PATRIMOINE INDUSTRIEL (France)
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Des palais industriels privés
Par la suite, à l'instar des rois, certains capitaines d'industrie conçoivent leurs bâtiments industriels comme des œuvres architecturales. Si l'industrie qu'ils hébergeaient a le plus souvent disparu ou bien migré dans des structures plus modernes et opérationnelles, les bâtiments abandonnés demeurent en raison de la majesté et de la qualité de leur construction qui les rend propres à un usage résidentiel, quand ils ne sont pas reconvertis en locaux administratifs ou scolaires. Cependant, comme pour les manufactures d'État, on trouvera dans cette catégorie des industries qui ont tenu à construire leur développement économique en respectant les lieux où elles avaient pris leur essor.
En 1776, le naturaliste Buffon fait construire sur ses terres près de Montbard (Bourgogne) une grande et majestueuse forge, qui comptera jusqu'à 400 ouvriers, pour lesquels des logements sont réalisés. Grâce à ses relations ministérielles, il fait établir des droits sur les fers étrangers, qui favorisent ceux fabriqués en Bourgogne. Buffon, maître de forges, est un digne précurseur des Wendel et des Schneider du xixe siècle. Cet ensemble architectural régional est ouvert à la visite par l'actuelle propriétaire, descendante des derniers ingénieurs sidérurgistes venus s'installer en 1860 à Buffon, les Guenin.
Le xixe siècle va favoriser l'éclosion de sites industriels où des employeurs paternalistes veilleront sur leurs employés à tous les stades de la vie. L'empire industriel du Creusot en Bourgogne est ainsi fondé en 1836, lorsque les frères Schneider rachètent les forges et fonderies royales de Mont-Cenis, fondées en 1782, puis le château de la Verrerie, ex-manufacture des cristaux de la Reine. Au début du xxe siècle, 15 000 ouvriers travaillent sur le site, fabriquant du fer, de l'acier, des locomotives, des canons. Aujourd'hui, les restructurations industrielles ont modifié le visage du site, transformé en un vaste écomusée qui se développe sur plusieurs communes dont le château de la Verrerie est le siège. Malgré les destructions, il subsiste beaucoup d'éléments marquants des 150 ans d'activité : le gigantesque marteau-pilon forgé en 1876, la tuilerie de Ciry-Le-Noble, la mine du puits Saint-Claude avec chevalement à Blanzy, la Combe des mineurs, qui est la plus ancienne cité ouvrière de France.
La situation monopolistique décrite au Creusot, où une seule famille règne sur des milliers d'individus, se retrouve également à la chocolaterie Menier à Noisiel (Seine-et-Marne), dotée d'une cité ouvrière : maisons individuelles pour les couples mariés et pensions de famille pour les célibataires, bains-douches, crèches, garderies, écoles, ainsi qu'une coopérative alimentée par une ferme. L'usine, construite sur quatorze hectares en bordure de Marne, est acquise en 1988 par Nestlé, qui y installe le siège de Nestlé-France après sa réhabilitation par les architectes Bernard Reichen et Philippe Robert.
Ce sont ces mêmes architectes qui transforment en magasins et logements sociaux l'usine Blin et Blin à Elbeuf (Normandie). Ce bâtiment qui s'étend sur un hectare avait été construit après la guerre de 1870, lorsque la firme textile Blin et Blin avait quitté Bischviller en Alsace avec machines et employés afin de rester implantée sur le sol français. À la fin du xixe siècle, ce sont 1 600 ouvriers qui travaillent sur dix machines à vapeur et 450 métiers à tisser. À la suite du dépôt de bilan de la société en 1975, les bâtiments seront sauvés grâce à sa reconversion en commerces, logements et places publiques.
L'exemple le plus abouti de palais industriel est certainement le palais Bénédictine de Fécamp en Normandie. Cet établissement de spiritueux a été fondé par Alexandre Le Grand, en 1863, pour produire une liqueur à base d'épices à partir de la recette d'un élixir bénédictin. En 1895 est inauguré ce palais-usine où s'entremêlent les styles néogothique et renaissance, œuvre de l'architecte Camille Albert. Comme au Creusot, une statue de bronze du fondateur accueille le visiteur, mais la production continue dans ces mêmes lieux au sein du groupe Bacardi-Martini. Ce bâtiment prestigieux servait dès l'origine à populariser l'image de la marque sur les réclames dessinées par les plus grands artistes de la Belle Époque. De nos jours ce palais-usine continue d'être une image forte utilisée par le marketing publicitaire, et demeure un fleuron du patrimoine industriel privé.
La maison Scrive à Lille utilisait également sur ses étiquettes la représentation de sa manufacture. Cette fabrique de cardes avait été construite à partir de 1821, et jouxtait le magnifique hôtel particulier occupé par la famille Scrive. En 1976, La Direction régionale des Affaires culturelles s'installe dans l'hôtel Scrive et ses dépendances, une cheminée étêtée de l'usine étant incorporée à l'aménagement contemporain, caractérisé par de nouveaux bâtiments en verre fumé.
Ce n'est pas toujours pour servir leur gloire que des capitaines d'industrie ont laissé des constructions grandioses. Le Familistère Godin à Guise (Aisne) trouve ainsi son origine dans une initiative philanthropique, qui répond à une volonté d'amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière. En 1858, le fabricant de poêles en fonte Jean-Baptiste Godin conçoit avec les architectes Victor Calland et Albert Lenoir un « palais social » pour ses employés (ouvriers et cadres) et leurs familles. Les bâtiments d’habitation comptent quatre étages, les appartements – cinq cents au total – sont clairs et spacieux, et les sanitaires sont collectifs. Le Familistère inclut une nourricerie-pouponnat, une buanderie-piscine, un théâtre et des écoles. Dans les années 1880, Godin transforme l’entreprise en une association coopérative du capital et du travail : les salariés deviennent propriétaires, à titre collectif, du Familistère. L’association perdure jusqu’en 1968. À cette date, l’usine change de mains et les appartements sont vendus aux occupants. Devenus propriété de la ville, les autres bâtiments se sont très vite détériorés, mais un « musée de l'utopie » tente de faire revivre cette aventure originale.
Certaines façades de sites industriels étaient devenues l'image emblématique de la ville. C'est le cas de l'usine Lefèvre-Utile (LU) à Nantes. En 1905, afin d'améliorer la visibilité de la marque, l'architecte Auguste Bluyssen avait embelli l'usine en édifiant deux tours de 38 mètres de hauteur. En 1970, le site est abandonné et en partie détruit. Mais en 1998 une restauration est entreprise, qui permet la reconstruction d'une des deux tours et le recyclage de la biscuiterie en centre culturel, nommé le Lieu Unique (LU). Une telle résurrection revêt un caractère exceptionnel.
Peu de sites bénéficiant d'une reconstruction à l'identique, bon nombre d'entre eux se dégradent lentement et offrent le spectacle d'impressionnantes ruines industrielles. Un exemple saisissant en est fourni par la filature néogothique Levavasseur (1860) de la Fontaine-Guérard à Douville-sur-Andelle (Eure).
Ces complexes industriels à caractère autarcique ont régi la vie de milliers de personnes durant des décennies. Pour cette raison leur destruction n'est pas anodine, car ils constituent une part importante de la mémoire collective. Par chance la qualité de leur architecture les préserve le plus souvent de l'anéantissement, assurant à ceux qui les ont édifiés la gloire posthume qu'ils espéraient.
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Écrit par
- Bruno CHANETZ : professeur associé à l'université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense
- Laurent CHANETZ : élève architecte à l'École nationale supérieure d'architecture de Versailles
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