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LOTERIES

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Les loteries à résultat différé

Les loteries à résultat différé peuvent s'adresser à un nombre très grand, sinon illimité de joueurs (plusieurs milliers ou millions...) et nécessitent souvent une infrastructure complexe (agents, receveurs, billetterie, etc.), ce qui en réserve l'organisation à une collectivité ou à une administration publique et oblige à renvoyer le résultat à un moment futur (fixé à l'avance). Pour participer, les joueurs reçoivent une grille individuelle (billet, ticket, carton). Destinées au plus grand nombre, contrairement aux loteries à résultat immédiat, plus confidentielles et plus élitistes, les loteries à résultat différé sont le jeu de hasard des classes populaires.

Les loteries à résultat différé se répartissent en deux familles principales : les loteries à billets (loteries au tableau) et les loteries à numéros.

Les loteries à billets

Les loteries à billets sont l'exemple même du pari au tableau. Les lots, en effet, sont soigneusement définis, qu'ils soient en espèces ou en nature, et annoncés à l'avance par voie d'affiche (le tableau). La date du tirage fait elle aussi l'objet de la même publicité. L'opérateur émet un nombre quelconque, mais précisé, de billets prénumérotés. Un tirage au sort a lieu à la date promise, seuls les billets tirés offrant droit aux lots.

Mis au point en Flandre au xve siècle, ce système n'a guère évolué. Il est parfois connu en français sous le nom de tombola. L'ex-Loterie nationale française (1933-1990) ne fonctionnait pas autrement. Toutefois, c'est une variante qui fut d'abord introduite en France par François Ier en 1539 : nommé blanque (de l'italien bianca), le jeu était une loterie à double tirage avec des billets nominatifs et des billets noirs (gagnants), ou blancs (perdants). À ces loteries trop simples, les pays de l'Europe du Nord ont substitué, sans doute à partir du xviie siècle, le principe de la loterie par classes (Klassenlotterie, ou « loterie hollandaise ») : les joueurs achètent une sorte d'abonnement, assez coûteux, à une série de tirages où les rangs s'éclaircissent au fur et à mesure mais où les lots progressent. Les loteries par classes sont restées très prisées aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et au Danemark. Enfin, les sweepstakes sont des loteries à deux temps, d'origine anglaise, apparues vers le milieu du xixe siècle, où à un tirage classique s'ajoute le résultat d'un événement sportif (concours hippique, course de voitures) qui classe les gagnants. Le Irish Hospitals' Sweepstake, aujourd'hui abandonné, a longtemps représenté la formule.

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Instruments de charité et de philanthropie, et de ce fait échappant aux condamnations morales, exploitées même par des Églises, mais aussi un peu ternes et assez peu ludiques, les loteries à billets connaissent depuis les années 1970 un irrésistible déclin qui a conduit presque partout à leur abandon.

Les lotos et autres loteries à numéros

Les loteries à numéros permettent aux joueurs de choisir les numéros sur lesquels ils veulent parier. Pour ce faire, ils indiquent sur une grille prénumérotée, en les cochant, les numéros joués. L'exploitant peut annoncer des lots d'autant plus alléchants que leur montant n'est généralement pas connu à l'avance. Le jeu prend alors un tour plus excitant et plus « ludique » qui le rapproche des jeux de casino. De fait, le pari à la cote fut un des premiers moteurs de cette catégorie de loteries.

C'est à Gênes à la fin du xvie siècle qu'est née la première loterie à numéros. Une réforme constitutionnelle, imposée en 1576, avait créé un collège de 120 sénateurs parmi lesquels cinq étaient tirés au sort tous les six mois pour assurer l'exécutif de la République. L'organisation de paris informels sur le tirage (seminario) de ces cinq noms fut immédiate. On pouvait pronostiquer de un à cinq noms, les gains étant proportionnels au risque encouru. Un seul nom trouvé ne rapportait qu'un petit montant, les cinq noms offraient une cote mirobolante. Le nombre de sénateurs fut ramené par la suite à 90, mais les paris – connus sous le nom de giocodelseminario – redoublèrent, en dépit des protestations du gouvernement qui multiplia les interdictions. Finalement, l'État génois en vint à légaliser en 1643 cette nouvelle loterie et à l'organiser à son profit. Le lottodelseminario fit tache d'huile : les États voisins – Milanais, Piémont, Toscane – y sacrifièrent à leur tour. À la fin du xviie siècle, la loterie génoise avait conquis une bonne partie de la péninsule. Les avantages du nouveau jeu séduisirent d'autres pays européens : la Bavière l'adopte en 1735, l'Autriche en 1751 ; en 1757, Casanova lui-même s'en fait l'introducteur en France ; la Prusse et l'Espagne suivent en 1763, la Pologne en 1768. Toutefois, si les profits sont grands, les inconvénients ne sont pas moindres : comme à la roulette, et comme dans tous les paris à la cote, la banque peut « sauter ». Mais ici, ce sont les ressources de l'État ! Ces dangers, que le moralisme triomphant du xixe siècle a volontiers grossis, ont conduit les administrations à délaisser le « lotto di Genova », rayé progressivement des jeux publics. Seuls deux États lui sont restés fidèles : l'Italie, son berceau, où le Lotto d'Italia reste fort populaire, et l'Autriche, qui n'a pas abandonné son vieux Zahlenlotto 1-90.

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Pourtant, les États-Unis découvrent depuis peu les loteries à la cote. Il est vrai que la longue période de prohibition qu'a connue ce pays de 1892 à 1963 y avait favorisé les jeux clandestins, en particulier les numbersgames (jeux sur numéros). C'est pour concurrencer ces loteries illégales que les opérateurs publics ont lancé, dès 1975 (dans l'État du New Jersey), des numbersgames légaux où il faut choisir trois ou quatre numéros, dans l'ordre ou dans le désordre, sur un total de dix (ou plus), avec mise variable. Les gains étant des multiples des mises, quand trop de joueurs jouent les mêmes numéros, les opérateurs, qui ne veulent pas « sauter », arrêtent la collecte des mises sur ces numéros.

Les loteries à la cote sont restées des jeux un peu sulfureux. On ne s'étonnera pas d'apprendre que les loteries clandestines telles que le jogo do bicho brésilien ou les loteries chinoises traditionnelles (chi-fa ou « jeu des 36 bêtes », chi-tam, chap-ji-ki, etc.), avec leur curieux (et inquiétant !) mode de tirage, forment l'essentiel de cette catégorie de jeu.

Le pari au tableau (gains fixes) est également représenté parmi les loteries à numéros. La plus ancienne est sans doute la loterie chinoise traditionnelle pak kop piu, où il faut sélectionner dix des quatre-vingts caractères imprimés sur la grille. Les gains sont fixes et connus à l'avance. Introduite aux États-Unis par les immigrants chinois, elle finit par entrer dans l'arsenal des jeux des casinos de Reno et de Las Vegas en 1933 sous le nom de Keno (ou Chineselottery). Véritable loterie permettant des tirages très fréquents et sans formalités trop lourdes (car les gains fixes ne nécessitent pas de calculs savants), les kenos ont été adoptés dans les années 1985 par plusieurs loteries d'État. Autre formule, elle aussi venue des États-Unis, le cash lotto (de 5/25 à 6/36), avec un gros lot fixe payé intégralement. Le jeu 49s, lancé par les bookmakers anglais en 1997 (loto 5/49 à gains fixes), s'apparente à cette famille appelée à se développer car elle rassure à la fois les joueurs et les exploitants.

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Mais le principe de pari qui a le plus bouleversé le marché des loteries à numéros depuis la Seconde Guerre mondiale est l'application du totalisateur, jusque-là réservé aux concours de pronostics. C'est en 1954 que deux Allemands, Peter Weiand et Lothar Lammers, eurent l'idée d'appliquer à la vieille loterie génoise, remise en service à Berlin, le principe du pari mutuel inventé à Paris par Joseph Oller en 1868 pour les courses de chevaux. Pour ce faire, ils conçurent un jeu où il faut sélectionner non plus cinq mais six numéros sur un total ramené à 49. Le « Lotto 6 aus 49 » était né, que l'informatique naissante allait puissamment aider. Lancé en 1955 par le Nordwestlotto in Nordrhein-Westfalen (devenu depuis Westdeutsche Lotterie), le jeu rencontra un succès foudroyant. Il cumule, il est vrai, beaucoup d'avantages : caractère ludique et excitant, protection des finances de l'opérateur, plus juste répartition des gains.

À partir des années 1970, la loterie au totalisateur a conquis la plupart des pays d'Europe : la Suisse avait ouvert le ban avec un loto 6/45 en 1969, suivie par la Finlande en 1971 (formule 7/39), l'Espagne (loto 6/49) et les Pays-Bas (loto 6/45) en 1974, la France en 1976, la Belgique en 1978. D'autres continents l'ont aussi adoptée : l'Australie dès 1972 (Tattslotto 6/45), puis certains États américains, telle la Pennsylvanie en 1973 (avec un loto 6/48). Depuis lors, le mouvement n'a fait que s'amplifier, gagnant le Canada, Hong Kong et, plus récemment, le Royaume-Uni, où la National Lottery, lancée en 1994, est un loto 6/49. Les formules (matrices) se sont diversifiées (de 6/40 à 7/47) et des loteries hybrides sont nées qui mêlent gains fixes et gains au totalisateur. Certains numbersgames américains se convertissent aussi au système du pari mutuel, qui permet d'éviter les mauvaises surprises.

Les loteries instantanées

Ce panorama ne serait pas complet sans les loteries instantanées « à gratter », aujourd'hui si répandues. Ici, le résultat est immédiatement révélé, après que le joueur a gratté la couche grise qui recouvre les cases. Le gain, quand il y en a un, est indiqué sur le ticket. Les premières loteries instantanées sont nées après la Seconde Guerre mondiale sous la forme de tickets préimprimés vendus sous enveloppe scellée (Japon, 1945-1948 ; Autriche et ailleurs, années 1950). Mais c'est aux États-Unis que le principe de l'enduction d'une encre opaque a été mis au point. Le procédé a d'abord été employé pour des primes publicitaires. Dès les années 1970, l'amélioration des techniques d'impression a permis aux loteries d'État d'intégrer ces tickets à gratter dans leur offre de jeux officielle. Il faut évidemment une fabrication irréprochable, que seuls quelques imprimeurs hautement spécialisés et sécurisés peuvent assurer. Leur responsabilité est grande, car d'eux dépend l'honnêteté de l'opération et l'application stricte, clés de restitution aux joueurs déterminées par l'opérateur public. Ces risques sont aujourd'hui jugés inexistants et l'engouement pour les loteries instantanées confine au phénomène de société. Celles-ci offrent, en outre, un retour aux billets prénumérotés d'antan, que des vendeurs de rue peuvent distribuer et que l'on peut offrir en cadeau.

Omniprésentes, les loteries de toutes sortes, à résultat immédiat comme à résultat différé, constituent aussi une manne pour les États. Prohibées en droit, mais autorisées par dérogation et confiées à des exploitants publics ou privés dans le cadre d'une concession – celle d'un casino ou celle d'une loterie d'État –, elles sont réglées pour laisser une marge généreuse alimentant les finances publiques. Le réalisme des gouvernants les a conduits, presque sans exception, à adopter massivement ces formes de prélèvements indolores et ludiques qui bénéficient de surcroît des techniques les plus affinées du marketing le plus efficace.

— Thierry DEPAULIS

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Écrit par

  • : licencié ès lettres, ingénieur du Conservatoire national des arts et métiers, historien du jeu

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La roulette - crédits : Kevin Horan/ The Image Bank/ Getty Images

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