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SANCAN PIERRE (1916-2008)

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Pierre Sancan a mené une double carrière de pianiste et de compositeur, mais c'est le pédagogue qui a marqué son époque. Pendant une trentaine d'années, sa classe au Conservatoire national supérieur de Paris a vu éclore l'élite des pianistes français.

Il naît à Mazamet le 24 octobre 1916 et commence à étudier le piano à l'École de musique de Mekhnès (Maroc), où il obtient un premier prix à l'âge de quinze ans. Il travaille au Conservatoire de Toulouse (1932-1934) puis est admis au Conservatoire de Paris, où il étudie le piano avec Yves Nat, la fugue avec Noël Gallon, la composition avec Henri Büsser et la direction d'orchestre avec Charles Münch et Roger Désormière. Il obtient une moisson de premiers prix : piano (1937), harmonie (1938), fugue (1938), accompagnement (1939), composition (1939). C'est cette dernière qui semble l'attirer en priorité. Il remporte le premier grand prix de Rome en 1943 pour sa cantateLégende d'Icare, mais n'effectuera son séjour à la Villa Médicis qu'une fois les hostilités terminées (1946-1947). La même année 1943, Münch lui propose de devenir son assistant à la Société des Concerts. Il commence en même temps une brillante carrière de soliste qui le mène dans le monde entier. Il se produit en duo avec le violoniste Raymond Gallois-Montbrun ou avec le violoncelliste André Navarra. En 1956, il succède à son maître, Yves Nat, comme professeur de piano au Conservatoire de Paris, où il s'affirme comme l'un des plus grands pédagogues du piano de la seconde moitié du xxe siècle. Il y enseignera jusqu'en 1985. Jean-Bernard Pommier, Michel Beroff, Jean-Philippe Collard, Jacques Rouvier, Abdel Rahman El Bacha, Jean-Efflam Bavouzet, Jean-François Antonioli, Marc Laforêt, Emile Naoumoff, Huseyin Sermet, Pascal Dumay, Yves Henry, Daniel Varsano, Olivier Gardon figurent parmi ses disciples. À la fin des années 1970, lorsque la Chine s'ouvre à la culture occidentale, il est l'un des premiers pianistes invités à y enseigner. Il siège dans le jury des plus grands concours internationaux (Reine Élisabeth de Belgique, Van Cliburn au Texas, Busoni en Italie, Viña del Mar au Chili...). Cette carrière pédagogique prend progressivement le pli sur celle de concertiste. Au cours des vingt dernières années de sa vie, la maladie d'Alzheimer l'enferme progressivement dans un isolement complet. Il meurt à Paris le 20 octobre 2008.

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L'approche pédagogique de Pierre Sancan a provoqué une révolution complète dans l'enseignement du piano. À l'instar de Lazare-Lévy ou d'Alfred Cortot, il a bouleversé les canons établis qui faisaient de l'école française une famille pianistique cultivant avant tout la beauté et la perfection technique. Au lieu de chercher à plaquer un modèle unique sur tous les répertoires, il a su amener chacun de ses élèves à découvrir sa propre singularité. Aucune musique ne le rebutait et il a été l'un des premiers professeurs au Conservatoire de Paris à enseigner la musique de son temps. Il a également pris conscience de l'évolution de la facture instrumentale : on ne pouvait plus jouer sur des grands Steinway comme sur des Erard ou des Gaveau. Il fallait abandonner la séduction sonore pour aller puiser au plus profond des ressources de l'instrument. Dès ses débuts (il était venu relativement tard au piano), il élabore une sorte d'auto-analyse pour compléter l'enseignement de ses maîtres. Plus tard, il mettra au point une approche physique de la technique pianistique reposant sur la totalité du corps, qui a permis de sortir du seul jeu digital prôné notamment par Marguerite Long. Après avoir découvert tous ces problèmes en siégeant, au cours des années 1950, dans les jurys de concours internationaux où les jeunes prodiges soviétiques raflaient toutes les distinctions, il a vu sa démarche commencer à triompher en 1962 lorsque son élève Jean-Bernard Pommier a été couronné au concours Tchaïkovski à Moscou, en pleine guerre froide. L'iconoclaste de la rue de Madrid allait être regardé sous un autre éclairage.

La musique de Sancan s'inscrit dans la lignée de celle des grands maîtres français de la première moitié du xxe siècle : Ravel, Roussel, Honegger ou Poulenc. D'une œuvre relativement peu abondante émergent un concerto pour piano (1950-1955), un concerto pour violon (1958), la Symphonie pour cordes (1961) et de nombreuses pages pour piano, dont la Toccata, l'une de ses premières pages (1943). En 1966, il est revenu au piano concertant avec un Concertino pour piano et orchestre de chambre. Pour la scène, il a écrit en 1962 un opéra sur un livret de José Bruyr, Ondine, fille de la forêt, créé au Grand Théâtre de Bordeaux en 1966, ainsi que trois ballets, tous représentés à l'Opéra-Comique : Commedia dell'Arte (1951), Reflet (sur la musique de son concerto pour piano, 1963), Les Fourmis, dans une chorégraphie de Claude Bessy (1966). On lui doit aussi trois musiques de film (Lunegarde de Marc Allégret, 1944 ; Les Malheurs de Sophie, 1945, et Olivia, 1950, de Jacqueline Audry, le second avec Edwige Feuillère), ainsi qu'une partition composée pour un reportage sur Saint-Exupéry. Mais son œuvre la plus souvent exécutée reste sa Sonatine pour flûte et piano (1946), parfait reflet de ce qu'on appelle « l'esprit français ».

— Alain PÂRIS

Discographie sélective

L. van Beethoven, les cinq sonates pour violoncelle et piano, avec André Navarra (enregistré en 1966)

W. A. Mozart, Concerto pour trois pianos, K 242, avec Jean-Bernard Pommier, Catherine Silie, Orchestre Lamoureux, dir. Dimitri Chorafas

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M. Ravel, les deux concertos pour piano, Orchestre symphonique du S.W.F. de Baden-Baden, dir. Pierre Dervaux

P. Sancan, Concerto pour piano, Jean-Philippe Collard, Bilkent Symphony Orchestra, Ankara, dir. Emil Tabakov (enregistré en 2003) ; Sonatine pour flûte et piano, Michel Debost et Christian Ivaldi (enregistré en 1993).

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Écrit par

  • : chef d'orchestre, musicologue, producteur à Radio-France

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