ASSYRO-BABYLONIENNE LITTÉRATURE
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Écrit et littérature
On ne se ferait pas une idée exacte de la littérature babylonienne si l'on n'avait présent à l'esprit ce que représentent l'écriture et l'écrit dans cette civilisation millénaire.
Innombrables sont les textes de la pratique, contrats, documents économiques ou administratifs, lettres officielles ou privées. Abondantes aussi sont les œuvres savantes dans tous les chapitres de la connaissance. L'écriture y fixe une inlassable investigation du réel, explorant des voies fécondes ou se fourvoyant dans des impasses. La science de l'homme débouche sur la médecine : des milliers de tablettes recomposent pour nous des traités de thérapeutique ou de pronostics, des formulaires ou des recueils d'ordonnances. La science du langage s'y évertue en listes, en vocabulaires, en commentaires ou en paradigmes. L'étude du ciel s'ouvre non seulement sur des observations et des tables astronomiques, mais aussi sur une immense production astrologique. Celle-ci n'est elle-même qu'un des chapitres de la science proliférante de la divination, dont témoignent des bibliothèques entières d'ouvrages spécialisés. La plus importante est peut-être celle des haruspices, qui, des siècles durant, ont inlassablement consigné les observations faites sur les foies et les entrailles des moutons sacrifiés à cette fin.
La littérature religieuse ne le cédait guère en abondance à la littérature magique ou divinatoire. Chaque collège de prêtres avait ses tablettes rituelles, ses prières, ses lamentations ou ses chants. C'est d'ailleurs dans les temples que se sont le plus souvent constituées et le plus longtemps maintenues les principales bibliothèques du pays.
Cette extraordinaire fortune de l'écrit s'explique moins par les nécessités économiques et sociales que par la valeur qu'avait le verbe dans la pensée mésopotamienne. Nommer, pour elle, c'est réellement créer, et fixer une notion par l'écriture, c'est lui donner forme définitive et irrévocable. De là, l'importance du mot exact, de la formule précise, de la phrase sciemment composée dans les textes visant à une efficience quelconque. L'écriture n'est jamais gratuite, et l'attitude attentive du scribe à la propriété de ce qu'il écrit a porté les mêmes fruits dans les œuvres purement littéraires que dans les formules magiques ou dans les termes choisis pour une prière.
Que l'on pense aussi à ce qu'était l'apprentissage de son art pour un scribe akkadien. L'écriture cunéiforme était d'une effrayante ou, peut-être, d'une merveilleuse complexité. Les études étaient longues et se faisaient sur les textes (copies, dictées ou récitations). En s'exerçant à écrire, l'apprenti se nourrissait de la tradition des ouvrages techniques ou des grandes œuvres du passé, qu'il copiait avec application. Si l'on ajoute à cela l'indestructibilité normale des tablettes d'argile, support de cette tradition, on comprendra son étonnante permanence au cours des siècles.
Un autre trait, dans cette littérature, doit être tenu pour essentiel, en ce qui concerne surtout les grandes œuvres de l'esprit : la littérature assyro-babylonienne est foncièrement bilingue. Dès le moment où la pensée akkadienne commence à s'exprimer, elle est tout imprégnée de la culture sumérienne, avec laquelle, pendant des siècles, elle a déjà vécu en une enrichissante osmose. Lorsque les Sumériens disparurent en tant que peuple, leur héritage resta vivant et fécond. On continua, toujours peut-on dire, à recopier des textes sumériens, à pourvoir certains d'entre eux de traductions babyloniennes, et à doter inversement diverses œuvres babyloniennes d'une version sumérienne. Or, par la langue, par la pensée, par leur vision du monde, par la structure même de leur intelligence, les deux peuples étaient radicalement différents. Cette hétérogénéité foncière se révéla, de part et d'autre, plus stimulante que ne l'aurait été sans doute l'influence réciproque de deux pensées plus proches l'une de l'autre. Leur coexistence féconde se perpétua dans cet humanisme suméro-akkadien qu'illustrait ce dicton ancien : « Que serait un scribe qui ignorerait le sumérien ? » On a pu dire avec raison que, grâce à ce fructueux dualisme, chacun des deux peuples est allé plus loin et plus haut qu'il n'aurait fait par les seules forces de son propre génie.
La Mésopotamie ancienne a connu presque tous les genres littéraires, hormis les contes dont un seul nous est parvenu, et la littérature théâtrale que semblaient pourtant annoncer certains poèmes sumériens apparemment à plusieurs voix, la vogue des « débats », les fables à deux personnages et divers dialogues « philosophiques » ou satiriques.
C'est en d'autres voies que s'est épanouie la pensée akkadienne.
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Écrit par
- René LABAT : membre de l'Institut, professeur au Collège de France, directeur à l'École pratique des hautes études
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