PLAGIAT
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Plagiat, parodie, pastiche
Le plagiat est une notion aux frontières d’autres formes d’intertextualité, définie par Gérard Genette comme « présence effective d’un texte dans un autre ». Il ne se distingue d’autres types de réécriture qu’à condition de procéder, pour chaque cas d’espèce, à une analyse précise de la signature d’auteur, du mode de fabrication de l’œuvre et des intentions qui l’ont suscitée.
Le plagiat se démarque nettement de la parodie, qui exacerbe la dimension comique liée à l’outrance des transformations textuelles et aux effets de caricature. Mais le plagiaire est quelquefois tenté de l’invoquer comme alibi en prenant prétexte des similitudes avec le modèle. L’argument, malgré les fortes réticences de la doctrine, a été invoqué avec succès devant les juges (arrêt de la cour d’appel de Versailles du 15 décembre 1993) qui ont finalement donné gain de cause à Régine Deforges, auteur de La Bicyclette bleue. Les ayants droit de Margaret Mitchell l’avaient assignée pour contrefaçon du roman Autant en emporte le vent.
Le plagiat diffère également du pastiche. Contrairement au pasticheur qui exhibe les caractéristiques stylistiques du modèle, le plagiaire prend soin, par un démarquage habile, de cacher son larcin et de faire oublier sa source. Pourtant, combien de plagiats déguisés ont pris prétexte du pastiche pour se justifier, alors que l’intention en est si différente ? La preuve en est que le plagiaire usurpe la signature, tandis que le pasticheur signale au lecteur qu’il s’agit bien d’un jeu d’imitation et qu’il n’a l’intention ni de voler l’œuvre, comme le fait le plagiaire, ni de voler la signature, comme le fait le faussaire. De fait, le pasticheur appose à son œuvre de pure imitation sa propre signature dans la mention « à la manière de ». Le pasticheur n’est pas un tricheur, mais un joueur.
Le plagiat se distingue aussi du faux, qui procède à l’inverse : le faussaire imite fidèlement les caractéristiques stylistiques de l’œuvre d’un autre dont il dérobe la signature, tandis que le plagiaire maquille les effets de style caractéristiques de l’auteur dont il vole l’œuvre, pour faire oublier le modèle, en apposant sa propre signature. L’un vise une source de profit tiré de la valeur de la signature que la sienne n’aurait pas garantie, à moins qu’il ne recherche que le plaisir d’une mystification. L’autre cherche à faire valoir sa légitimité d’auteur en parasitant l’œuvre d’autrui. Il espère se valoriser lui-même en tirant de l’œuvre d’un autre les preuves d’un talent qu’il n’a pas. Dans Esthétique de la mystification, tactique et stratégie littéraires (1994), Jean-François Jeandillou résume : « Signant un texte qu’il n’a pas écrit mais “copié”, le plagiaire tente de passer pour scriptor, quand il n’est qu’un auctor apparent. »
Entre autres formes de réécriture, le plagiat demeure une notion clé de la critique littéraire et artistique, propre à nourrir la réflexion sur la question de l’originalité : l’écrivain demeure traversé par l’influence des prédécesseurs. Il ne conquiert son originalité que par le dépassement de relations d’appartenance à la tradition, aux œuvres admirées, à une école ou à un courant de pensée. On connaît la fameuse déclaration de Giraudoux dans Siegfried : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue. » Plus sérieusement, Proust avait pleinement conscience que l’influence et même l’emprise de certains écrivains sur son œuvre pouvaient le conduire au plagiat. Il préconisait, pour s’en prémunir, la pratique consciente du pastiche, afin de « se purger du vice naturel d’idolâtrie et d’imitation » (Pastiches et mélanges, 1919). La littérature est faite d’emprunts. À ce titre, le rêve d’une originalité absolue est purement illusoire. Ajoutons que le plagiat procède rarement par recopiage littéral. Le démarquage, en maquillant le délit, recourt déjà à des procédés littéraires de transformation : synonymie, ajouts, suppressions, changements de rythme ou modifications syntaxiques. Est-il encore un plagiat ou déjà un autre texte ?
Les critères d’appréciation ont évolué au fil de l’histoire, depuis la tradition de l’imitation qui domine au xviie siècle, jusqu’à l’émergence des notions d’individu et de propriété au xviiie siècle et, enfin, la conception idéaliste d’un moi créateur unique et original au xixe siècle. Dès les années 1960, les études sur l’intertextualité ont appréhendé l’œuvre comme un palimpseste où se superposent des textes à l’infini. Le plagiat s’inscrit désormais dans une esthétique de la réécriture. Il s’affranchit du même coup de toute connotation morale, pour devenir une vraie question littéraire. Jean-Luc Hennig prend ainsi fait et cause pour les plagiaires dans son Apologie du plagiat (1997), au nom d’une conception libérale de la notion d’auteur ; un an plus tôt, il avait dû, en effet, accepter un arrangement amiable avec l’écrivain Jacques A. Bertrand, qui s’estimait plagié, pour éviter une procédure à son encontre. Les éditions Zulma s’étaient engagées à supprimer les passages incriminés dans un prochain tirage.
Dans le domaine des beaux-arts, les pratiques du collage et du recyclage qui relèvent d’une conception postmoderne de la création conduisent à relativiser les suspicions de plagiat et s’accommodent mal de certaines condamnations pour contrefaçon qui marquent actuellement le monde de l’art.
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Écrit par
- Hélène MAUREL-INDART : professeure de littérature française à l'université de Tours
Classification
Média
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Voir aussi
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- PRIVILÈGE DU ROI
- CODE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE
- DÉONTOLOGIE
- LIVRE ÉLECTRONIQUE ou E-BOOK
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- NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication)
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