PRAGMATIQUE
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Plusieurs pragmatiques ?
Le plus expédient paraît être de classer les études pragmatiques en fonction du type de contexte, le contexte étant un concept central et caractéristique, ainsi que le pense H. Parret (1983).
Le co-texte
Alors que la syntaxe ne transcende jamais la phrase et que la sémantique, dans ses versions linguistique ou logique, tente de se restreindre à la proposition, plusieurs recherches pragmatiques offrent des techniques pour analyser de grandes unités du discours. C'est le cas de la grammaire textuelle, qui s'attache aux formes dégagées sur des « textes » entiers dont les unités constitutives ne sont plus des mots ni même des propositions. Celles-ci sont alors considérées comme simples « indices » d'un certain fonctionnement d'une grande unité, selon Ducrot (1980). De même les relations découvertes par l'analyse du discours ou l'analyse conversationnelle portent sur des fragments discursifs ou argumentatifs. Elles excèdent le lien anaphorique entre phrases ou le lien co-référentiel entre propositions. Le co-texte, une fois restitué dans sa cohésion et sa combinatoire propres, permet à l'interprète de découper les macro-unités qu'il s'efforce de comprendre. Mais il paraît indispensable de mettre en rapport les systèmes macro-grammaticaux avec d'autres types de contextualité que ceux qui sont pris en compte par la pragmatique des grandes unités.
Le contexte référentiel
Avec lui, on aborde la pragmatique des philosophes-logiciens. Ce sont eux qui ont montré que les séquences de signes prennent sens par rapport à leurs référents : le monde des objets et des états des choses. Le souci qu'ils ont de la référence extra-linguistique les oppose aux diverses versions du structuralisme français, pour lesquelles le sens est immanent. Cette pragmatique référentielle, très développée, est en voie de s'intégrer dans certains aspects de la linguistique de l'énonciation. Une de ses parties est la pragmatique indexicale, chronologiquement première. On passe de la sémantique à la pragmatique dès lors que les agents concrets de la communication et leur localisation spatio-temporelle sont tenus pour des indices du contexte existentiel. Pour Montague (1974), la pragmatique indexicale pourrait rester véri-fonctionnelle. On relierait peu à peu les phénomènes grammaticaux de la personne, de la modalité, du mode, du temps et de l'aspect, aux indices référentiels. Il est à noter que la théorie des modèles et la logique modale élaborent un cadre de mondes possibles où les expressions linguistiques se voient assigner un domaine. Logiciens et linguistes semblent se rapprocher pour faire entrer dans la pragmatique indexicale toute partie de la description linguistique qui met en place un métalangage comportant des symboles pour les interlocuteurs, le temps, le lieu, et aussi le symbole « dire ». Ainsi Wunderlich (1972) et Grunig (1981).
Le contexte situationnel
À la différence du précédent, ce contexte n'est que partiellement exprimé par les séquences linguistiques. Les situations sont médiatisées culturellement, reconnues socialement. Elles font partie de la classe des déterminants sociaux. Une célébration liturgique, une négociation salariale, une discussion entre parlementaires, un assaut de mauvaises plaisanteries, une plaidoirie au tribunal, certaines routines quotidiennes à forme fixe déterminent en grande partie soit les structures argumentatives, soit les propriétés conversationnelles de grandes unités textuelles. Les socio-linguistes se sont affrontés au problème typologique. La classe des situations est virtuellement infinie et les pratiques discursives aussi nombreuses que les jeux de langage wittgensteiniens. Faut-il construire la typologie sur la notion du rôle que peuvent jouer les participants (à condition de pouvoir définir celui-ci comme la plus petite unité sociale dérivée d'un système de classes et de couches – Dittmar, 1980) ? Ou faut-il reformuler les conditions sociales en termes spécifiquement pragmatiques, tels que les positions, places, conventions énonciatives (Jacques, 1982) ?
Le contexte interactionnel
Une autre solution consiste à isoler une sous-classe spécifique de situations, constituée par les actions linguistiques elles-mêmes. C'est la leçon essentielle d' Austin (1962), qui inaugure la pragmatique de la performativité. « Je te plains », « je te promets que X », « je t'ordonne de X », sont des formules performatives telles qu'on fait en disant tout en disant simultanément qu'on fait ; alors que « je ferme la porte » (où ce qui est fait ne l'est plus en disant) n'est pas une formule performative, pas davantage que « je lui ai ordonné de X », qui redevient descriptive d'une action effectuée. Les phrases marquées par la performativité seraient à elles-mêmes leur propre contexte. La théorie des actes de langage de Searle (1969) développe l'idée que les conditions de production d'un acte de langage (notamment sa force illocutoire) seraient liées conventionnellement à la phrase par des opérations morphosyntactiques déterminables. Signalons, sur l'autonomie linguistique de la théorie, l'objection de Bourdieu (1982) ; sur la possibilité de classer des actes plutôt que des verbes et sur la « trahison des actes indirects », les objections de B. N. Grunig (1979) ; sur la notion même de force illocutoire, l'objection de Berrendonner (1981). Searle (1969) se proposait de caractériser la force isolément sans mentionner l'exécution d'un autre acte de langage par l'interlocuteur. À propos de cette décision méthodologique et de l'aspect contractuel, qui présuppose l'intention du locuteur, on retiendra les objections de Jacques (1979) et, à propos de la classification de Searle (1979) en cinq rubriques – assertif, directif, commissif, expressif et déclaratif – les critiques de Wunderlich (1976) et de Recanati (1981).
Apostel (1981) retient un autre critère de classification. La pragmatique s'intéresse à la fois aux langues naturelles et aux langages formels. En supposant que ceux-ci diffèrent génériquement, comme le croit Wittgenstein (mais non Montague), et en constatant que la pragmatique s'est donnée à la fois comme une discipline empirique et comme une discipline formelle, nous serions en présence de quatre domaines : l'étude formelle de la pragmatique des langues naturelles ; l'étude empirique de la pragmatique des langues naturelles ; l'étude formelle de la pragmatique des langages formels ; l'étude empirique de la pragmatique des langages formels. Aucune n'a été développée complètement et leurs relations mutuelles n'ont pas été élaborées.
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Écrit par
- Francis JACQUES : professeur à l'université de Rennes
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