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MONTAIGNE MICHEL EYQUEM DE (1533-1592)

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Les monstres dans la bibliothèque

Mais comment, par quelles voies, ce « je »problématique et « mélancolique » entre-t-il en écriture ? De quelle façon se réalise ce projet insolite, cette « sotte entreprise » qui consiste à se prendre soi-même pour argument et pour sujet ? « Me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet », dit Montaigne, se proposant de « mettre en rôle » – encore un terme juridique –, d'enregistrer les « chimères et monstres fantasques » qu'enfante son esprit laissé « en pleine oisiveté ». S'agit-il de canaliser le flux capricieux de ses rêveries pour éviter la dispersion de la pensée ? Ou bien ces monstres et chimères pourraient-ils désigner les fantasmes émergeant des profondeurs de son inconscient ? Ce livre aurait en tout cas pour fonction d'élaborer un discours rationnel qui tienne les « monstres » à distance, qui vise à les apprivoiser : Montaigne, ce champion de la lucidité, écrirait pour découvrir l'étranger qui est en lui, pour le neutraliser peut-être. L'écriture des Essais, une thérapie sans fin qui, revendiquant l'ordre et la logique, résiste au charme étrange de la folie, et mobilise contre elle la puissance rédemptrice de la parole raisonnable ? Quoi qu'il en soit, comme toute écriture, celle des Essais est une lutte à coups de plume contre une inquiétude essentielle : Montaigne écrit pour s'écrire, pour liquider un malaise intime.

Livre de l'exil intérieur et livre au destinataire aboli, ce registre des impressions plus que des actions, des activités propres à l'otium plus que des événements extérieurs, peut trouver son prototype dans certaines pratiques scripturales de l'Antiquité : l'épître, bien sûr (les Lettres à Lucilius de Sénèque, auxquelles on pourrait apparenter les Essais en tant que lettre interminable adressée à La Boétie), ou les Œuvres morales de Plutarque, dont Montaigne admire tant la liberté d'allure ; et surtout, sans doute, les hypomnèmata, ces calepins où l'on transcrivait pour mémoire des citations, des exemples, des réflexions personnelles ou venues d'autrui, afin de constituer non pas un magasin d'objets inertes, mais un réservoir de matériaux utilisables pour la méditation ultérieure. Il s'agissait, Michel Foucault l'a souligné dans Le Souci de soi (1984), de capter le déjà-dit, de « rassembler ce qu'on a pu entendre ou lire, et cela pour une fin qui n'est rien moins que la constitution de soi ».

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De toute évidence, à la base de la pratique constitutive des Essais, il existe un processus similaire de lecture-écriture-relecture du déjà-écrit, dont la fonction est moins de former un corps de doctrine que, suivant la métaphore de la digestion si souvent employée par Montaigne, le corps même de celui qui, en transcrivant ces lectures, les a justement incorporées, à savoir le corps du « livre consubstantiel à son auteur », qui forme celui qui l'écrit autant qu'il en est formé : « Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait. » Montaigne a dû commencer précisément par noter, en lisant, ce qui l'intéressait. « Un livre né des livres, écrit en marge d'autres livres », notait Albert Thibaudet, truffé de débris venus d'ailleurs.

Il reste que tout livre vit de la tension entre la présence envahissante du discours d'autrui et l'intention d'une écriture propre et personnelle : le déjà-dit est le lieu d'émergence du sujet. Le « je » scripteur ne saurait se définir autrement que par rapport à la société dont il parle et qui parle à travers lui avec le langage qui appartient à tous. Chaque écriture de la subjectivité oscille inévitablement entre deux types de discours, menés par un « je »et par un « il », où « il » est l'« autre », la machine de la culture et de l'écriture, avec ses lieux communs, son encyclopédie aliénée, ses fantasmes envahissants. Le texte, tout texte – mais surtout le texte réflexif, qui parle de lui-même – se produit comme une dispute entre « je » et l'« autre ». « Les autres forment l'homme ; je le récite » n'est que le fragment le plus souvent cité parmi tous ceux où ce débat est explicitement inscrit dans les Essais.

C'est précisément sur cette charnière mobile que s'articule, d'une manière forcément titubante et obscure, le processus de la constitution du sujet. Et c'est dans cette perspective qu'il faut considérer la pratique de la citation chez Montaigne : le dialogue avec les autres auteurs, le choc des opinions constituent l'indispensable provocation extérieure qui lui permet d'actualiser son potentiel d'invention, de formuler l'idée latente. Le jeu des citations est un « art de conférer » par lequel Montaigne « essaie » le discours d'autrui. Ni parole gelée ni simple matériau transformable, la citation s’avère un noyau d'énergie verbale qui dynamise le texte où elle se loge, pour s'en trouver modifiée à son tour. Aussi est-ce par ce travail d'une écriture qui se constitue en organisant à nouveau celle des autres, qui sollicite le vocabulaire, creuse les mots en jouant sur leur étymologie et dérive presque systématiquement sur les signifiants en multipliant jeux phoniques, allitérations, paronomases, que les Essais se séparent du discours humaniste, de la tautologie encyclopédique de la Renaissance, et se situent sur le versant de l'invention et de l'imaginaire.

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L'analyse de ce travail montre à travers quels mécanismes Montaigne déjoue le pouvoir phagocytaire de la citation, dont il est parfaitement averti : « Comme quelqu'un pourrait dire de moi que j'ai seulement fait ici un amas de fleurs étrangères, n'y ayant fourni du mien que le filet à les lier. Certes, j'ai donné à l'opinion publique que ces parements empruntés m'accompagnent. Mais je n'entends pas qu'ils me couvrent, et qu'ils me cachent : c'est le rebours de mon dessein, qui ne veux faire montre que du mien, et de ce qui est mien par nature ; et si je m'en fusse cru, à tout hasard, j'eusse parlé tout fin seul. » Toutefois, personne, Montaigne le sait, ne peut parler « tout fin seul ». Si une chance existe pour le sujet de parler tout en étant parlé, d'écrire tout en étant écrit, elle figure bien dans ces opérations textuelles : brèche ouverte dans la barrière des stéréotypes, à travers laquelle le sujet peut se sauver, en se délimitant dans la pluralité des autres, pour se dire à son tour, avec sa propre voix, et se représenter dans sa propre énonciation.

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