PÈLERINAGES & LIEUX SACRÉS
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Nature des « lieux sacrés »
Cet affleurement anthropologique, on peut le retrouver et sensiblement l'élargir en considérant maintenant, les motivations dites, les complexes réalités qui constituent, au terme de la route, le lieu sacré ou saint. On peut, semble-t-il, sans schématisme abusif, discerner quatre grandes catégories permettant de classer, dans leur spécificité originelle, ces lieux où l'espace se transmue jusqu'à devenir puissance sacralisante. La distinction la plus immédiate s'établit entre les lieux sacrés consacrant un phénomène de la nature physique et ceux, au contraire, qu'illustre une histoire. Plus rares, mais plus révélatrices encore des enracinements profonds du fait pèlerin, sont les deux autres catégories de lieux sacrés : les uns ont un caractère eschatologique ; les autres sont des lieux de règne ou de sources.
Lieux sacrés cosmiques
La première catégorie développe une large constance planétaire. Dans l'ancien Israël, les lieux pèlerins des patriarches retrouvent et égrènent les étapes naturelles de la transhumance nomade, avec les sources, les puits, les points d'eau nourriciers et les arbres protecteurs. On sait que le pèlerinage hindou grandit à partir du tīrtha, au franchissement d'une eau ; confluences de rivières, embouchures de fleuves sont, par nature, lieux de sacralisation, telle Allahabad, le « Confluent par excellence », qui est la « demeure de Dieu ». Bénarès et Hardwar – ce dernier lieu se situant là où les gorges libèrent la masse tumultueuse des eaux du Gange de l'écrasement himalayen – proclament la sacralisation du fleuve. Grottes, sources, rochers sacralisent l'espace pèlerin japonais, où culmine, à plus de trois mille mètres, la montagne sainte du Fujiyama. Pics et lacs de haute montagne représentent, aussi bien en Inde qu'au Tibet et en Chine, autant de lieux possibles d'élection sacrale, tel ce Wutaishan aux Cinq Montagnes, où défilaient en masse pèlerins tibétains et mongols. Cinq montagnes sacrées constituaient, dans l'ancienne Chine, le circuit des pèlerinages de l'empereur ; et le pèlerinage chinois, la sémantique le confirme, se définit comme l'acte de gravir des montagnes. Dans le choix de la montagne pour l'épreuve pèlerine, l'Europe connaît aussi ses hauts lieux : ainsi, dans l'espace européen, l'Oropa piémontais, l'insigne Gargano dans les Pouilles, le Maria Waldrast autrichien, à mille six cents mètres d'altitude, le Prjibram, le plus fréquenté des pèlerinages tchèques, le Ziteil des Grisons, sanctuaire marial à plus de deux mille quatre cents mètres – le plus haut d'Europe, dit-on –, ou bien, en France, des sanctuaires de génie fort différent, le Mont Saint-Odile en Alsace, Notre-Dame de Vassivière en Haute-Auvergne ou, dans les Alpes, le Laus ou la Salette. Dans ce concert de nature interviennent aussi les îles, celle de Putu en Chine, surchargée de pagodes et de temples, la panhellénique Delos dans la Grèce ancienne ou l'actuelle Tinos, avec le culte estival de la Panagia Evangelistria. C'est dans une île aussi que, unissant la double vertu sacrale du lac qui la contient et de l'île elle-même, se trouve le célèbre « Purgatoire de saint Patrick », au cœur du culte pèlerin de l'Irlande. Quelques-uns des lieux sacrés les plus célèbres se situent dans des cadres de nature grandiose, là où justement la puissance du cosmique paraît accablante pour l'homme : Delphes, Montserrat en Catalogne ou le vertigineux cañon de Rocamadour en sont d'étonnants exemples. Innombrables enfin sont les lieux pèlerins du vieil Occident où l'on vénère une source ou une fontaine, comme si, au commencement toujours, l'eau avait signé le choix du lieu.
Dans le déploiement de l'univers naturel, des lieux apparaissent ainsi, marqués le plus souvent d'un accident physique qui les impose, et reconnus par une élection cultuelle qui demeurera toujours mystérieuse. Ils sont, dans l'indifférencié de l'espace, des lieux d'« extraordinaire », où l'on va soit retrouver les eaux originelles, soit vivre sur de hauts lieux – à la fois possession sensible d'une immense étendue d'espace et puissance sublimante du souffle –, ou encore, dans les rites cosmiques où s'exalte la grandeur de la création face à la petitesse de l'homme, se recharger, tel un autre Antée, par la communion panique aux énergies primitives de l'univers et s'y imprégner sensuellement d'éternel.
Lieux sacrés historiques
Il est une autre source de consécration sacrale : l'histoire. Le christianisme, qui est une consécration de l'histoire humaine par l'incarnation divine, l'impose d'abord à tous les lieux où s'est déroulée la geste temporelle de son fondateur. Très vite, ceux-ci seront les loca sancta : la terre en sera dite « sainte ». Consacrés par les pas divins, ces lieux, surtout dans les temps du plein développement du pèlerinage aux Lieux Saints sur presque un millénaire d'histoire, susciteront l'accomplissement, par la quête souffrante des étapes de la passion du Christ, d'un mimétisme rédempteur, une reconnaissance sensible et donc une imprégnation en certitude de ce qu'enseignent les Saints Livres – la localisation de leurs récits leur donne puissance d'histoire –, une concupiscence démesurée, enfin, du plus grand nombre possible de charges sacrales : c'est transmuer l'historique en éternel. Toujours dans le champ chrétien, les apparitions de la Vierge, ce grand fait sacral de la période contemporaine, marquent de leur histoire un lieu précis, si précis que, lorsque les apparitions se succèdent, elles se manifestent toujours au même endroit. Cette fixation du lieu, toujours en une histoire, on la trouve déjà dans la floraison d'« inventions » miraculeuses de statues de la Vierge qu'ont connue les siècles modernes et où le trait le plus signifiant du légendaire demeure celui de ces Vierges têtues qui, à trois reprises chaque fois, regagnent nuitamment le lieu même où fut découverte leur image, alors que l'institution d'Église alertée les avait établies avec honneur dans l'église paroissiale proche. Pareils épisodes, si constamment repris par l'imaginaire populaire, éclairent bien la donnée anthropologique essentielle : le « lieu » est consacré, à un moment bien précis d'une histoire, par la volonté divine – autre transfiguration de la temporalité.
Les données chrétiennes mettent en valeur, quant à l'élection du lieu pèlerin historique, au moins trois aspects essentiels : les lieux signés d'une présence ou d'une marque divine ou surnaturelle ; ceux qui nourrissent une mémoire ; ceux que sacralise un corps saint.
Lieux du divin
« La maison de Yahvé, ton Dieu » (Ex., xxiii, 19) ou « le lieu choisi par Yahvé, ton Dieu, pour y faire habiter son nom » (Deut., xvi, 2), telles sont, de la bouche du Dieu d'Israël lui-même, les consécrations des lieux où doivent se célébrer les trois grandes fêtes annuelles du pèlerinage à Jérusalem. La Ka‘ba mecquoise est, selon la tradition, bâtie sur l'emplacement où fut la maison de Dieu sur terre, ou encore « la main droite d'Allah sur la terre ».
Ces lieux sacrés de la présence divine, on les retrouve au temple de Vishnupada à Gaya – l'un des plus grands sanctuaires pèlerins de l'Inde, qui garde l'empreinte du pied de Viṣṇu –, ou dans la ville sainte du même Viṣṇu, Puri, dont le temple renferme, en son saint des saints, la statue du dieu, sculptée par lui-même. Au Japon, les 1 001 Buddhas de Sanjusangendō, répétitifs jusqu'à l'hallucination, ou le Buddha du temple Tōdaiji à Nara, le plus gigantesque du monde (52 pieds de haut), imposent, à travers une œuvre humaine historique, une éternité de la présence divine.
Marquées de la présence surnaturelle aussi sont les innombrables images sacrales, essentiellement les images miraculeuses qui, justement parce qu'elles sont miraculeuses, témoignent de la puissance surnaturelle. Dans le monde anthropomorphique chrétien, surtout depuis la période moderne, il n'est guère de pèlerinage important sans culte d'une imago sacrale, aux vertus généreusement attestées.
Autant d'exemples divers et convergents pour consacrer le lieu pèlerin d'une « insignité » surnaturelle, en faire dans la reconnaissance de tous un lieu choisi d'en haut pour la communication entre la toute-puissance divine et une humanité en ferveur de culte ou en mal d'elle-même.
Qu'importe, dans la désignation de ces lieux, qu'il s'agisse d'un fait reconnu historique ou d'une imputation légendaire ou mythique, au regard de la foi pèlerine (cela vaut pour les différentes catégories de lieux pèlerins dits « historiques ») le dit et le fait se confondent. Le légendaire, dès lors qu'il prend figure d'histoire, c'est-à-dire de récit, hors de toute fixation temporelle précise, se charge de la cohérence puissante du fait. Ainsi en va-t-il, histoire et légende emmêlées, des pèlerinages aux lieux de mémoire. Si le pèlerinage chrétien aux Lieux Saints représente l'une des formes les plus hautes du culte de mémoire, les pèlerinages de l'ancien Israël retrouvaient les étapes successives où résida le Tabernacle, avant qu'il ne gagne Jérusalem ; et, dans la Jérusalem d'aujourd'hui, pleurer sur les ruines du Temple au mur des Lamentations, c'est vivre à la fois le retour et le ressourcement. Les étapes du pèlerinage mecquois avant d'atteindre à la Ka'ba retrouvent, à des niveaux historiques ou légendaires différents, les pas du prophète, les vicissitudes d'Adam et d'Ève, les épreuves d'Abraham ; le hadjdj, par ailleurs, se parfait à Médine, le lieu des sources mêmes de l'Islam au viie siècle. Quant au bouddhisme, il porte une vénération toute particulière aux quatre « places » qui marquent les étapes décisives de l'existence du Buddha – naissance, révélation, lieu de la première prédication et mort –, lieux sacrés de l'Inde où foisonnent aussi d'émouvants légendaires comme celui de la dispersion des membres du cadavre de l'épouse de Viṣṇu, épars en cinquante et un endroits, autant de lieux où un culte pèlerin revit la mémoire du drame et ressuscite la déesse. Le Taishan, la plus vénérable des montagnes sacrées de la Chine, retrouve dans l'immémorial des temps les racines les plus lointaines de la religion impériale. Si l'on revient à l'Occident enfin, des ensembles comme Sachseln, en Suisse alémanique, ou Sienne – où se déploient, dans l'un, les lieux de vie et de prière de Nicolas de Flue, le saint « national » de la Confédération helvétique, et, dans l'autre, autour de sa maison, les principales étapes de l'expérience religieuse de Catherine de Sienne – composent des lieux saints de mémoire. Des lieux d'une mémoire collective dont, à travers la diversité des religions et des cultures, les exigences apparaissent triples. Du point de vue le plus immédiatement concret, il s'agit bien de retrouver les traces historiques du fondateur de la religion ou celles, sensibles, imprégnantes, de la figure divine ou du saint que la mémoire collective a besoin de vénérer – certitude de nourriture cultuelle, en somme. En second lieu, au travers de l'historique ou du légendaire, cette mémoire cherche l'immémorial, car rien ne charge plus un lieu de sacralité physique que le consensus des siècles à y vivre un culte : considérable est le nombre des lieux sacrés où se superposent dans une continuité exemplaire religions et cultures. Que l'imaginaire collectif et individuel ait un besoin vital de mémoire, cela est attesté enfin par la pratique laïque du retour à certaines sources ; qu'elles soient d'héroïcité comme la voie sacrée de Verdun-Douaumont ou tel autre lieu mémorable de bataille, de vénération spirituelle afin de retrouver les cadres de la vie temporelle d'un grand créateur du passé ou de recherche de soi aux lieux marquants de sa propre existence, le langage dans sa probité parle toujours de pèlerinage. Cette immersion dans la présence du passé est l'énergétique recréante du pèlerinage de mémoire.
Corps saints et reliques
Le culte des corps saints compose l'une des catégories les plus nombreuses des lieux de pèlerinage. Historiques encore sont ceux-ci, comme le fut l'existence temporelle du corps vénéré, rayonnant désormais de puissance sacrale. Au centre du pèlerinage de Jérusalem et au cœur même de la certitude chrétienne se trouve le tombeau du Christ, ce tombeau dont il a été dit : « Et sepulcrum ejus erit gloriosum » – tombeau vide, mais qui, trois jours durant, a gardé le cadavre de Dieu fait homme, imputrescible, et, au soir de Pâques, ressuscité. Les tombeaux innombrables où, au travers de la planète, concourent les foules pèlerines conservent, historiquement ou légendairement toujours, des corps qui, eux, attendent la résurrection, mais qui, souvent après leur mort physique, à l'ouverture du cercueil ou du sépulcre, ont été retrouvés intacts, sans la moindre altération, comme vivants ou rayonnant une suave odeur, celle de la sainteté. Quels que soient d'ailleurs les signes, le culte pèlerin de l'Occident chrétien se nourrit de la ferveur des tombeaux. Après le tombeau glorieux de Jérusalem, les limina romains ne sont pas autre chose que les portes des tombeaux des apôtres fondateurs, Pierre et Paul. Et, à l'extrémité « finistérienne » de l'Occident, Compostelle, au ponant concurrente de Jérusalem, a drainé au long des siècles les foules pèlerines vers un autre culte apostolique, celui de Jacques le Majeur. Serviteurs et contemporains du Christ, ou personnages légendarisés comme tels, entraînent eux aussi autour de leur tombeau présumé le flux dévotieux. Ainsi l'extraordinaire et persévérante élaboration des sacralités de Rocamadour, qu'elles s'attachent à Amator ou à Zachée, transporte en cet abrupt surplomb quercinois les corps des familiers du Dieu-homme. Évangélisateurs d'une contrée (souvent évêques), religieux canonisés par la vox populi ou par leur ordre font se concentrer autour de leur tombeau, depuis plus d'un millénaire souvent, une piété inlassablement fidèle. Des tombeaux datant des différents siècles du Moyen Âge jalonnent de lieux pèlerins l'Occident chrétien, mais le culte des corps saints y a aussi sa modernité : à Fribourg, en Suisse, dans l'église Saint-Michel, tombeau à l'italienne de saint Pierre Canisius, ou, tout proches en notre temps, les tombeaux de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de sainte Bernadette, respectivement à Lisieux et à Nevers. Autant et parfois plus que le monde chrétien, l'islam vénère, dans la poursuite de la baraka sacrale, santons et marabouts : le tombeau de nombre d'entre eux devient centre de pèlerinage. Bagdad, dite « Citadelle des saints », concentre toute une hiérarchie de tombeaux maraboutiques, et la tombe de Sidi ben Medine protège la Tlemcen coranique. Non loin d'elle, le monde juif, très attaché aussi au culte de tombes rabbiniques, vénère la sépulture d'un rabbi espagnol qui est, depuis cinq siècles, un inépuisable thaumaturge.
Démultiplication du culte des corps saints : le culte des reliques. Celles-ci ne sont que des morceaux parfois infimes du corps saint, des restes, mais chargés, pour avoir appartenu à ce dernier, d'une part de sa puissance sacrale. Aussi, là où est la relique, un lieu sacral s'organise. Rien n'est plus saisissant que la frénésie du monde occidental, au Moyen Âge, à posséder des reliques venues d'Orient, depuis – reliques insignes – les morceaux de la Vraie Croix, la couronne d'épines, gloire de Saint Louis, ou les ceintures de la Vierge, si pieusement répandues, jusqu'aux trop nombreux morceaux de crâne du Baptiste et aux compétitions aussi acharnées que pies entre Vézelay et Saint-Maximin, pour la possession des reliques de la Madeleine, ou entre Saint-Denis en France et Ratisbonne pour la garde du corps du saint, quand il ne s'agit pas de savoir qui, de Milan ou de Cologne, garde le meilleur des restes des trois Rois mages.
Les croisades successives, l'établissement latin à Constantinople vont fournir l'occasion d'un véritable commerce de reliques qui se prolongera au xve et au xvie siècle à Venise, avant que ne survienne une relève – significative d'ailleurs d'un transfert de sources sacrales en cours d'accomplissement –, avec la dispersion, sur initiative romaine, de morceaux d'ossements de saints catacombaires, à deux périodes bien nettes, le xviie et le xixe siècle. Nombreux encore, jusque dans la période contemporaine, sont les évêques qui, ayant le privilège de posséder dans leur diocèse le corps d'un saint récemment canonisé, en concèdent quelque infime morceau aux lieux marqués par ce saint durant son existence terrestre ou à ceux dans lesquels sourd pour lui un culte particulièrement fervent. Cet immense trafic pieux fait qu'aujourd'hui encore, en Occident, il n'y a presque pas de pèlerinage, même mineur, sans reliques à vénérer. Dans leur châsse ou dans leur reliquaire, celles-ci, solennellement exposées le jour du pèlerinage, marquent à la fois le temps sacral de la célébration et la sacralité du sanctuaire qui en a la garde. Ainsi, la relique authentifie la motivation du pèlerinage : comme le corps saint en son entier, elle manifeste la présence personnelle. La liaison est si organique que la relique crée le pèlerinage ou le consacre. Comme le corps de sainte Anne, mère de la Vierge, est censé être conservé dans la cathédrale d'Apt, les pèlerinages à sainte Anne doivent posséder quelque parcelle en provenance d'Apt : cela vaut même pour Sainte-Anne de Beaupré, aux rives du Saint-Laurent québécois, centre d'un culte de « la mère de la mère » qui rayonne d'une manière saisissante sur toute l'Amérique du Nord, et auquel l'aval originel d'être, par l'œuvre de marins bretons, un transfert outre-Océan du jeune culte de Sainte-Anne d'Auray ne saurait suffire.
Sans doute importait-il, afin de retrouver la racine sacrale du lieu pèlerin, de discerner, partout où il est possible, entre origines de nature et origines historiques. Mais, en fait, la réalité immédiate est plus simple. D'une façon très largement dominante, le lieu pèlerin se veut fait d'histoire : ainsi l'exigent l'imaginaire collectif, la ferveur pèlerine et, plus profondément, l'exorcisme de l'implacabilité du cosmique. Montagnes et lacs sacrés du Tibet ou de Chine se peuplent à foison de leurs divinités résidentes ; le légendaire et le miraculeux fleurissent à consacrer les grands lieux pèlerins de Java ; les quatre-vingt-huit sanctuaires qui enserrent l'île japonaise de Shikoku jalonnent le parcours légendaire du saint le plus insigne du bouddhisme japonais. Les anges, on le sait, ont déposé sur le Sinaï, site grandiose et désertique, le corps de la vierge alexandrine martyre, cette Catherine au tombeau de laquelle se succèdent ou s'unissent depuis le Moyen Âge les pèlerins de la chrétienté orthodoxe et catholique. Tant le Gargano que le mont Tombe (notre Mont Saint-Michel), les apparitions de l'archange Michel viennent les exorciser de tout chthonisme diabolique ; et les très nombreux baptêmes qui, dans l'Occident chrétien, régularisent l'irrésistible fréquentation d'un lieu de culte païen justifient d'un ensorcelant légendaire cette conversion sans question. En témoignent, dans la montée du plateau d'Alésia, les vicissitudes « historiées » de la jeune vierge chrétienne qui a « vaincu César », consacrant, en un culte naguère fort répandu dans les pays bourguignons, la fontaine Sainte-Reine, lieu sacral largement antéchrétien. Autre répertoire où le légendaire historicisant recouvre glorieusement la nudité de la nature païenne : ces récits d'« inventions », quasi habituels dans le développement du culte marial populaire avec la Réforme catholique, qui découvrent des statues de la Vierge aux creux des arbres – « inventions » miraculeuses évidemment, où la Vierge fidèle tiendra, contre toute autorité ecclésiale, à demeurer dans son arbre, consacrant ainsi celui-ci d'une vertu tutélaire contre toutes les peurs ancestrales liées à la sylve originelle, et affirmant du même coup le règne de l'homme sur le règne végétal, là où l'arbre était l'un des supports cultuels privilégiés de l'imaginaire païen. Tout se passe comme si, dans sa reconnaissance de la réalité sacrale des lieux, l'imaginaire religieux avait un besoin impérieux de marquer de ses « histoires » les grands lieux naturels dont il ne saurait se déprendre, et pour lesquels il se sent contraint à découvrir un langage d'accès, non seulement afin de s'en rendre maître, mais surtout pour prendre de cette force mystérieuse que leur tellurisme dégage.
Lieux d'accomplissement eschatologique
En réalité, le lieu sacré doit être lieu de plénitude. La nature et l'histoire en témoignent et, plus encore, l'habillement par le légendaire humain de la nudité de la nature. Mais la plénitude en est encore plus sûrement atteinte avec les grands lieux sacrés pèlerins qui sont marqués soit d'accomplissement eschatologique, soit d'une élection cosmique unique. Les premiers sont essentiellement lieux des pèlerinages sans retour, c'est-à-dire des pèlerinages de la marche à la terre d' immortalité. À certaines époques, les grands pèlerinages de la chrétienté (Jérusalem, Rome) ou de l'islam ont été des pèlerinages sans retour, l'accomplissement entier devant être de trouver, au terme d'un chemin chargé de tant d'épreuves, le repos éternel et l'attente du salut à venir – pratique dont fait largement état, pour le xie siècle, Raoul le Glabre et qui a pu être plus importante que ne permettent de le saisir textes et documents. Il s'agit bien, en effet, d'une réalité anthropologique essentielle consistant dans la quête de la terre d'immortalité, cette terre où, dans les religions sotériologiques, l'on doit ressusciter dans l'accès promis à la vie éternelle. Ainsi se comprend l'éminente élection de Jérusalem, qui, selon Matthieu (xxiv, 30), est annoncée comme lieu du second avènement : là s'accomplira la rencontre parousiaque et justicière et, avec la fin des temps, la sortie de l'histoire. Les hommes de la première croisade ont, pour une grande part, dans leur pulsion panique insensée, vécu, au long de l'interminable route, l'imminence enfin salvatrice de cet événement : ils ont marché à la rencontre du Christ, pour être présents à son retour, certains de maîtriser ainsi leur éternité. Aussi bien, l'imminence dût-elle être reportée, être enterré en Terre sainte, sainte entre toutes les terres, c'est s'assurer la présence au jour du retour du Christ et, dans le triomphe du Christ glorieux, par son jugement, être aussi marqué de gloire. Bien d'autres terres, sans atteindre à la précellence de la Jérusalem chrétienne, ont été ou demeurent des lieux privilégiés d'immortalité : ainsi, pour la seule France, les Alyscamps d'Arles, le mont Sainte-Odile et peut-être Rocamadour ont connu l'élection sacrale de la certitude d'éternité. L'islam garde aussi ses lieux d'ensevelissement privilégiés : dans le monde chiite, Kerbela, qui conserve le corps du petit-fils du Prophète, était considérée comme une entrée du paradis ; s'y faire enterrer était assurance d'immortalité. La ville sainte de Kairouan, en Tunisie, a longtemps réuni dans une même attente paradisiaque des cadavres de fidèles venant de tout le Maghreb et de la Tripolitaine voisine. Comme dans l'Abydos de l'Égypte ancienne, certains grands lieux sacrés de l'Inde sont particulièrement marqués par le culte des morts. L'inhumation ici se fait immersion dans le fleuve sacré des cendres des défunts, qui sont soit apportées par les pèlerins, soit confiées à la poste. Tant à Allahabad qu'à Bénarès, des pèlerins se laissent emporter par les eaux en une offrande suicidaire, qui correspond pour eux à une communion mystique avec l'élément divin ; et mourir à Puri, c'est la certitude du paradis. L'accomplissement pèlerin prend ici toute sa grandeur sotériologique, et les lieux où traditions et légendes conduisent pour le réaliser deviennent, dans la conscience collective, des portes d' au-delà. Lieux saints par excellence, puisqu'ils sont ceux du triomphe sur la mort et que l'on y peut, presque de plain-pied, entrer dans l'éternité bienheureuse. On les retrouve naturellement dans les attentes messianiques, habituelles au monde des sectes ou de ces petits groupes illuminés partant, un beau jour, au temps qui leur a été prophétiquement annoncé, vers leur Jérusalem terrestre pour y trouver l'accès sauveur à la Jérusalem céleste, qui, quels qu'en soient les imaginaires, demeure, dans la totalité du monde chrétien, le lieu ultime de toute eschatologie. Pareilles pulsions migrantes prennent ainsi une « insignité » presque sauvage : elles découvrent, dans leur marche en avant aussi irrationnelle qu'irrésistible, dans cet élan insensé dont la croisade demeure le plus haut exemple, que le pèlerinage sans retour est un mouvement panique vers la gloire dans une certitude de la fin des temps, que le lieu sacré qui en est le terme est lieu de l'accomplissement eschatologique, que ce lieu est donc consacré par l'imaginaire collectif – dans la mise en place d'une scénographie de la fin des temps – comme le théâtre grandiose et unique où l'humanité doit se délivrer de son histoire et entrer triomphalement dans son immortalité, que pareil lieu, enfin, est celui du plus puissant pèlerinage, celui qui donne l'éternité.
Lieux de « sources »
La dernière catégorie de lieux sacrés pèlerins atteint une autre et plus haute précellence. Elle regroupe le nombre infime de lieux insignes qui sont consacrés dans leur élection cosmique, sous quelque forme que ce soit, de la puissance du règne. Marqués plus ou moins, eux aussi, par l'espérance eschatologique, ils se situent, mythiquement et souverainement, au centre du monde, car au centre est le trône de Dieu, le lieu du règne, la source de la puissance, celle de l'exister temporel, celle de l'au-delà, celle de la foi qui unit l'un et l'autre, le lieu symbolique enfin où s'accomplit l'unité totale. En fait, il s'agit surtout de villes saintes. C'est le cas de Jérusalem encore, où s'est centralisé le culte pèlerin de l'ancien Israël et qui doit être le lieu du second retour du Christ. Toute une tradition enseigne que, dans la scénographie de l'avènement, ce retour ne se produira qu'après la réunion autour de la Ville sainte de toutes les nations de la terre, car c'est en l'omphalos mundi (nombril du monde) que doit s'accomplir la fin des temps. Imaginaire biologique grandiose, qui réunit au même lieu la création et le règne, en même temps qu'il situe au centre de l'univers et de la vie la rencontre parousiaque et justicière. Centre du monde aussi, La Mecque qui dès avant l' islam était déjà Umm al-Qurà, la mère des villes, la métropole du monde. De nombreux légendaires accrochés à la Ka‘ba prêtent à cette cité la vertu d'une matière originelle, antérieure même à la séparation des cieux et des terres, et la situent, entourée d'une ronde d'anges, immédiatement au-dessous du trône céleste, à l'origine des choses donc, ou au centre du règne, ce centre que l'immense foule des fidèles de l'islam consacre chaque jour de sa prière, le corps prosterné vers La Mecque. Pour elle, d'ailleurs, la Ka‘ba est construite sur l'emplacement de la maison de Dieu et son nom, la tradition mystique l'interprète comme signifiant le « cœur » : toutes ces notations concourent puissamment à faire retrouver en un lieu éminemment sacral la cosmogonie originelle, le « lieu » de Dieu, la source vitale et le lieu sacré où l'islam se rassemble tout entier uni dans sa foi monothéiste. Où Dieu demeure, là est le centre du monde. Ainsi, par une extension naturelle, l'Allahabad de l'Inde, qui est tout à la fois le « confluent par excellence » et la « demeure de Dieu », est proclamée, jusque dans l'islam, la « reine des cités saintes ». Quant à la Lhassa tibétaine, capitale du bouddhisme de Grand Véhicule, sa place est au centre réel du monde. Ces lieux du règne sont au sommet de la hiérarchie sacrale des lieux sacrés : ils demeurent, certes, des lieux éminents du « passage » ou de la scénographie eschatologique, mais en eux s'exprime la plénitude d'un ordre en place où l'entière condition humaine reconnaît l'image de son unité dans la communion manifestée de la présence divine.
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Écrit par
- Alphonse DUPRONT : président d'honneur de l'université de Paris-Sorbonne, professeur émérite à la Sorbonne, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
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