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MANICHÉISME

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La communauté manichéenne

Comme ces prescriptions ne peuvent être observées à la lettre et dans la même mesure par tous, le manichéisme n'en exige la pratique rigoureuse que des meilleurs de ses fidèles. Force lui a été d'en venir à codifier une sorte de « double morale », à édicter deux régimes distincts d'observances et de règles de conduite, l'un relâché, qu'il concède par pure tolérance aux plus faibles, aux plus imparfaits de ses adeptes (ici désignés par le nom d'« auditeurs » ou de « catéchumènes »), l'autre strict, qu'il réserve à une élite, à ceux d'entre eux qui, appelés aussi « parfaits » ou « saints », appartiennent à la classe supérieure des « élus ». Les auditeurs sont simplement tenus à se conformer à un « décalogue », à un code de dix commandements, qui leur est spécialement approprié : ne pas se livrer à l'idolâtrie ou à la magie, ne pas mentir, ne pas se montrer avare, ne pas tuer, ne pas commettre d'adultère, ne pas faire preuve de duplicité ni de mollesse, ne pas négliger les exercices de piété. À part cela, il leur est permis de s'adonner à toutes sortes d'activités profanes ; ils sont libres de posséder, de bâtir, de semer, de récolter, d'être agriculteurs, artisans ou commerçants, de manger de la viande et de boire du vin, de se marier ou de vivre avec une concubine, d'avoir des enfants. Sans doute certaines de ces actions sont-elles susceptibles d'être, en un sens, tenues pour des œuvres pies, dans la mesure où elles tournent à l'avantage de l'Église, où elles tendent à fournir, selon le terme manichéen, des « aumônes » destinées aux élus, la maison édifiée se prêtant à servir de lieu du culte, le pain récolté et confectionné, la nourriture préparée pouvant contribuer à alimenter les saints, l'enfant engendré permettant de grossir un jour le nombre des recrues, et ainsi de suite. Il n'en reste pas moins que de pareils actes sont en soi autant de péchés – ou, tout au moins, d'attentats contre la Vie – et de souillures, qui enlèvent à l'auditeur tout espoir d'être sauvé dès la fin de son existence actuelle. Considérés comme de « bonnes œuvres » et momentanément pardonnés, ils ne peuvent que lui assurer la chance de renaître plus tard dans le corps d'un élu. Pour les parfaits, au contraire, les interdits ascétiques sont absolus. Tout achat, toute richesse, toute possession, la moindre occupation mondaine sont, dans leur cas, condamnés. Ils n'ont droit qu'à un repas par jour et à un seul vêtement pour l'année ; leurs jeûnes sont rudes, longs et fréquents. Outre cinq commandements particuliers, la règle des Trois Sceaux est imposée à l'élu dans toute sa rigueur : il doit sans défaillance ni exception se conformer au « sceau de la bouche », c'est-à-dire s'abstenir de la nourriture carnée, du sang, du vin, de toute boisson fermentée, comme de toute parole blasphématoire ; obéir au « sceau de la main », c'est-à-dire ne commettre aucune action, ne faire (à moins de l'accomplir pour le bien de l'Église et en vue de l'apostolat) aucun geste capable de léser en quoi que ce soit la Croix de Lumière ; observer le « sceau du sein », c'est-à-dire garder la continence la plus sévère, éviter tout contact ou tout commerce charnel, s'interdire de procréer.

L'élu serait ainsi à peu près entièrement détaché du « monde » et, par là, du Mal, s'il ne lui était pas, en fait, nécessaire de se nourrir ou, pour prendre les choses de plus haut, s'il n'avait pas pour devoir de se sustenter et de persévérer à vivre dans le monde afin d'y prêcher la bonne doctrine et d'y mener, de toutes ses forces, le combat contre le Mal. Pareille obligation pose un problème, apparemment insoluble en principe, mais que résout une certaine casuistique. On distingue, d'abord, entre aliments prohibés et aliments licites, ces derniers étant choisis parmi les fruits et les légumes qui passent pour renfermer le plus de particules lumineuses (melons, concombres, olives, etc.), tandis que l'eau et les jus de fruits constituent (à certaines doses) la boisson ; en deuxième lieu, ce n'est pas le parfait qui rassemble ou prépare les aliments de son repas : cultiver, cueillir, moudre ou presser, faire cuire, ces péchés sont pris à leur charge par les catéchumènes qui, seuls, peuvent et doivent apporter sa pitance à l'élu. Celui-ci, selon un cérémonial bien réglé, commence, en quelques formules rituelles, par maudire le porteur lorsqu'il se présente, dégage expressément sa responsabilité en attestant qu'il n'a pris aucune part à la série de crimes qui ont abouti à la confection du pain ou du plat offert, puis, néanmoins, absout le coupable qui est en même temps son bienfaiteur, et dont, au bout du compte, il accepte et, parmi des invocations et des prières, absorbe les dons. Enfin, l'élu est censé posséder le pouvoir, soit d'agglutiner à sa propre substance lumineuse les parcelles de lumière recelées dans l'aliment ingéré et, par là même, de leur assurer à sa mort le retour à la masse primitive, soit de purifier et de libérer immédiatement ces parcelles par sa digestion même, assimilée à une sorte d'opération alchimique : c'est le « Salut par le ventre » ou « par l'estomac » dont se gaussait si fort saint Augustin, une fois converti au catholicisme.

L'organisation de la communauté

L'Église manichéenne, chacune des communautés qui la composent, comprend des membres de deux sortes, massivement groupés et divisés en deux classes, dont l'une – la plus nombreuse, celle des « auditeurs » ou catéchumènes – est ordonnée et subordonnée à l'autre, celle des « élus ». D'un côté, le commun des fidèles ordinaires, le vulgaire ; de l'autre, une « élite ». En haut, des saints, revêtus d'un caractère quasi sacré ; en bas, des pécheurs ou, tout au moins, des profanes, des laïcs encore dépendants du monde et de ses tentations. Ainsi les élus s'opposent-ils aux auditeurs comme des grands à des petits, des forts à des faibles, des parfaits à des imparfaits, des spirituels accomplis à des novices. En gros, pareille distinction revient à celles qu'établissaient les gnostiques entre « pneumatiques » et « psychiques », les cathares médiévaux entre perfecti et credentes, ou, plus spécialement, les valentiniens et les naassènes entre l'« Église élue » et l'« Église appelée ». Les élus manichéens, comme les pneumatiques, sont des parfaits, en pleine possession de l'Esprit et de la Connaissance ; en eux s'incarne l'« Église spirituelle », celle de l'« Élection » ; les auditeurs, de même que les psychiques, sont eux des « croyants », imparfaitement instruits et n'avançant que progressivement et à des degrés divers dans la voie de la perfection, de simples « fidèles », avant tout tenus à observer une bonne conduite et à pratiquer une morale d'œuvres, des « appelés », invités à devenir eux-mêmes parfaits ou à se perfectionner, incités à avoir souci de leur salut et constituant, de leur côté, l'« Église psychique », l'Église de l'Âme ou des âmes, qui est aussi celle de la « Vocation ».

Vocation et Élection répondent ainsi à deux aspects distincts et hiérarchisés, mais solidaires, d'une même Église. D'une Église qui, se qualifiant elle-même de sainte et se donnant tout aussi bien le nom de Justice, entend être au premier chef une société de saints, une congrégation de justes, de purs, de parfaits, une communauté strictement spirituelle, invisiblement régie par l'Esprit (l'« Intellect » ou « Noûs-Lumière » des manichéens occidentaux) et image terrestre du Royaume divin et des êtres de Lumière qui le peuplent. Cependant, l'Église manichéenne n'est pas essentiellement – encore moins exclusivement – celle de l'Élection. Il faut éviter d'exagérer l'écart qui sépare élus et auditeurs. Outre qu'à leur « entrée en religion », au moment de leur admission, ceux-ci sont censés avoir reçu, eux aussi, « la foi et la gnose », les auditeurs sont, en commun avec les élus, reconnus par l'Église pour véritables fidèles et, comme eux, en font partie intégrante. Mais c'est à travers les élus, grâce aux contacts et aux relations concrètes créés et entretenus avec eux par leurs « aumônes », par les « services » qu'ils leur rendent, l'assistance qu'ils leur prêtent, que, tout en s'acquérant des mérites et en s'édifiant, les auditeurs nouent et fortifient les liens qui les rattachent au corps de l'Église.

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Vue sous ce jour, la structure de l'Église manichéenne répond peu ou prou au type d'organisation des sociétés religieuses qu'il est convenu d'appeler « charismatique ». L'idéal qui l'inspire est celui d'une communauté de purs Spirituels dotés des grâces et des pouvoirs qu'est ici censée procurer la gnose et appelés à en dispenser le bénéfice à leur entourage ; la division qu'elle établit parmi les adeptes aboutit à les répartir en deux classes, selon qu'ils sont capables ou dignes de recevoir en tout ou en partie les dons de la Grâce et de l'Esprit, les uns les ayant acquis et les possédant en plénitude, les autres aspirant à y avoir part ou n'en ayant que les prémices.

Avec ce mode d'organisation, un autre, toutefois, coexiste, plus compliqué et de type nettement institutionnel. La distinction entre auditeurs et élus, la subordination des premiers aux seconds y sont bien maintenues, mais les uns et les autres n'y figurent plus qu'aux deux derniers rangs d'une hiérarchie qui s'échelonne alors sur cinq degrés. En d'autres termes, aux deux classes du système précédent s'en ajoutent, par superposition, trois autres, ou, plus exactement, à un ordre qui n'en comprenait que deux s'en substitue un autre qui en embrasse cinq, c'est-à-dire, en commençant par la plus haute : celle des « maîtres », dont le nombre est en théorie limité à douze ; celle des « évêques », nommés aussi surveillants, serviteurs, diacres (soixante-douze) ; celle des « prêtres » (trois cent soixante) ; celle des « élus » et des « élues », ou des justes, des véridiques ; celle des « auditeurs » et « auditrices », des catéchumènes – le tout ayant à sa tête un « chef » unique, qui fait en quelque sorte figure de pontife suprême de la « sainte Religion ». Encore y aurait-il lieu de faire, à l'intérieur de ce cadre, leur part à des catégories plus spéciales de fidèles porteurs de titres particuliers traduisant leur qualité ou leurs fonctions propres : chef des prières ou des hymnes, chef de la doctrine religieuse, préposé aux fondations pieuses, vierge, continent, prédicateur, scribe, chantre, lecteur, etc. Le manichéisme s'est ainsi effectivement constitué en corps ecclésiastique solidement unifié, centralisé et hiérarchisé ; il l'a fait délibérément et, dès l'origine, convaincu que, comme le déclarait son fondateur, cette « bonne organisation » était l'une de ses caractéristiques majeures, la marque de sa supériorité sur les autres religions, la condition sine qua non de sa perpétuité. La centralisation est poussée à l'extrême. Successeur légitime et représentant terrestre de Mani, le chef, le « souverain pontife », le « Maître des maîtres », concentre en sa personne tout le pouvoir spirituel, passe pour diriger et gouverner l'Église, veillant au maintien et à la transmission de ses dogmes, de sa discipline, de sa tradition, en garantissant l'orthodoxie. Trait plus significatif encore : il lui est interdit d'avoir un siège ailleurs qu'à « Babylone » (en fait, à al-Madaïn, à Séleucie-Ctésiphon), c'est-à-dire, estime-t-on, au centre du monde.

Ce second mode d'organisation, de type ecclésiastique, autoritaire, jure en un sens avec le premier, plus conforme à la nature et aux tendances profondes de cette gnose qu'est le manichéisme. De fait, il contraste avec celui qu'adoptaient pour leur part les sectes proprement gnostiques et qui aboutissait à la formation de groupements plus ou moins anarchiques, de cercles, plus ou moins fermés et secrets, d'initiés peu soucieux de s'imposer une discipline et un dogme communs, portés, par un individualisme foncier, à interpréter, chacun à sa guise, doctrines et traditions, tendant à ramener le salut, la « régénération », à une opération purement intérieure, et allant jusqu'à nier la nécessité du rite, à rejeter tout culte extérieur ou collectif. Aussi bien est-ce sur la structure et les institutions de l'Église chrétienne que le manichéisme paraît avoir, pour une large part, calqué les siennes.

Le culte et les rites

Le manichéisme représente donc une Église organique et, à ce titre, dotée d'un appareil liturgique. Les manichéens ont eu leurs lieux de réunion et de culte, lorsqu'ils l'ont pu, ou que permission leur en a été donnée. Ils semblent avoir disposé au moins de deux sortes d'édifices : les « temples », ou monastères proprement dits, et ce que les documents chinois appellent les « demeures extérieures » (waizhai), c'est-à-dire, peut-être, les logis particuliers des auditeurs, mais où les élus pouvaient trouver gîte ou asile.

Outre qu'il s'y trouvait des meubles et d'autres objets à usage cultuel, la salle principale était ornée de peintures et renfermait des « images », notamment celle de Mani, proposée à la vénération des fidèles. Emploi était fait de bannières, de parfums ou de mélanges aromatiques, et, surtout, de la musique dont, en raison de l'origine céleste et du caractère quasi immatériel qui lui étaient attribués, l'exécution était tenue pour capable d'exalter l'âme et de contribuer à la purifier. Le chant des hymnes, qu'elle accompagnait en bien des cas, passait pour avoir un effet semblable et jouait, de même, un rôle de premier plan. Expression de la foi et de la piété, il était inséparable de tous les actes, réguliers ou solennels, de la liturgie.

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Les manichéens ne connaissaient ni ne pratiquaient un baptême administré, comme l'est le sacrement chrétien, à l'aide de l'eau. Ils déniaient à ce dernier toute efficacité et le rejetaient. Ils faisaient bien usage d'ablutions, mais celles-ci, outre que des liquides autres que l'eau courante pouvaient y être employés, n'équivalaient pas à un rite baptismal. Certaines raisons militent en faveur de l'existence d'un « baptême d'huile », c'est-à-dire conféré au moyen d'huile ou de chrême, sous forme d'onction. Néanmoins, aucune mention de ce genre ne se retrouvant dans les textes directement émanés de milieux manichéens et concernant le « sceau » ou l'admission des néophytes au sein de l'Église, on est conduit tout au plus à conclure à la présence, parmi les pratiques particulières à telle ou telle communauté manichéenne (en Occident, du moins, et à certaines époques), d'un rite de « chrismation », assimilable ou assimilé soit par les fidèles eux-mêmes, soit par leurs adversaires ou les témoins extérieurs, au baptême chrétien.

Tout ce qui a été avancé au sujet de l'existence d'un sacrement manichéen à signification « eucharistique » et, bien souvent, décrit par les adversaires comme une communion sous des espèces obscènes ou abominables se rapporte en fait au rite, quotidien ou solennel, que constituaient les repas individuels ou collectifs des élus. Ces repas revêtaient en effet, par eux-mêmes, un caractère sacré. Ils répondaient à autant d'actes graves et d'une extrême conséquence, l'élu passant pour capable, selon qu'il était lui-même en état de pureté ou de péché, soit de libérer et de sauver, soit de léser dangereusement les parcelles d'âme vivante contenues dans les nourritures qu'il absorbait ; il était appelé de la sorte à jouer le rôle de sauveur de Dieu, ou du Christ (salvator Dei, salvator Christi), comme va jusqu'à dire Augustin (Enarr. in Psalm. CXL, 12), faisant par là figure d'agent d'une opération sanctifiante et rédemptrice de la plus haute portée.

Le mobilier liturgique des églises comprenait une table, dite table de sanctification, table des bénis, table des dieux, ou encore « table de l'Ami lumineux » : les élus devaient apparemment se réunir autour d'elle en certaines circonstances pour y célébrer un repas dont la nature et la fonction rituelles se confirment ainsi. Avec lui il ne s'agit pas, à proprement parler, d'une eucharistie ou d'une communion au sens plénier du terme. Toutefois, il reste vrai que, par quelques-uns de ses aspects, chez les témoins extérieurs plus ou moins bien informés, et même au sein de certaines communautés manichéennes, le rite était susceptible de recevoir – et a parfois effectivement reçu – une interprétation eucharistique qui tendait à le rapprocher du sacrement de l'Église chrétienne.

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Les prescriptions concernant la prière variaient en rigueur selon les cas. Chaque jour, les élus étaient tenus d'en prononcer sept, les auditeurs quatre seulement. Après une ablution préliminaire, le manichéen se tournait, debout, en direction du Soleil pendant le jour, de la Lune au cours de la nuit, du nord ou de l'étoile polaire si le Soleil ou la Lune restait invisible. Ce n'est pas, semble-t-il, à titre et en qualité de dieux que la Lune et le Soleil sont honorés, mais « comme voie par laquelle il est possible de cheminer jusqu'à Dieu ». En se tournant vers eux pour prier, en dirigeant son regard sur les points de l'espace qu'ils occupent successivement, le manichéen prie en faveur de son propre salut, accomplit en imagination, par anticipation, le voyage au bout duquel il espère parvenir, après sa mort, à la paix définitive. Il apparaît ainsi que l'expérience de la prière a même fonction et même valeur que le chant des hymnes, la récitation des psaumes, dont il est d'ailleurs inséparable. La prière, elle aussi, contribue à détacher du corps ou de la Matière l'âme de l'homme aussi bien que les particules de substance lumineuse et vivante qui y sont retenues captives ; elle les purifie et les convoie tout au long de leur ascension jusqu'au monde divin. Elle est exaltation de lumière et imaginée elle-même comme lumineuse. Par là s'explique, en partie, le terme de Colonne de Gloire ou de Louange qui, dans la mythologie du manichéisme, désigne la première étape du voyage qui conduit l'âme du mort, comme toute parcelle d'âme sauvée, au vaisseau de la Lune, puis à celui du Soleil, et, de là, au Royaume céleste : cette Colonne de Gloire, ce fuseau de lumière, est le canal par où passent d'abord les âmes, les fragments de l'Âme vivante, les hymnes et les prières qui les accompagnent, et elle est faite de l'ensemble de ces éléments lumineux qui montent ou remontent au Ciel.

Tenue pour nécessaire au salut, la pratique du jeûne est d'obligation pour tout fidèle, dès son admission au sein de l'Église et toute sa vie durant. Elle l'est, en particulier, pour l'auditeur au même titre que celles de la prière et des aumônes qui forment bloc avec elle. Absolvant tous les péchés commis par le catéchumène avant sa conversion et une grande partie de ceux dont il est exposé à se rendre coupable par la suite, elle peut être, à l'inverse, occasion de péché, pour peu qu'elle soit négligée ou accomplie à la légère, de façon incorrecte ou irrégulière. Mais, ici encore, deux régimes de jeûnes coexistent : l'un, plus rude, imposé dans toute sa rigueur aux élus ; l'autre, plus relâché, adapté à la faiblesse de ces « petits » que sont les simples croyants. Il y a lieu de distinguer entre jeûnes ordinaires – chaque dimanche pour les auditeurs, le dimanche et le lundi pour les élus – et jeûnes extraordinaires – plus longs et réservés à certaines périodes de l'année.

L'un des buts du jeûne hebdomadaire était de préparer la confession que, tous les lundis, auditeurs et élus étaient tenus de faire de leurs péchés. De même, une fois par an, le grand jeûne de trente jours disposait les uns et les autres à la confession générale et commune qui constituait, en conclusion, l'un des actes essentiels de la célébration du Bêma. Jeûner, c'est, en fin de compte, selon une expression commune à l'Évangile selon Thomas et à d'autres écrits, « jeûner du monde », « renoncer au monde ». Un plus haut rôle, un pouvoir plus grand sont cependant attribués au rite. Le jeûne n'est pas seulement utile à l'âme de celui qui l'observe dans la mesure où il permet à celui-ci de la détacher du corps, de la purifier, où il l'aide à mater la chair, à expier ses fautes, à confesser ses péchés et à en obtenir l'absolution. À un degré supérieur, il est, au même titre que la prière, tenu pour capable d'opérer le salut des âmes ou des parcelles de l'Âme divine, retenues captives dans la substance des aliments quotidiennement offerts aux parfaits par les auditeurs : le jeûne des saints a pour résultat de libérer ces particules vivantes et lumineuses.

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Quant au troisième des rites ordinaires, l'aumône, il ne concerne que les auditeurs ou les relations que ceux-ci entretiennent avec les élus. Il constitue un acte de piété ou de charité, une « charité », un don, une offrande, une oblation, un service « rendu à l'âme ». Il peut désigner globalement les œuvres pies, les bonnes œuvres, que le catéchumène a le devoir d'accomplir, par l'intermédiaire des élus, au bénéfice de l'Église, mais s'applique plus spécialement au don des aliments apportés aux saints, à l'aumône alimentaire dont la remise, la réception, la consommation se conforment à un rituel. Liée en ce cas à une opération de caractère sacré, la pratique est, plus qu'un geste pieux, un acte méritoire : destinée à assurer la libération des particules d'âme encloses dans l'objet offert, à leur procurer le « repos » dans l'Église et par l'Église, l'oblation valait au donateur, à l'auditeur, le pardon de ses péchés et contribuait au salut de sa propre âme. L'aumône ne peut, en conséquence, qu'être réservée à l'élu et refusée, sous peine de profanation, à toute personne étrangère à la « sainte Religion ».

La pénitence et les pratiques qui s'y rattachaient tenaient une place toute spéciale. La repentance exigeait, notamment, de tout fidèle l'aveu régulier de ses fautes, et les manichéens comptaient la confession au nombre de leurs rites principaux. Il existait, respectivement destinés à la classe des élus et à celle des auditeurs, non seulement deux codes de morale distincts, définissant les péchés imputables en chacun des deux cas, mais encore deux sortes de formulaires de confession. Il convient, d'autre part, de distinguer entre deux formes régulières de confession : l'une, ordinaire, avait lieu le lundi, jour de la Lune, pour les auditeurs comme pour les élus, les premiers se confessant aux seconds et ces derniers entre eux ; l'autre, extraordinaire et générale, n'advenait qu'une fois par an, à l'occasion de la fête du Bêma, et prenait place à la fin du long jeûne de trente jours qui commémorait les souffrances endurées par Mani durant sa Passion, jusqu'à sa mort et son Ascension.

On sait peu de chose des rites funéraires propres à l'Église manichéenne. Seuls sont connus, dans toute leur ampleur et leur ordre successif, les hymnes dont l'exécution accompagnait les funérailles ou les services célébrés en faveur des âmes des défunts et que R. Reitzenstein rapportait à la liturgie d'une Totenmesse, d'une « messe des morts ».

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Il est fait tout spécialement état de cinq autres actes ou gestes rituels dans le chapitre ix des Kephalaia coptes, qui les qualifie de signes ou de mystères et les réfère au « mystère de l'Homme primordial » : la « Paix », c'est-à-dire le salut en forme de souhait de paix ; la « Droite », la poignée de main, la iunctio dextrarum ; le « baiser », échangé entre frères ou proches ; la « prosternation » ou « adoration », traduisant un hommage reçu ou rendu, marque de vénération comportant une génuflexion ; l'« imposition des mains » ou « de la main » (de la main droite posée sur la tête de qui la reçoit). Ces cinq rites étaient, selon toute apparence, mis successivement en œuvre au cours d'une cérémonie d'initiation, notamment lors de l'admission et de l'intégration de nouveaux fidèles au sein de l'Église. Le dernier, qui a valeur de « confirmation », était plus particulièrement propre à la consécration des dignitaires des trois plus hauts grades de la hiérarchie ecclésiastique.

Les fêtes et les solennités : le Bêma

Tout ce qu'il est permis de savoir des fêtes annuellement célébrées par les manichéens, de leurs motifs, de leurs dates, se réduit aux maigres indications fournies, à propos des jeûnes qui leur étaient à chaque fois conjoints, par les débris de calendriers sogdiens. Leur objet était, semble-t-il, d'honorer les martyrs de la foi, à commencer par l'Homme primordial leur prototype. L'une d'entre elles cependant, la principale, fait exception : la solennité du Bêma (mot grec emprunté à saint Paul). Elle se célébrait à l'issue d'un jeûne de trente jours et, approximativement, se situait dans les tout derniers jours de février ou, plus généralement, au témoignage de saint Augustin, en mars. Elle avait, avant tout, pour objet de commémorer la Passion de Mani. Le long jeûne préparatoire répétait ainsi les souffrances endurées par Mani dans sa prison. On dressait au milieu d'une salle, de manière qu'elle soit vue de tous les assistants, une haute estrade, richement drapée et voilée, munie de cinq degrés. Sans doute les Écritures canoniques et une image de Mani étaient-elles aussi exposées à côté de l'estrade ou à son faîte. Le symbolisme de ces détails paraît clair. Mani, qui est et demeure la « tête », le fondateur et le chef de son Église, est censé présider à la cérémonie et descendre, à son occasion, du Paradis de la Lumière pour siéger au haut de l'estrade. Son souvenir et sa présence sont exaltés comme ceux du Maître, révélateur de la Connaissance intégrale et vraie (le bêma évoque la chaire de Mani prêchant et répandant son message), comme ceux du Juge suprême de la communauté (le bêma est, aussi bien, le tribunal devant lequel comparaît l'assemblée et qui sera, à la fin des temps, celui du Christ, dressé au centre du monde, lorsque les purs seront séparés des pécheurs et que Mani se fera l'avocat des siens), enfin, et tout ensemble, comme ceux du Roi, du Chef et de l'Évêque par excellence de la « sainte Religion » que, du haut du monde céleste où l'a conduit son Ascension, il continue à diriger, à protéger, à surveiller (le bêma est un trône, un trône apparemment vide et répondant par là à un symbole d'usage fréquent, mais où siège invisiblement Mani et dont les cinq degrés représentent, en un sens, les cinq grades de la hiérarchie ecclésiastique). Le Bêma constitue une cérémonie à double sens. C'est une fête de deuil et, tout ensemble, de joie. Elle commémore la Crucifixion de Mani, mais aussi l'Ascension qui l'a immédiatement suivie. Elle est pénitence par le dur jeûne qui la précède et par la confession des péchés qui y occupe une place centrale. Et, d'autre part, elle est chant de reconnaissance à Mani, exaltation de la communauté, expression d'espoir en cette entrée au Royaume de la Lumière qui sera le lot des fidèles, le couronnement de leur salut, et dont l'exemple et, peut-être, la garantie sont donnés par l'Ascension du Maître. Ces deux faces de la fête paraissent répondre, en fin de compte, aux deux aspects de la scène qui se déroulera lors du Jugement dernier, dont le Bêma, où Mani joue provisoirement le rôle du Christ, est ainsi la préfiguration, une répétition anticipée et annuelle. L'humanité y comparaîtra également devant le tribunal (bêma chez saint Paul) ou le trône du Fils de l'Homme, pour confesser ses fautes et être damnée ou sauvée. Mais à ces moments d'affliction et d'angoisse succéderont pour les justes, pour les élus, l'établissement dans le radieux Paradis, l'intégration dans la communauté des êtres régénérés dont l'Église est l'ébauche. Vue sous ce jour, la cérémonie débouche sur des perspectives eschatologiques, notamment signifiées – à se fonder sur certaines représentations chrétiennes de l'« étimasie » – par le symbole du « trône voilé ». On a comparé le Bêma à la Pâque, et il semble, en effet, que les manichéens aient mis les deux fêtes en parallèle. Non, sans doute, pour substituer la leur à la Pâque chrétienne, puisque aussi bien ils célébraient celle-ci, mais en lui accordant, en théorie et en pratique, leur préférence. Il resterait, cependant, au cas où la comparaison se justifierait pleinement, que le Bêma est, ou serait, une Pâque de siège plus précoce et bloque, ou bloquerait, en un même acte commémoratif, Passion, Résurrection (ou son équivalent) et Ascension. De surcroît, la fête manichéenne et ses modalités ont ailleurs que dans le christianisme des parallèles ou leurs modèles.

— Henri-Charles PUECH

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Écrit par

  • : membre de l'Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres), professeur honoraire au Collège de France, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section)

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