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ORTHOGRAPHE

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Histoire de l'orthographe du français

Histoire de l'orthographe à travers des manuscrits et des incunables

Les textes manuscrits du très ancien français (les Serments de Strasbourg, 842, et la Séquence de sainte Eulalie, deuxième moitié du ixe siècle, la Passion de Clermont, xe siècle) font apparaitre que l'orthographe du français est loin d'être aussi simple et phonétique qu'on a bien voulu le dire. Elle est, depuis ses débuts, un système mixte ou plurisystème, dans lequel se côtoient, dans des proportions variables, des signes-lettres qui notent l'oral, ou phonogrammes, des signes-lettres qui correspondent à des morphogrammes et à des logogrammes.

À côté de mots qui ont une histoire graphique très riche (six variantes graphiques pour le parfait (il) fut, dans la Passion de Clermont : formes communes oïl/oc : fut, fu ; formes graphiques relevant proprement de la langue d'oc : fud, fo, foi, fui), il est frappant de constater qu'un très grand nombre n'ont pratiquement pas varié et ont leur forme actuelle depuis le ixe siècle. Ainsi de la série des mots grammaticaux il, elle, les, (ne) pas, plus, (il) est, non, bien, moins, certes, etc.

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Une des caractéristiques de la langue écrite de ces textes manuscrits est d'être composite : dans la Séquence de sainte Eulalie, des formes graphiques du très ancien français (dans une proportion de 66,85 p. 100) côtoient des formes graphiques proprement latines (11,23 p. 100) et des formes graphiques hybrides, latinofrançaises (15,16 p. 100) ; d'autres enfin présentent des aspects régionaux/dialectaux empruntés au système picard-wallon (6,17 p. 100). On peut affirmer que, du ixe au xve siècle, on observe globalement une tendance à la diminution du nombre des variantes graphiques. C'est un premier pas vers une standardisation, liée entre autres à l'impression : certains incunables (premiers textes imprimés avant 1500), à la différence des textes antérieurs, ne présentent que peu de variantes de ce type. La réduction du nombre des variantes graphiques se fait au profit de grandes séries d'alternances (du type e/a, o/ou « ouisme », i/y, -ier/-er, consonnes doubles/consonne simples, notation des palatales ign/gn, ill(i), gli/ll, etc.). On observe l'apparition d'un accent distinctif sur le i, à l'origine du point, dans des manuscrits du xiiie siècle (Fou. Dixième Conte de la vie des pères), qui ôte toute ambigüité (orthographe rectifiée, Acad. franç.) à la lecture de i devant m, n et u, et sera systématisé par l'imprimerie dans les incunables. Dans le même manuscrit, on note une tendance, non encore systématique, à la distinction de ʃ long réservé à l'initiale et à l'intérieur, remplacé par un petit s en finale dans la désinence de formes verbales, ou dans des finales adverbiales, marque spécifique du morphogramme grammatical s. Au xive siècle, on observe le développement de y comme variante plus lisible que i (Psautier de Metz, Prologue) en finale (mercy), comme deuxième élément de digramme, (ayde), pour la notation de yod initial (yawe, « eau ») ; dans les incunables y cumule les fonctions citées, avec en particulier la notation de yod intervocalique (La mort au roy artus, 1488), dans ioye à côté de ioie, et dans des formes verbales de l'imparfait et du conditionnel développées en -oye : ie pensoye « je pensais », au conditionnel vous aymeroye « je vous aimerais », à côté de aymeroie. On assiste au développement de la majuscule du nom propre et du nom de la fonction (Tractatus, xive-xve siècle, et La mort au roy artus, xve siècle) sans que cet emploi soit encore systématique (il ne le sera pas avant le xviiie siècle). Ces grandes tendances s'accompagnent d'une grammatisation plus large de l'écrit, caractérisée par une systématisation des marqueurs morphologiques, tels que les marques du pluriel, du genre, des désinences verbales, etc. L'emploi du tiret en cas d'inversion n'est pas encore en usage. Avec la mise en place de l'apostrophe notant l'élision, dans le premier tiers du xvie siècle, la segmentation graphique des mots va trouver pratiquement sa forme moderne.

Histoire de l'orthographe à travers les imprimés

Dans le prolongement de l'orthographe des manuscrits et des incunables, l'histoire de l'orthographe à travers les imprimés est dépendante de facteurs matériels, mais aussi de facteurs socioéconomiques, de l'évolution de la langue et des théories de l'écrit dans lesquelles se situent les auteurs et leurs œuvres.

Alors que l'écrit bénéficie au xvie siècle d'une extraordinaire démultiplication grâce au processus de l'imprimerie, la tendance à la standardisation des systèmes graphiques du français est freinée par toutes sortes de contraintes matérielles. L'absence de caractères distincts i et j et u et v (jointe à l'existence des seules capitales I et V pour j et u majuscules dans les casses d'imprimerie) continue à favoriser l'emploi de lettres muettes adscrites dans l'orthographe ancienne, ajoutées dans le mot comme « lettres de lisibilité », qui servaient à désambigüiser le caractère vocalique ou consonantique de i et u, sur le type adiouster, aduenir, maulue « mauve ». Tandis que la première édition du Dictionnaire de l'Académie (1694) adopte les caractères distincts i, j, u, v (entrés peu à peu dans l'usage typographique dans la décennie 1660-1670, tandis que les capitales modernes J et U apparaissent à la fin de cette décennie), les lettres adscrites continuent à être employées jusque dans la première moitié du xviiie siècle, témoignant des habitudes anciennes d'imprimeurs et d'auteurs. L'évolution de l'usage typographique rend certains usages graphiques désuets : ainsi l'usage du tréma sur ü servait à noter u voyelle (en l'absence de la distinction de ces caractères). De même, les échanges de caractères entre v et u, du type vn, Vn subsistent dans les usages typographiques, dont les ateliers ont du mal à se débarrasser, alors que les grammairiens les dénoncent déjà comme autant d'erreurs.

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La modernisation de la notation des voyelles en français passe par l'introduction d'un système d'accentuation, qui n'existait pas en latin. L'accentuation introduite aux xvie et xviie siècles par les réformateurs et par des écrivains modernes (Ronsard dans Les Odes, 1550, emploie l'accent aigu à l'initiale et en finale ; Corneille dans la Préface du Théâtre, 1663, recommande la distinction graphique des différents E), ne sera mise en place systématiquement que dans la seconde moitié du xviiie siècle. La distinction des homophones par l'introduction de l'accent grave (à/a, /la, /ou), observée par quelques imprimeurs au xvie siècle, s'étend au xviie siècle ; mais la recommandation faite par Corneille de distinguer é fermé, de è ouvert, et de ê ouvert long ne se fera que dans la deuxième moitié du xviiie siècle. Là aussi des aspects matériels comme le long usage des ligatures dans les casses d'imprimerie (type ʃt, ʃi, l'emploi d'un seul caractère constitué de deux signes-lettres liés reproduisant l'écriture manuscrite) vont freiner la modernisation, l'emploi de la ligature allant contre la suppression de s et son remplacement par un accent : voir ainsi les variantes dans Corneille 1682 Eʃtrangers et étrange, touʃiours (en 1740, le Dictionnaire de l'Académie donne toûjours).

La modernisation du système graphique du français trouve son origine au xviiie siècle, dans les travaux de l'abbé d'Olivet, appliqués aux éditions de 1740 et 1762 du Dictionnaire de l'Académie. L'académicien reconnait l'intérêt de la suppression des lettres muettes adscrites de l'orthographe ancienne afin d'éviter des erreurs de prononciation, et la fonction équivalente des accents de l'orthographe modernisée. Il décrit la fonction de l'accent aigu servant à noter e fermé en remplacement de s muet en syllabe atone, 1694, 1718 eʃcrire/1740 écrire ; le s long en syllabe tonique servant à noter la voyelle longue peut être remplacé par l'accent circonflexe, qui a la même fonction de notation de la durée, du type en 1694, 1718 paʃte, giʃte, coʃte/ en 1740 pâte, gîte, côte ; il recommande l'introduction de l'accent grave servant à noter e ouvert, du type en 1694, 1718 these/1740 thèse, ou en finale, en 1694, 1718 decés, succez/ devenu en 1740 décès, succès.

L'analyse de la prosodie permet à d'Olivet de dégager quelques caractéristiques du fonctionnement linguistique, phonique et graphique du français : l'existence de voyelles brèves et de voyelles longues ; en français, seule la syllabe tonique peut contenir une voyelle longue. Il décrit la règle de désaccentuation qui caractérise une voyelle longue et sa notation, lors du passage en syllabe atone, où celle-ci perd l'accent circonflexe, du type grâce/gracieux, pôle/polaire ; le pronom possessif par opposition à l'adjectif : c'est le nôtre/notre enfant. À cette règle s'oppose la règle analogique et morphologique de notation de la famille de mots, qui tend à rapprocher graphiquement les dérivés et composés de la notation du mot de base, du type tête, têtu ; crêpe, crêper, crêpeler, crêpage, décrêpage ; affût, affûtage, affûter, affûteur. Recommandée par Alcuin au viiie siècle lors de la reconstruction d'un latin écrit normé, cette règle fut reprise ensuite par les traités médiévaux pour le français, et enfin au xviie siècle par l'Académie.

Rectifications de l'orthographe, « Journal officiel », 6 déc. 1990 - crédits : Encyclopædia Universalis France

Rectifications de l'orthographe, « Journal officiel », 6 déc. 1990

L'histoire de l'orthographe à travers les imprimés, et en particulier à travers les neuf éditions successives du Dictionnaire de l'Académie, montre que 50 p. 100 environ des mots français ont connu des modifications graphiques, et certains jusqu'à trois modifications différentes. La langue a évolué. L'orthographe, d'édition en édition, a été ajustée, modernisée : c'est dans le même esprit que le Dictionnaire de l'Académie de 1992 a poursuivi cette tâche, en acceptant les rectifications de l'orthographe proposées par le Conseil supérieur de la langue française (tabl.).

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Écrit par

  • : ingénieur de recherche au C.N.R.S., directrice de recherche à l'université de Paris-III-Sorbonne, docteur d'État en linguistique
  • : ingénieur C.N.R.S., linguiste

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Rectifications de l'orthographe, « Journal officiel », 6 déc. 1990 - crédits : Encyclopædia Universalis France

Rectifications de l'orthographe, « Journal officiel », 6 déc. 1990

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