MANUSCRITS Le patrimoine écrit
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Les Enrichissements
Dons, legs, dations et dépôt légal
Le patrimoine écrit est un univers d'objets en expansion constante. Chaque année, des fonds entiers et des milliers de documents précieux viennent rejoindre les collections des bibliothèques et des archives par dons, donations et legs. Depuis 1968, la procédure de « dation en paiement » accorde également aux héritiers, sur avis d'une commission interministérielle, la possibilité de régler leurs droits de succession par la remise à l'État d'œuvres d'art de haute valeur historique ou artistique. C'est, par exemple, grâce à cette procédure que la Correspondance Jean-Paul Sartre-Simone de Beauvoir (1930-1963) est entrée, en 1989, à la Bibliothèque nationale de France. Outre ces enrichissements d'origine privée par entrées extraordinaires, le « dépôt légal » (créé en 1537 par François Ier, et actuellement régi par la loi du 21 juin 1943) permet à la B.N.F. de recevoir, dans le cadre de ses collections, la totalité des imprimés qui paraissent chaque jour dans le pays : soit chaque année environ 40 000 livres, 10 000 documents divers, plus de 450 000 fascicules de périodiques, environ 20 000 phonogrammes, près de 2 000 partitions musicales, 30 000 estampes, 300 monnaies et médailles, etc. De la même manière, les fonds des Archives sont constitués à près de 90 p. 100 par les « versements » administratifs d'archives. Pour la seule année 1990, ces versements ont été évalués à 69 kilomètres linéaires de documents, sur lesquels ont été sélectionnés, pour la conservation, un total de 23 kilomètres linéaires d'archives.
Achats et préemptions
Comparée à ces procédures d'accroissement massif, l'acquisition de nouvelles pièces par achat constitue un mode exceptionnel d'enrichissement des collections publiques, mais qui reste indispensable pour compléter les fonds de manière sélective et pour définir de nouvelles orientations. À cette fin, les bibliothèques sont dotées de crédits (de 15 à 20 millions de francs par an pour la B.N.F.). Malgré ces aides, les collections publiques restent évidemment très défavorisées face aux moyens du marché privé. Pour y remédier, l'État dispose, en France, depuis 1921, du droit de préemption qui permet au ministère de la Culture de ne pas participer aux enchères et de se substituer à l'adjudicataire, au prix de la dernière enchère. C'est par préemption que de nombreuses pièces de tout premier plan ont pu rejoindre les collections publiques : par exemple, un carnet de Victor Hugo, en 1984, les brouillons de l'ouvrage de Giono Que ma joie demeure, en 1985 ; le manuscrit de Mon Cœur mis à nu de Baudelaire, en 1988 ; les épreuves corrigées d'Alcools de Guillaume Apollinaire, en 1989 ; l'édition originale des Pensées de Pascal, en 1990 ; etc. Mais la préemption est un acte d'autorité qui représente une mesure d'exception dans le marché. Ce droit est donc exercé avec prudence, sans hostilité envers le collectionneur, qui constitue un partenaire indispensable dans l'édification du patrimoine.
Les collections privées
Le patrimoine écrit d'une nation ne peut être évalué en fonction des seuls documents disponibles dans les collections publiques : les pièces détenues par les personnes ou les institutions privées, dont l'inventaire reste difficile à établir, représentent un trésor considérable qui est un autre mode d'enracinement du patrimoine dans le pays. L'amateur entoure ses objets précieux d'une sollicitude proportionnelle à sa passion, qui est parfois fort grande, et y consacre des ressources qui peuvent dépasser de très loin celles des institutions publiques. Il n'est pas rare que le collectionneur soit aussi un érudit, un chercheur dont l'expérience acquise au contact des documents peut devenir très précieuse pour la science. Le vicomte de Lovenjoul, collectionneur et spécialiste des autographes de Balzac au xixe siècle en constitue le symbole. Grâce à sa passion savante, le collectionneur peut en outre anticiper de très loin sur les modes qui animent le marché ou sur l'état des connaissances et « inventer » son domaine propre : c'est à ce « génie » de la collection que l'on doit dans plusieurs cas la préservation in extremis de secteurs considérables du patrimoine. L'amateur n'est donc pas un concurrent des collections publiques ; bien au contraire, l'État a besoin des collections privées, car, sans elles, il n'y aurait ni achat, ni dation en paiement, ni don, ni donation, ni legs. L'entrée de ses trésors dans une collection publique est ressentie par le collectionneur comme une consécration et comme une garantie de pérennité : le marché disperse, la collection publique conserve et protège.
Vers l'engorgement
Principal support du patrimoine écrit moderne, le papier, d'apparence si fin, a en réalité une surface, un poids, une épaisseur, dont l'accumulation se traduit à terme par des problèmes insurmontables de stockage. C'est le cas, tout particulièrement, du domaine des archives et des bibliothèques où, le principe d'accumulation systématique aidant, le patrimoine écrit est en passe de faire exploser toute capacité matérielle de conservation. Les fonds anciens, colossaux, s'accroissent par l'apport régulier des enrichissements, eux-mêmes considérables : les collections de la B.N.F. augmentent chaque année de 54 000 nouveaux ouvrages ou monographies, et pour la presse (journaux et publications périodiques) de 50 000 titres « vivants ». Chaque jour, 6 000 fascicules sont enregistrés. Le papier progresse en moyenne de 5 kilomètres par an. Aux Archives, malgré une sévère sélection, il arrive 20 tonnes de nouveaux documents chaque mois. La situation s'est encore aggravée avec la diffusion des technologies d'édition assistée par ordinateur. Depuis les années 1970, la production éditoriale mondiale a doublé, passant de 500 000 à 1 million d'ouvrages publiés chaque année. Les périodiques se sont développés dans les mêmes proportions : 750 000 titres sont officiellement enregistrés dans le monde. Ces chiffres ne tiennent pas compte de la masse de papier aujourd'hui traitée par les imprimantes et la bureautique : brochures, mémoires, circulaires, formulaires et rapports dont les archives cherchent à endiguer le flot. À ce rythme, les centres de conservation ne seront bientôt plus en état de contenir ni de diffuser leurs fonds. On sait que, malgré l'énorme capacité de ses nouveaux magasins, les tours du site Tolbiac-François Mitterrand seront saturées vers 2035-2040.
Cet engorgement est un phénomène universel : il résulte matériellement des effets du « dépôt légal », inventé en France au xvie siècle, et appliqué aujourd'hui de manière systématique dans 130 pays du monde. Mais ce dispositif légal d'accumulation s'appuie aussi, dans les mentalités, sur une certaine sacralisation du papier imprimé. Le dépôt légal de la télévision, instauré en France par la loi du 20 juin 1992 permet d'établir une comparaison éloquente. Sur les 42 000 heures de programmes annuels, le législateur a prévu de ne conserver que 16 000 heures d'antenne, après élimination et échantillonnage : cette mesure restrictive a été reçue par l'opinion comme une décision sage ; la même mesure concernant le livre et la presse imprimée serait évidemment passée pour inacceptable.
Le drame de cette inflation du papier, dans les bibliothèques et les archives, tient au conflit qu'elle provoque entre conservation et diffusion : pour gérer correctement les documents – c'est-à-dire les sauvegarder matériellement, les protéger, les cataloguer et pouvoir les mettre rapidement à la disposition des lecteurs –, il faut que l'accroissement constant des ouvrages conservés puisse être maîtrisé.
Détruire les livres ?
Au-delà d'un certain seuil critique, c'est la gestion des documents consultés qui se trouve elle-même entravée par la surabondance des ouvrages inutilisés. Un calcul effectué en 1995 a montré qu'en moyenne chaque livre conservé à la B.N.F. avait une chance d'être communiqué à un lecteur tous les treize ans. Ce calcul ne tenait pas compte des statistiques, qui prouvent que certains livres sont très souvent demandés, et il faut donc en conclure que de très nombreux ouvrages ne sont jamais consultés. Que faire ? Inspirés par le pragmatisme anglo-saxon, certains conservateurs pensent sérieusement à détruire le superflu (technique dite du « désherbage »), en adaptant aux bibliothèques le principe d'élimination et d'échantillonnage qui est couramment appliqué pour la conservation des archives publiques. Aux Archives de France, où l'on conserve la documentation administrative en respectant les durées prescrites par la loi, le taux d'élimination normal oscille entre 75 et 95 p. 100. Mais peut-on « échantillonner » les livres et les journaux aussi facilement que les paperasseries de l'administration ? Est-il vraiment possible de statuer sur ce qui sera digne d'être lu dans un siècle ou dans un millénaire ? L'histoire de la réception des textes nous a montré à quel point les phénomènes souvent imprévisibles de « découverte » ou de « redécouverte » ont été essentiels dans les processus par lesquels la culture recycle en permanence ses propres productions historiques. Des ouvrages ou des documents considérés aujourd'hui comme totalement insignifiants ou dérisoires pourraient jouer un rôle considérable dans l'avenir. Joyce a introduit dans Ulysse et Finnegans Wake des centaines de chansons de music-hall dont on ne saurait plus rien si les programmes de variétés de l'époque n'avaient pas fait l'objet d'une collection privée.
Il faut donc tout conserver. C'est précisément l'honneur du métier de conservateur que de léguer aux générations futures un patrimoine intact, aussi complet que possible, sans choisir, c'est-à-dire sans assujettir l'avenir aux normes morales, intellectuelles et esthétiques du présent. Mais, en cherchant à tout conserver, on construit un patrimoine ingérable où le superflu fait obstacle à l'indispensable. La solution la plus neutre consiste alors à trier et à construire des fonds distincts : d'une part des collections à rotation rapide ou immédiate pour les ouvrages souvent utilisés par les lecteurs, qui doivent être présents physiquement dans les centres de consultation ; et d'autre part des collections « lentes » pour les livres et documents très rarement demandés qui, à ce titre, pourront être conservés en silos à moyenne distance des centres de consultation, avec un délai de mise à disposition de quelques jours.
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Écrit par
- Pierre-Marc de BIASI : ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de l'Université, docteur en sémiologie, chargé de recherche au CNRS, directeur adjoint de l'Institut des textes et manuscrits modernes
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