PHÉNOMÉNOLOGIE
Un nouvel âge de la phénoménologie française
Avec la publication de la thèse d'Emmanuel Levinas sur le problème de l'intentionnalité, la phénoménologie husserlienne fut introduite en France dès le début des années 1930. Elle connut un premier âge d'or dans les années 1940-1950, avec les travaux de Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Mikel Dufrenne. Les figures centrales de cette époque ont laissé des textes dont certains font désormais partie des classiques de la philosophie du xxe siècle, tels que L'Être et le Néant (1943), ou La Phénoménologie de la perception(1945). La contribution des philosophes français à l'histoire du mouvement phénoménologique dans la première moitié du siècle a fait l'objet d'un certain nombre de travaux historiques (H. Spiegelberg, B. Waldenfels) qui ont permis de cerner sa spécificité. Le volume Philosophie phénoménologique de la collection Handbuch der Philosophie (1989) se présente sous forme d'un diptyque dont le premier volet est consacré à Husserl (E. Ströker) et le second à la phénoménologie française (P. Janssen).
L'analyse de la vitalité étonnante dont la phénoménologie française fait preuve à la fin du xxe siècle reste à faire. Pour bien des observateurs étrangers, la France semble être redevenue sinon un paradis, du moins une terre particulièrement favorable à l'éclosion de travaux phénoménologiques de grande qualité. En même temps qu'ils contribuent à l'étude des textes fondateurs, ils redonnent une nouvelle actualité à la maxime husserlienne : « Aller aux choses mêmes ! ». Tout en reconnaissant les ambiguïtés de l'expression « phénoménologie française », qu'on risque toujours d'assimiler à un « produit de terroir », alors qu'elle est de plus en plus inséparable de la recherche internationale, nous tentons d'en dresser ici un bref portrait.
Un temps de crise et de maturation
Le renouveau est d'autant plus remarquable que la mort de Merleau-Ponty, en 1961 semblait sonner le glas de cet âge d'or. S'ouvre alors une longue période de silence apparent, qui va durer presque vingt ans. Ce n'est qu'à partir des années 1980 que l'on se rend compte que cette période de relative clandestinité marquait un temps d'incubation et non une interminable agonie. Une fois encore, le Zeitgeist (l'« esprit du temps ») qui se complaît dans le rôle de fossoyeur, s'était trompé, en prédisant que la confrontation avec les prétentions transcendantalistes des sciences humaines devait s'achever par le triomphe de ces dernières. Les grands débats qui opposent au début des années 1960 les partisans du structuralisme au camp des phénoménologues se ramènent en partie à la conviction qu'il était grand temps que la phénoménologie soit renvoyée à son berceau d'origine que, contrairement aux apparences, elle n'avait jamais quitté : le psychologisme.
On aurait tort de faire du structuralisme le seul bouc émissaire de la crise que traversait alors la phénoménologie, et plus généralement la philosophie elle-même, sous l'influence des sciences humaines et de la critique des idéologies. Dans les écrits d'un certain nombre de philosophes, qui avaient commencé leur itinéraire sous la bannière de la phénoménologie, on relève les symptômes d'un amour déçu. C'est le cas de la « dérive » qui conduit Jean-François Lyotard de son ouvrage de jeunesse, La Phénoménologie (1954), à l'analyse de la condition postmoderne. Jean Toussaint Desanti, au contraire, qui publie en 1963 Phénoménologie et Praxis, devenu, dans la seconde édition de 1976, Introduction à la phénoménologie, n'a cessé de maintenir une fidélité paradoxale au geste phénoménologique, tout en rejetant comme une chimère le projet d'ériger la phénoménologie transcendantale[...]
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Écrit par
- Renaud BARBARAS : agrégé et docteur en philosophie, maître de conférences à l'université de Paris-IV-Sorbonne
- Jean GREISCH : docteur en philosophie, professeur émérite de la faculté de philosophie de l'Institut catholique de Paris, titulaire de la chaire "Romano Guardini" à l'université Humboldt de Berlin (2009-2012)
Classification
Médias
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