Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

KLEE PAUL (1879-1940)

Article modifié le

Le moyen plastique

L'opération inaugurale de tabula rasa amène Klee à reformuler sa pratique de façon inédite et personnelle : « Tout doit être Klee » (Tagebücher, 757). Cette mise en cause concerne non seulement l'image, mais aussi ce qui touche à son infrastructure matérielle et technique. Et d'abord le support, sa topologie, sa fonction. Les formats se limitent souvent à celui de la feuille d'écriture, qu'il s'agisse de travaux graphiques ou colorés. Le dessin, omniprésent, sert aussi de laboratoire formel et sémantique. Pour l'expression chromatique, l'aquarelle et les innombrables techniques mixtes dominent. Enfin, une vaste théorie de la forme conjugue les principaux constituants picturaux (point, ligne, surface, couleur) avec des signaux porteurs de sens élémentaires (flèche, pendule, balance, etc.).

Agencements, surfaces, matières

Pour Klee, l'infrastructure, c'est déjà le sens et parfois sa part décisive. Pour les dessins et aquarelles, le dispositif reste sensiblement stable. Le subjectile porte-image est collé sur un support cartonné où s'inscrivent les éléments d'identification reportés sur un « livre de vérité ». Dans cette zone située entre icône et hors champ, l'écriture énonce sa diversité et, à la fois, signale sa connivence avec les signifiants du subjectile. Il arrive que celui-ci présente des pliures (Bois de Schosshalde, 1913), des découpes (Anatomie d'Aphrodite, 1915) ou qu'il soit froissé (L'Armoire, 1940). Les accidents sont accueillis : taches, singularités de matières, effets en palimpseste des repentirs ou de la transparence, etc. L'Étoffe vocale de la cantatrice Rosa Silber (1922) matérialise son propos abstrait dans le textile aérien d'un subjectile encollé d'une préparation (Gesso) rose et argent (Silber). Ici comme souvent, technique et titre s'éclairent en miroir.

Dessin, ligne, graphisme

Le dessin représente la part la plus importante de la production de Klee, près de cinq mille « feuilles monochromes » où le geste enregistre les inventions au rythme de la pensée : la masse des feuillets numérotés restitue ce dynamisme créateur. Dès 1900, le peintre fait de cette technique économique l'instrument privilégié de son exploration. Il le ravale alors au niveau d'un graphisme quasi pulsionnel, protestant toutefois contre le procès d'« infantilisme » qu'on lui fait. Plus tard, la maîtrise conquise, le dessin fournit un objet théorique de premier plan étudié dans son être et ses agencements par le Livre d'esquisses pédagogiques. Définie génétiquement à partir d'un point initial, « active » dans la libre trajectoire qui révèle sa sensibilité « intermédiaire » ou « passive » dans son rapport à la surface qu'elle enclôt, la ligne reste l'instrument majeur d'une réflexion développée à partir de l'élémentaire.

Le dessin ne perd rien de son autonomie dans nombre de tableaux colorés, quelles qu'en soient les techniques. Ainsi, le procédé de la « couleur en dehors » exalte le linéarisme, renforce l'autonomie de signifiants pseudo-pictographiques. Flagrante dans les grandes toiles de 1938, cette syntaxe formelle met en évidence le caractère articulatoire du dessin, permet le dépassement de « l'éternel conflit » de ces deux composantes : comme Matisse, Klee prolonge le débat historique ouvert à la Renaissance et assume l'héritage de l'Art nouveau.

Couleur

La théorie des couleurs occupe une place centrale dans le dispositif plastique de Klee. Si elle rejoint les formulations de Chevreul et bien des pratiques contemporaines, de Delaunay à Itten, ses présupposés et ses implications diffèrent. Elle se fonde non sur une analyse scientifique, mais sur une symbolique ternaire qui organise la vision générale du peintre selon les domaines « terrestre, intermédiaire et cosmique ». Appliqué au chromatisme, le premier stade correspond à la perception naturaliste et intuitive des teintes, le deuxième au modèle semi-élaboré des sept couleurs de l'arc-en-ciel. Quant au troisième – idéel, donc élu par Klee –, il retrouve le cercle des six couleurs fondamentales. Cet équateur, complété par les deux pôles du blanc et du noir, détermine une sphère dont le centre, le « point gris », annule les influences réciproques des complémentaires comme celles du noir et du blanc. Enfin, le « mouvement périphérique des couleurs » entraîne les primaires dans une dynamique circulaire inépuisable. L'ensemble constitue le « canon de la totalité » : voir l'article couleurs (Histoire de l'art), Pl. IV. Un second mouvement, pendulaire, repère le passage entre complémentaires. À mi-parcours, le gris correspond à la verticale d'un fil à plomb arrêté. Le « point gris », neutre, inerte, impondérable, constitue l'élément nodal de la théorie. Au sein du chaos, il fournit, dans la perspective cosmogénétique de Klee, ce « centre originel » d'où jaillira l'ordre de l'univers formel et coloré.

Cette architecture chromatique s'incarne parfois sous une forme quasi littérale. Ainsi, Rotation (1923) évoque, jouant sur le mot (Rot = rouge, Rotation = rougissement), la giration colorée qui s'empare de l'espace. Séparation vespérale (1922) et Éros (1923) jouent à la fois sur le passage entre complémentaires et avec les connotations intra et extra-picturales de la notion de température. Quelques flèches-signaux ainsi que le titre agissent comme inducteurs d'un sens qui, sinon, resterait latent.

Accédez à l'intégralité de nos articles

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : professeur émérite des Universités, président du centre de recherche Pierre-Francastel

Classification

Médias

<it>Paysage à l'enfant</it>, P. Klee - crédits : Josse/ Leemage/ Corbis/ Getty Images

Paysage à l'enfant, P. Klee

<em>Rayé de la liste</em>, P. Klee - crédits : AKG-images

Rayé de la liste, P. Klee

Autres références

  • PAUL KLEE. L'IRONIE À L'OEUVRE (exposition)

    • Écrit par
    • 1 143 mots
    • 1 média

    Enfin ! Telle pouvait être la réaction à l’annonce d’une exposition monographique d’envergure consacrée à Paul Klee, attendue depuis bien longtemps à Paris. Présentée par le Centre Georges-Pompidou du 6 avril au 1er août 2016, Paul Klee. L’ironie à l’œuvre se targuait d’ouvrir...

  • ABSTRAIT ART

    • Écrit par
    • 6 718 mots
    • 2 médias
    ... de goût. Ces deux attitudes irréconciliables restent tributaires de la réponse donnée à une question proprement philosophique : qu'est-ce que l'art ; Paul Klee, pour sa part, avait tranché : « L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse...
  • BAUHAUS

    • Écrit par
    • 4 463 mots
    • 6 médias
    Des maîtres aussi indépendants et personnels que Kandinsky etKlee exercèrent sans doute une influence profonde au Bauhaus, mais celui-ci ne fut pas sans agir à son tour sur leur œuvre, qui montre bien une évolution semblable. Le milieu dans lequel ils vivaient – Klee et Kandinsky, qui cherchaient...
  • BERNE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE

    • Écrit par
    • 912 mots
    • 2 médias

    Le musée des Beaux-Arts de Berne doit sa réputation mondiale à la fondation Paul Klee ainsi qu'à la fondation Rupf qu'il abrite officiellement depuis 1952 et 1962.

    Ces éléments ont précipité l'évolution d'un musée à caractère cantonal et national vers une institution de classe internationale....

  • ESPACE, architecture et esthétique

    • Écrit par , et
    • 12 349 mots
    • 4 médias
    ...petites flèches tout au long du parcours restituent l'itinéraire ; çà et là sont placées de rares ponctuations et le puzzle apparaît fait de personnages. Paul Klee nomme ce dessin La Famille en promenade. Où il n'existait rien que l'étendue inerte de la page, le geste de l'artiste a posé, dans la relation...
  • Afficher les 10 références

Voir aussi