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MANUSCRITS La critique génétique

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L'horizon génétique

Le modèle d'analyse génétique qui se dégage de l'étude des manuscrits littéraires modernes peut sans doute être étendu à d'autres témoins de la création. À quelles conditions ? Le projet n'est envisageable que pour les œuvres dont on a conservé les archives de travail mais, dans de nombreux domaines, ces fonds existent. La vraie question est méthodologique : les méthodes d'étude valables pour l'avant-texte littéraire ne peuvent s'exporter hors de leur champ d'application que moyennant de délicates adaptations, d'autant plus importantes que l'objet considéré s'éloigne plus de la structure textuelle (codée, linéaire, orientée, séquentielle, temporalisée). Des collections importantes de manuscrits philosophiques, juridiques, politiques, administratifs, religieux, scientifiques, musicaux, d'énormes fonds d'archives sur les arts du spectacle, les arts graphiques, l'architecture, attendent patiemment dans l'ombre des bibliothèques de livrer leurs secrets. L'approche génétique de ces documents reste à concevoir, que peut-on en attendre ?

Sciences de l'homme

L'approche génétique se caractérise par une certaine révocation en doute de l'autorité du texte au profit d'une attention particulière à ses modes d'élaboration. Ce déplacement prend un relief particulier lorsqu'on aborde les discours prétendant à un certain statut de « vérité ». Qu'est-ce qu'écrire pour un ethnologue, un linguiste, un historien, un psychiatre ? Dans ce secteur, les brouillons font apparaître un travail de systématisation et d'effacement du problématique qui répond aux exigences de cohérence propres à la pensée rationnelle, mais aussi à certaine stratégie d'esquive ou d'autodéfense : le texte théorique doit pouvoir résister au discours de ses contradicteurs. Les lacunes, les faits gênants, les doutes, les difficultés non résolues qui faisaient partie intégrante de la pensée avant-textuelle, doivent être absorbés dans une systématique ou disparaître au profit d'un texte lisse qui ne laisse qu'un minimum de prise à l'adversaire. Du brouillon à l'œuvre publiée, bien des questions, insolubles mais lourdes de sens et d'avenir, sont impitoyablement éliminées au profit de formules plus simples mais moins discutables, selon une loi d'autant plus rigoureuse que le texte cherche à faire système, et que le système entend faire école. Certaines œuvres théoriques de tout premier plan, élaborées par des disciples (le Cours de linguistique générale de F. de Saussure, par exemple) offrent ainsi une image forte mais figée des concepts que le théoricien, dans ses propres notes préparatoires, formulait avec nuances et relativité (K. Matsuzawa). Il faut ensuite des générations de lecteurs pour que l'édifice notionnel laisse réapparaître la trace de ses incertitudes premières, ensevelies dans les brouillons, qui constitueront souvent les points de départ de nouvelles avancées intellectuelles.

Sciences

Quelle contribution peut-on attendre de l'approche génétique de l'histoire des sciences, de l'épistémologie, de l'analyse des processus de recherche, de la valorisation des archives scientifiques (D. Ogilvie, B. Bensaude-Vincent, J. Peiffer) ? Des exemples portant sur l'analyse des « cahiers de laboratoire » des xixe et xxe siècles (Pasteur, Pierre et Marie Curie), dans le cadre des sciences expérimentales, ont récemment indiqué une voie possible (F. Balibar). D'autres dossiers de genèse font actuellement l'objet de recherches historiques : Galilée, Newton, Lavoisier, Einstein. Tout en se préoccupant des environnements techniques (reconstitution des dispositifs expérimentaux), l'approche génétique propose d'envisager une étude systématique des traces écrites qui s'intéresserait aux mécanismes de l'écriture (sources, phases d'écriture, ratures, ajouts, rythmes, connections, etc.) pour reconstituer les étapes du travail scientifique dans le cadre d'une analyse des archives mais peut-être aussi in vivo, à propos de recherches scientifiques en cours. Quel rôle jouent l'écriture, ses différentes formes, supports (tableau noir, brouillons, carnets, notes d'exposé oral, rédaction pour publication, fichier informatique, etc.) et ses diverses réalisations graphiques (croquis, schémas, dessins, courbes, diagrammes, etc.) dans la démarche intellectuelle et professionnelle du chercheur ? La question concerne les processus de réflexion de celui-ci, mais aussi ses échanges écrits avec d'autres spécialistes, avec ses collaborateurs directs, avec les doctorants dont il dirige les travaux... sans oublier la rédaction des rapports aux institutions publiques ou privées qui lui allouent ses crédits de recherche, la mise au point des articles ou papers par lesquels le chercheur communique ses résultats à la communauté scientifique en revue ou en congrès, et le cas échéant, les textes de vulgarisation demandés par les médias qui sollicitent une image concrète et spectaculaire de la « découverte ».

Musique

La musicologie bénéficie d'une ancienne tradition de recherche sur les partitions manuscrites, notamment pour l'édition des grands corpus historiques. Ces recherches ont pris au xxe siècle une extension d'autant plus importante que l'évolution des techniques s'est traduite par une véritable redéfinition de la notion de « texte » musical. La diversification des écritures, l'apparition de l'outil informatique, la multiplication des techniques de production et de reproduction sonores, l'existence d'interprétations enregistrées qui se fixent comme autant d'éditions du texte musical, ont conduit les chercheurs et les créateurs à s'interroger de manière approfondie sur la genèse des œuvres, en se dotant d'organismes de recherche (I.R.C.A.M.) et de structures de grande ampleur comme le Répertoire international des sources musicales (R.I.S.M.) qui, sous le patronage de l'Association internationale des bibliothèques nationales et de la Société internationale de musicologie, répertorie la totalité des documents écrits relatifs à la musique. D'autres investigations explorent sur le terrain l'immense domaine de l'ethnomusicologie et des musiques de tradition orale. Enfin, une partie importante de la génétique musicale se consacre depuis plusieurs années à la connaissance de l'histoire instrumentale (Centre d'organologie et d'iconographie musicale, Centre de musique baroque de Versailles).

Architecture

Plusieurs recherches récentes ont démontré la richesse d'une approche génétique de la création architecturale. En étudiant le dossier complet des documents de travail produits pour un projet (notes, croquis, esquisses, maquettes, plans, dessins techniques, etc.), en reconstituant la chronologie fine de leur enchaînement phase après phase, les différentes pistes suivies au cours de la réflexion, le partage des tâches dans l'agence, les interventions extérieures qui ont pu peser sur le choix des solutions, puis en poursuivant cette investigation jusqu'aux réunions de chantier où le projet traverse une seconde genèse, il devient possible de faire émerger les mécanismes profonds du processus de conception : une logique intellectuelle complexe, souvent très différente de l'image que l'architecte peut former par un regard rétrospectif sur son travail lorsque, après coup, il présente le bâtiment fini. Outre le renouvellement de la lecture esthétique des œuvres à la lumière de leur genèse, c'est grâce à ces recherches que pourront s'élaborer de véritables logiciels de création architecturale assistée par ordinateur, et, dans les écoles d'architecture, une pédagogie des processus de conception et techniques de projets.

Des artistes, des scientifiques et des penseurs contemporains se sont sentis concernés par la critique génétique au point qu'il devient possible d'imaginer un nouveau type de solidarité entre la création et la recherche. Le chercheur peut aujourd'hui envisager d'observer et de saisir son objet en temps réel dans l'espace même de sa genèse : auprès du metteur en scène qui tourne son film, dans le laboratoire de biologie ou d'astrophysique où travaillent les chercheurs, dans le cabinet d'architecte où s'élabore un projet de construction. Ce genre d'enquête « sur le terrain » offre un dossier génétique idéal (exhaustif, chronologique, contextualisé, commenté par interview, etc.) mais présente deux difficultés : la surabondance du matériel d'analyse (qui oblige à une sélection raisonnée) et l'impact de l'observation sur le déroulement de la genèse. En proposant de nouvelles réponses aux questions « qu'est-ce qu'écrire, innover, découvrir, inventer ? », l'investigation génétique se rapproche de recherches devenues centrales dans les techniques et les sciences d'aujourd'hui : la modélisation d'hypertextes « intelligents » et de logiciels d'assistance à la création, et la vaste problématique des sciences cognitives. Cette convergence théorique pourrait bien constituer un enjeu scientifique majeur pour le début du xxie siècle.

— Pierre-Marc de BIASI

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Écrit par

  • : ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de l'Université, docteur en sémiologie, chargé de recherche au CNRS, directeur adjoint de l'Institut des textes et manuscrits modernes

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