Gueddi, sont couverts de vignes pourvoyeuses de crus de qualité. De grands travaux mobilisent une main-d'œuvre corvéable : construction de routes, de forteresses, de cirques, de thermes, de temples dans les cités à population grecque. À Jérusalem, Hérode, soucieux d'accroître sa popularité, dépense des sommes considérables pour faire reconstruire le Temple. Partout s'édifient des mausolées et des synagogues. La domination romaine paraît engendrer une prospérité matérielle indiscutable. L'opinion des Juifs est pourtant partagée sur l'œuvre des occupants : « Rabbi Jossé et Rabbi Siméon étaient ensemble ; avec eux se trouvait Juda, un fils de prosélyte. Rabbi Juda ouvrit la bouche et dit : Comme sont beaux les travaux de cette nation ; ils ont ouvert des rues, lancé des ponts, édifié des thermes ! Rabbi Jossé garda le silence. Rabbi Siméon répondit : Tout ce qu'ils ont construit, ils ne l'ont construit que pour eux-mêmes ; ils ont ouvert des rues pour y installer des prostituées, des thermes pour leur plaisir et des ponts pour y percevoir des péages » (Sabbat33 b). En fait, l'agitation antiromaine est endémique : en moins d'un siècle, on compte vingt-six soulèvements armés des Juifs contre Rome, tous suivis d'une répression atroce (avec crucifixion des chefs). Le mouvement de Juda le Galiléen, qui se rattache au parti extrémiste des zélotes, s'empare de places fortes et proclame une république juive ; Juda est tué, mais ses fils Jacob, Simon et Ménaḥem poursuivent son œuvre et meurent à leur tour exécutés par les Romains. Un disciple de Jésus de Nazareth, Siméon, fait partie des zélotes (Luc, vi, 15). Jésus lui-même est considéré par ses disciples et ses partisans comme le roi qui délivrera Israël de l'oppression. Ainsi s'explique le motif de son exécution, apposé sur la croix : « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs ». Sous Néron, en 66, éclate une insurrection généralisée ; le prince proromain Agrippa doit s'enfuir, le grand prêtre Ananias, collaborateur de l'ennemi, est mis à mort, les troupes romaines (la XIIe légion commandée par Cestius Gallus, gouverneur de Syrie) sont chassées du pays. On frappe des monnaies à la devise « An I de la Liberté ». Un gouvernement à majorité pharisienne est installé à Jérusalem, vite contesté toutefois par les extrémistes Siméon bar Giora et Jean de Giscala qui s'emparent du pouvoir. Néron envoie alors en Orient Vespasien avec la Ve et la Xe légion. Une reconquête des places fortes ouvre la route de Jérusalem qui est assiégée à partir de mars 70. La cité est surchargée de réfugiés et de pèlerins venus à Jérusalem pour la Pâque : la famine est effroyable, une enceinte romaine de 7 km interdit l'arrivée des secours. Du 1er juillet au 26 août les assauts se succèdent ; le Temple est incendié le 28 août ; Jérusalem est rasée. À Rome, en 71, le vainqueur de Jérusalem, Titus, célèbre son triomphe : sur l'arc élevé en son honneur est sculpté le mobilier cultuel du Temple. Au soir du triomphe, Siméon bar Giora, âme de la Guerre des Juifs, est étranglé dans le Tullianum. Pourtant une dernière place juive, Massada, tint jusqu'en avril 73 (74 selon certains). Les fouilles effectuées sur le site en 1964 confirment les récits de Flavius Josèphe. Dans cet ancien palais d'Hérode, les combattants tinrent plusieurs mois avec leurs familles et s'entr'égorgèrent pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi.

De l'an 71 au royaume de Bar Kokhba (135)

Après la répression s'opère une certaine reconstruction. Des propriétaires terriens prudents ont pu garder leurs domaines. Les terres confisquées appartiennent à l'empereur et sont cultivées par des paysans juifs devenus tenanciers. Les ruines sont relevées. Une juridiction juive est tolérée par les Romains, mais limitée aux questions religieuses : celle du Patriarche. Dans des conditions encore mal connues se prépare une nouvelle révolte. Elle éclate en 132 contre le légat Tineius Rufus. Dans un premier temps, les insurgés chassent les garnisons romaines et libèrent le pays sous la conduite de Siméon ben Koziba, dit Bar Kokhba, « prince d'Israël », que le maître par excellence, Rabbi Akiba, reconnaît comme Messie. Il bat des monnaies, perçoit les impôts, enrôle une armée, nomme des préfets. On a retrouvé une partie de la correspondance administrative de Bar Kokhba ainsi que nombre de manuscrits et vestiges de toute sorte lors de fouilles systématiques conduites depuis 1960 dans diverses grottes, et tout particulièrement celle du Nahal Héber près de la mer Morte. En 135, Jules Sévère lance une offensive romaine victorieuse qui fait disparaître le royaume de Bar Kokhba. Jérusalem est rasée ; sur ses ruines est édifiée une cité païenne dédiée à Jupiter Capitolin : Aelia Capitolina. On terminait en 1983 les immenses travaux de fouille et de remise en état de l'artère principale d'Aelia Capitolina, le Cardo, aujourd'hui galerie marchande admirablement restituée sur la jonction du quartier juif et du quartier musulman de la vieille ville.

La Diaspora

Après la disparition politique d'Israël, les centres vitaux du judaïsme se déplacent vers les communautés juives implantées depuis longtemps au-dehors, vers la Diaspora. Ce terme grec désigne, dans l'Antiquité, les groupements juifs du monde gréco-romain. Son importance dépasse les cadres mêmes du judaïsme : dans la Diaspora, en effet, se nouent des contacts fréquents et féconds entre Juifs et Gentils ; c'est dans la Diaspora que la mission chrétienne fit ses premiers pas.

Dès l'époque du royaume d'Israël, des Hébreux s'étaient établis hors de leur pays. Une colonie israélite s'était créée en Syrie vers 850 avant J.-C. à la suite du traité conclu entre les rois Ben Hadad de Syrie et Achab d'Israël (I Rois, xx, 34). En 722, la déportation des Israélites et, en 586, celle des Judéens avaient enraciné des communautés juives sur les rives de l'Euphrate, tandis que des fugitifs gagnaient l' Égypte. Ceux-ci sont enrôlés par le pharaon Psammétique II pour défendre les marches méridionales de l'Égypte. Les Juifs constituent une garnison dans l'île d' Éléphantine (zone d'Assouan) ; des papyrus araméens retrouvés sur place montrent que les soldats juifs et leurs épouses recevaient une solde du pharaon, puis des Perses, qu'ils cultivaient des terres, qu'ils avaient édifié un temple et correspondaient avec l'autorité religieuse de Jérusalem. Ils parlaient une langue voisine de l'hébreu, l'araméen. En Occident, les communautés sont nombreuses dès le second siècle avant J.-C. : elles comprennent soit des esclaves importés à la suite des campagnes de Rome, soit des émigrants chassés par la misère. Les deux guerres des Juifs contre Rome et leur répression accroissent le nombre des esclaves juifs en Italie, en Espagne, en Sardaigne. Ces esclaves sont affranchis ou rachetés par les communautés locales qui se conforment ainsi au précepte religieux du PidyonŠebūyim(« rachat des captifs »).

Diaspora juive dans l'Empire romain - crédits : Encyclopædia Universalis France

Diaspora juive dans l'Empire romain

Entre la République et l'Empire, la Diaspora passe de quelques milliers d'âmes à près de 3 millions. Les principales communautés sont celles de l'Égypte (120 000 à Alexandrie), de la Grèce insulaire et péninsulaire, des Parthes, de Rome (50 000 à la fin de la République). Les Juifs jouissent d'un statut d'égalité ; leur religion est « licite », son exercice garanti par des décrets impériaux. Ils ne sont pas astreints au culte impérial et reçoivent leur part des distributions publiques de blé et d'huile (avec un jour de retard si la distribution a lieu un sabbat). À la mort de Jules César, les Juifs de Rome, reconnaissants, veillent plusieurs nuits devant son bûcher (44 av. J.-C.). Des heurts entre Juifs et Gentils se produisent à Alexandrie, ainsi qu'en Cyrénaïque et à Chypre, où des révoltes juives éclatent en 117.

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Chaque communauté est dirigée par un conseil d'Anciens (presbuteroi) qui délègue ses pouvoirs à des archontes et à des fonctionnaires. À Rome, les lieux de culte juifs s'appellent des proseuques ; ceux de Rome même n'ont pas été retrouvés ; mais, à Ostie, on a dégagé en 1962 une synagogue ( ?) du ive siècle. La synagogue la plus fameuse était celle d'Alexandrie, dite diphloston(« double-nef »), si vaste que des signaux optiques étaient nécessaires pour indiquer les temps des répons aux fidèles. La synagogue de Doura-Europos en Syrie (245), avec ses parois intérieures recouvertes de fresques historiées, est un joyau de l'art juif classique. À Rome, dans six catacombes juives, dont deux sont encore visibles sur la via Appia et la via Nomentana, on a découvert 534 inscriptions funéraires en hébreu ou en grec avec le symbole du chandelier à sept branches.

Les juifs de la Diaspora parlent et lisent le grec ; ils possèdent une version grecque de la Bible, la Septante. Des contacts culturels entre juifs et païens naquit une abondante littérature juive en grec (dont les œuvres de Philon le Juif, au ier s.). La Diaspora fait un effort efficace de prosélytisme auprès de la société païenne ; affranchis, petites gens, notabilités même rejoignent les communautés juives : ainsi Caecilius de Calaete, rhéteur du siècle d'Auguste, Octavie, fille de Claude, Hélène, reine d'Adiabène des Parthes (dont le sarcophage est au musée du Louvre). Le christianisme est prêché dans les synagogues de la Diaspora, qui se trouvent généralement au bord des cours d'eau. « Le jour de sabbat, raconte Paul, nous nous rendîmes hors de la porte vers une rivière où nous pensions que se trouvait un lieu de prière » (Actes des Apôtres, xvi, 13). Dans la Diaspora, la concurrence dans l'œuvre de conversion des païens est vive entre juifs et chrétiens. Le christianisme l'emporta par suite de l'abandon par les adeptes de Paul des pratiques juives, notamment de la circoncision. La Diaspora devait reprendre en charge les destinées spirituelles du judaïsme après la ruine de l'État. Au terme d'une longue maturation, sa branche la plus vive, celle de Babylone, modela l'observance et la pensée rabbiniques, en développant la Loi orale dont la compilation écrite donnera le Talmud.

La civilisation juive

La civilisation juive trouve sa meilleure expression en terre d'Israël, mais la communauté de la Diaspora, à Rome, en Grèce ou chez les Parthes, en fournit une sorte de microcosme. Toute définition en cette matière est contestable : en effet, non seulement les Juifs ont survécu à l'Antiquité, mais encore leur mode de vie et de pensée est demeuré vivant. La racine de cette culture est la révélation de Dieu faite à tout le peuple au pied du Sinaï. Chaque juif en est le détenteur, et aucun ne peut s'en prévaloir de manière exclusive. À travers les livres bibliques, le Nouveau Testament, les écrits de Flavius Josèphe et l'enseignement oral, le peuple intervient constamment, prend parti, fait et défait les pouvoirs, les remet toujours en question. Ainsi, dans son autobiographie, Flavius Josèphe relate-t-il les multiples assemblées tenues dans les marchés ou les synagogues pour décider de la conduite de la guerre. Populaire, frondeuse, démocratique, la société juive est aussi passionnément légaliste, et c'est dans l'école, auprès du rabbi, à propos d'un précepte religieux, que la discussion est la plus vive. Aussi la pensée est-elle multiforme et les tendances théologiques très diverses, en dépit de l'unicité absolue de Dieu et de sa loi, la Tora. Enfin, la civilisation juive est historique. Les fêtes annuelles, qui drainent vers Jérusalem les familles des villages judéens ou galiléens comme des lointaines communautés de la Diaspora, commémorent l'histoire vécue : les péripéties de la Sortie d'Égypte avec la Pâque, la Révélation du Sinaï avec la Pentecôte, la traversée du désert avec la Fête des Tabernacles. Plus récentes, des demi-fêtes évoquent l'expérience de l'exil perse (fête des Pūrīm) et celle de l'insurrection contre l'oppression hellénistique (ānukkāh). L'année religieuse s'ouvre avec Rōš ha Sānāh, regard sur la Création du Monde par Dieu et sur l'avènement messianique, promesse d'unité faite au genre humain. Ces célébrations et prises de conscience nationales et universelles sont le propre, ici, non d'une caste de philosophes ou d'ermites, mais d'un peuple tout entier : elles impliquent le sentiment que le monde créé par Dieu reste inachevé. Son achèvement, auquel l'homme prend part, c'est la venue du Messie.

Les questions litigieuses touchant les Hébreux sont légion. Des attitudes théologiques ou politiques, avouées ou non, en faussent au départ l'examen. Longtemps les historiens d'obédience chrétienne – des marxistes prennent leur relais – ont rejeté dans l'irréel, en totalité ou partiellement, l'histoire des Hébreux. Ainsi la période romaine est-elle considérée comme la « fin du judaïsme » et traitée comme telle. Ainsi les deux millénaires d'existence nationale d'Israël sur sa terre sont-ils qualifiés de pure légende, la langue parlée et écrite, l'hébreu, serait une « langue bourgeoise jadis au service du seul clergé ». Si les résultats de la recherche archéologique enlèvent tout sérieux à ces conceptions, d'autres questions historiques demeurent sans solution.

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C'est d'abord la chronologie qui fait problème. Pratiquement, elle est fixée avec une certaine exactitude à partir de 1000 avant J.-C. (on dispose, en effet, pour cela, de concordances assyriennes et égyptiennes), c'est-à-dire sous Salomon. Or, selon le Ier Livre des Rois (vi, 1), Salomon aurait édifié le Temple en l'an 480 après la Sortie d'Égypte, qui correspond à 970. La Sortie d'Égypte aurait eu lieu en 1450, date qui ne concorde ni avec le calcul des années depuis la Création, selon la Genèse (1312), ni surtout avec les résultats des fouilles en Canaan (conquête de Josué au début du xiiie s.). En 1450, aucun pharaon du nom de Ramsès n'avait régné sur l'Égypte ; or une des villes construites par les Hébreux asservis s'appelait ainsi (Exode, viii, 11). On estime que les chronologies bibliques, comme les autres chronologies antiques, ne visaient pas une reconstitution mathématique du temps, mais son interprétation.

Un deuxième problème se pose avec la composition du Pentateuque. Alors que la tradition juive attribue celui-ci à Moïse, la « critique supérieure », depuis Julius Wellhausen (1878), y distingue plusieurs documents d'époques différentes, dus à des rédacteurs successifs, élohiste, yahviste, sacerdotal, deutéronomiste ; l'ensemble aurait été remanié au retour de l'Exil.

En troisième lieu, on peut s'interroger sur l'invention de l'écriture alphabétique. Elle est due, estime-t-on, aux Sémites de l'Ouest, Phéniciens ou Hébreux. Faut-il rattacher l'écriture hébraïque originelle aux inscriptions protosinaïtiques de Serābīt el-Khādim du Sinaï ?

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Les autres questions seraient les suivantes : quelle évolution connurent les Hébreux entre la mission de Néhémie en 515 et la conquête d'Alexandre le Grand en 352, l'histoire ne disposant comme documents que de quelques monnaies ? La Grande Synagogue fut-elle une session unique ou une assemblée constituante réunie à plusieurs reprises ? À quels événements font allusion les manuscrits de la mer Morte et quelles personnalités sont désignées par les appellations de Prêtre Impie et de Maître de Justice ? Que contenaient les multiples ouvrages perdus cités par la Bible : le Livre du Juste, le Livre des guerres de l'Éternel, le Livre des actes de Salomon  ? Enfin, la période des Rois fut-elle vraiment le triomphe du polythéisme cananéen en Israël et en Juda ? Mais cette question renvoie à une interprétation critique de l'histoire des Hébreux et aux interrogations mêmes qui caractérisent ce peuple dès l'origine.

— Gérard NAHON

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Écrit par

  • : directeur d'études émérite à l'École pratique des hautes études (Ve section, sciences religieuses)

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