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LA VIE RÊVÉE DES ANGES (É. Zonca)

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Le jury du festival de Cannes 1998, dans son audace, ne s'est pas trompé en couronnant le premier long-métrage d'un réalisateur de quarante et un ans, Érick Zonca, d'un double prix d'interprétation féminine. Si La Vie rêvée des anges narre la rencontre de deux personnages opposés, le film, d'un même mouvement confronte et lie l'une à l'autre deux actrices de nature hétérogène. Visage au départ buté, la brune Élodie Bouchez (remarquée dans Les Roseaux sauvages, d'André Téchiné), à la dégaine de garçon manqué, déploie un corps qui se coule dans son environnement sans jamais s'y dissoudre. D'une nervosité à fleur de peau, sans cesse sur le qui-vive, la blonde Natacha Régnier (que l'on a vue auparavant dans Encore,de Pascal Bonitzer) semble ne jamais pouvoir trouver sa place ni ses marques dans un film où elle se sent, par nature, comme une intruse. Même en ajoutant qu'Érick Zonca donne une étrange ambiguïté à Grégoire Colin dans le rôle ingrat de Chriss, un fils à papa névrosé, et une fragilité pathétique à deux videurs de boîtes conventionnels, Fredo (Jo Prestia) et le « gros » Charly (Patrick Mercado), on n'aura pas simplement résolu la question en disant qu'Érick Zonca est un remarquable directeur d'acteurs… À l'exemple des cinéastes de la nouvelle vague ou de Cassavetes, Zonca ne dirige pas ses acteurs, il les choisit. Ensuite, scénario et mise en scène permettent aux personnages et aux situations d'aller jusqu'au bout d'eux-mêmes.

Le titre initial du film, Croix, soulignait la construction fortement symbolique et les limites formelles du scénario. La Vie rêvée des anges commence par la rencontre, hautement improbable ailleurs que sur la page blanche d'un scénario, de la routarde Isa (Élodie Bouchez) et de Marie (Natacha Régnier), la citadine, révoltée mais frileuse. D'emblée, le spectateur croit deviner la suite : une amitié qui se voudrait indéfectible mais qui éclatera à l'épreuve de la réalité sociale, en marge des autoroutes de l'avenir qui se croisent dans cette ville de Lille. Loin de se dérober à l'affrontement avec le scénario social traditionnel et naturaliste, Érick Zonca se contente de le déborder en l'épuisant. Si la marginale, sac au dos et blouson fatigué, évolue de l'atelier de couture vers un autre atelier apparemment semblable à celui dont les héroïnes ont cru pouvoir s'échapper, la fable n'est que très indirectement politique. C'est à un parcours moral et quasi religieux que nous invite La Vie rêvée des anges. Conscience de classe et pesanteur sociale sont bien présentes, mais sans que la lutte collective ou la révolte anarchisante paraissent de possibles ripostes à cette génération de l'« après-Mur de Berlin ». Au plus, on assiste à une petite rébellion dérisoire, lorsque les deux copines se lancent, dans une galerie marchande, à la chasse au jeune cadre dynamique. Sinon, c'est la « débrouille », entre autres sous la forme de l'appartement que l'on squatte. C'est aussi l'envie de « s'en sortir », terme aussi usé que le point de départ de son scénario, auquel Érick Zonca rend toute son ambivalence.

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C'est moins le fait de sortir de soi qui détermine l'attitude de Marie que le fait de s'occuper de soi. Sa passion soudaine pour Chriss, où elle se montre incapable d'envisager une autre solution que de se sauver soi-même, la renforce dans son narcissisme : elle est aimée, elle n'a donc besoin de personne. C'est oublier l'irréductible différence d'intérêts et de situations : le cynisme de Chriss est un luxe qu'elle ne peut pas, elle, se payer…

Dure à la pluie et à la fatigue des routes, noire de chevelure, Isa n'en est pas moins souriante. Son itinéraire, qui ne rejette pas plus le physique que l'argent de Charly, même « sans coucher », se révèle, par pur instinct, plus spirituel. D'une spiritualité sans but, certes, lorsqu'elle se passionne pour la jeune fille dont elle occupe l'appartement, en coma prolongé à la suite d'un accident, au point de lui rendre visite chaque jour à l'hôpital et de remplir son journal à sa place. Si elle n'envisage pas de s'en sortir par les autres, ce ne saurait être non plus sans eux, même si c'est parfois à leur détriment (Charly), en s'occupant d'une « morte » et sans voir venir le suicide de Marie. Ce double itinéraire est moins contradictoire que complémentaire : si l'échec de Marie est patent, que gagne Isa, sinon le droit de survivre ? Chacune a fait l'ange à sa manière, rêvant sa vie avant de revenir brutalement au sol...

La mise en scène d'Érick Zonca est à l'aune de ses personnages et de son propos. Au spectateur de rêver à son tour la vie des personnages au-delà de ce que l'objectif ne peut qu'enregistrer – mais jamais en deçà, jamais dans un misérabilisme ostentatoire – et de voir les anges où il peut, où il veut. Une mise en scène quotidienne, à hauteur de sac à dos. Le dernier plan en marque l'aboutissement logique : fausse reprise des plans de l'atelier du début, des fils de tissus aux fils électriques… « On dirait que vous avez fait ça toute votre vie », remarque un chef compréhensif. Échec ? En partie seulement, puisque Isa bénéficie de la leçon tragique de son aventure avec Marie, puisque le travelling sur la salle la relie à ses semblables, toutes différentes… Il n'y a là ni dénonciation sociale ou politique ni constat indifférent, comme en témoigne l'émotion qui nous saisit. Les anges continuent de rêver plus ou moins de leur vie.

— Joël MAGNY

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Écrit par

  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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