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PASSAGES, architecture

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Données historiques et urbanistiques

La Révolution et les confiscations

Parmi les circonstances historiques qui vont permettre la création des passages, la Révolution française joue un rôle capital. Le 2 décembre 1789, l'Assemblée nationale décrète que « tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation ». Les biens du clergé devenus nationaux ainsi que les hôtels particuliers confisqués en 1792 aux émigrés sont achetés par toutes les classes de la société, mais particulièrement par des représentants de la bourgeoisie. Il se libère ainsi dans Paris des parcelles de terrain et des édifices qui deviennent disponibles pour d'autres affectations. Les premiers passages de Paris sont installés sur ces terrains vacants que les spéculateurs achètent pour les exploiter au mieux. Le passage Feydeau se trouve en partie sur le terrain du couvent des FillesSaint-Thomas, le passage du Caire sur celui du couvent des Filles-Dieu, le passage des Panoramas est construit sur les jardins de l'hôtel de Montmorency-Luxembourg, la galerie Saint-Honoré est sur l'emplacement de la cour de l'église du couvent des Capucins, les deux galeries parallèles du passage de l'Opéra sont installées sur le terrain qu'occupaient les jardins de l'hôtel Morel de Vindé. La géographie des passages parisiens, déjà tributaire des terrains disponibles, obéit en outre au déplacement des centres de l'activité commerciale. Au début du xixe siècle, le commerce de luxe se concentre dans les passages du Palais-Royal tandis que les passages proches de la rue Saint-Denis ont une physionomie beaucoup plus populaire. Le centre de gravité du monde des affaires s'étant déplacé vers l'ouest tout au long du xixe siècle, les passages tracés depuis le Palais-Royal s'insinuent désormais jusque dans le quartier de l'Opéra.

Le développement de l'industrie de luxe et les nouvelles techniques commerciales

À Paris, le commerce de luxe est en plein essor depuis la fin du xviiie siècle. Louis Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris paru à Amsterdam en 1783, évoque sans complaisance la frénésie de luxe qui s'est emparée des riches Parisiens. La nécessité d'attirer une clientèle nombreuse et d'attiser le désir de luxe entraînent une modification des pratiques commerciales. Auparavant, la marchandise, qui s'entassait dans des boutiques qui ne laissaient rien voir de leur intérieur, était exhibée sur un comptoir à la demande de la clientèle. Seule l'enseigne signalait au passant la présence d'un commerce : désormais, la marchandise va s'afficher, montrer sa propre image derrière des vitrines. Les progrès de l'industrie du verre permettent d'augmenter la surface des vitres et l'élimination du cloisonnement donne plus de présence aux choses exposées. Cette autoreprésentation de la marchandise relègue à l'arrière-plan la fonction emblématique de l'enseigne. Une ordonnance de police du 20 août 1811 fait même défense aux propriétaires ou locataires des passages de 2,50 à 3 mètres de largeur d'« établir de manière fixe, même mobile, aucune devanture, fermeture, étalage, enseigne, montre, lanterne, tableau ou écusson faisant saillie de plus de 16 centimètres en avant du corps du bâtiment ». Si les symboles disparaissent au profit de représentations réalistes, on les retrouve néanmoins dans la décoration du passage, cornes d'abondance, ancres, etc. L'image explicite prolifère par le biais des miroirs et des affiches qui mettent en scène le spectacle de la marchandise.

Trottoirs

La visualisation croissante de la marchandise oblige le passant, le chaland à s'arrêter et à stationner pour contempler les objets qui sollicitent sa convoitise. Or, pour s'adonner à ce plaisir des yeux, il faut un espace plus hospitalier que ne l'étaient les rues de Paris. Elles étaient puantes, bourbeuses, un caniveau central drainait les eaux usées (des essais de caniveaux latéraux avaient été rapidement abandonnés à cause des risques d'inondations encourus par les habitations situées en rez-de-chaussée). De plus, la circulation des voitures à chevaux rendait très périlleuse la vie du piéton qui n'était en sûreté que juché sur des bornes de pierre, disposées de loin en loin, où deux personnes tout au plus pouvaient trouver refuge. Le trottoir connaît sa phase expérimentale sous le premier Empire, mais il n'est systématisé que sous la Restauration. C'est à partir de 1838 que les rues prennent la physionomie que nous leur connaissons (trottoirs surélevés, caniveaux latéraux, chaussée pavée puis plus tard asphaltée). Il va être possible grâce aux passages de traverser à pied sec et à l'abri des intempéries non seulement tout un pâté de maisons, mais aussi tout un quartier, car les passages se succèdent souvent dans le prolongement les uns des autres et réduisent les désagréments de la vie au grand air à la seule traversée des rues qui coupent les enfilades de passages (ainsi l'axe passage des Panoramas-passage Jouffroy-passage Verdeau ou l'axe passage du Grand-Cerf-passage du Bourg-l'Abbé ou encore l'axe passage du Caire-passage Ponceau). Le passant peut désormais stationner à son gré et gouverner sa marche comme il l'entend.

Espace public et circulation

Avec la Révolution de 1789, l'espace public devient aussi le lieu où se forme l'opinion publique ; ainsi s'explique sans doute l'attention croissante que lui portent les pouvoirs publics. Sans doute faut-il comprendre le passage comme élément d'un dispositif urbanistique qui vise à promouvoir, à contrôler et à orienter la circulation des personnes dans la grande ville. On sait que le mot d'ordre du baron Haussmann sera précisément « circulez, circulez », à l'impératif, et que les gardiens de la paix en feront leur injonction favorite.

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