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QUÉBEC (PROVINCE DE)

Article modifié le

Peuplement et institution du territoire

Occupation précoloniale

Bien que l’on s’interroge toujours sur la période d’arrivée des premiers humains en Amérique, leur présence est attestée au Québec depuis 12 000 ans, aux abords de l’ancienne mer de Champlain. Ce milieu de toundra herbacée se prêtait au nomadisme de groupes pratiquant la chasse aux grands cervidés. Cette population naissante augmenta et s’étendit à la faveur de la déglaciation. Au fil des neuf millénaires suivants, l’établissement humain s’intensifia, mais le nomadisme demeura la règle. L’introduction de la céramique et de l’agriculture s’accompagna, il y a 3 000 ans, lors de la période dite sylvicole, d’une poussée démographique et d’une relative fixation de l’habitat. La sédentarité n’advint cependant que vers l’an 1000 dans la vallée du Saint-Laurent, lorsque l’agriculture, la culture du maïs notamment, concentra certains groupes en des villages plus populeux. Sur le plan linguistique et culturel, la population autochtone se répartissait à l’époque en deux familles. Les nomades, la plupart implantés sur le Bouclier canadien, constituaient la famille algonquienne. Les sédentaires, occupant la plaine fertile près du fleuve et des Grands Lacs, formaient la famille iroquoienne. Par ailleurs, dans le Grand Nord québécois, l’occupation humaine s’engagea au terme de la déglaciation complète du territoire. Des populations de l’Arctique provenant de l’ouest s’y installèrent il y a 4 000 ans. Après l’an 1000, leurs descendants – les Dorsétiens – cohabitèrent jusqu’à la fin du xve siècle avec les Thuléens, ancêtres des Inuits, qui en quelques siècles les assimilèrent.

Vers l’an 1500, au seuil de sa colonisation par l’Europe, le Québec-Labrador était l’habitat d’une dizaine de nations dont la coexistence, nourrie d’échanges, n’était pas exempte de guerres. Une grande mobilité, surtout chez les nomades, compensait la faible densité d’occupation, si bien que leurs territoires étaient souvent fort étendus et intriqués par endroits. Dans la famille algonquienne, les Abénaquis, les Malécites et les Micmacs partageaient la région appalachienne. De leur côté, les Anishinabes, les Atikamekws, les Cris, les Innus et les Naskapis peuplaient le Bouclier canadien. En ce qui concerne la famille iroquoienne, les Iroquois vivaient dans la vallée du Saint-Laurent et au sud des Grands Lacs, pendant que les Hurons-Wendats occupaient la péninsule ontarienne. Les Inuits étaient présents sur la côte septentrionale de la baie d’Hudson jusqu’au détroit de Belle Isle, à l’entrée du golfe du Saint-Laurent.

Exploration et implantation européenne

Jacques Cartier - crédits : British Library/ AKG-images

Jacques Cartier

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Alors que l’Espagne et le Portugal se réservaient l’Amérique du Sud, l’Angleterre, tout au début du xvie siècle, partit à la recherche du passage du Nord-Ouest et entreprit la colonisation de l’Amérique du Nord. Pour sa part, en 1534, la France lança une expédition à la hauteur de Terre-Neuve, où des Bretons et des Basques pratiquaient depuis quelque temps la pêche à la morue et la chasse à la baleine. Lors de ce premier voyage, Jacques Cartier explora le golfe du Saint-Laurent. Ce ne fut que lors de son deuxième voyage, l’année suivante, qu’il remonta le fleuve jusqu’à Hochelaga (Montréal). Il hiverna à Stadaconé (Québec) et repartit convaincu que l’endroit pourrait être une escale utile vers l’Orient. Sous la houlette de Jacques Cartier et Jean-François de La Rocque de Roberval, un projet d’établissement prit forme dans la foulée à Cap-Rouge, un peu en amont de Québec. Son occupation fut toutefois brève (1541-1543) et n’eut pas de suite avant la fondation de Québec par Samuel de Champlain en 1608. S’amorça ainsi la colonisation de la vallée du Saint-Laurent, où bientôt naquirent en amont d’autres bourgades : Trois-Rivières en 1634 et Ville-Marie, la future Montréal, en 1642.

Nouvelle-France

Montcalm - crédits : Hulton Archive/ Getty Images

Montcalm

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Dans cette « Nouvelle-France », le peuplement, sous la responsabilité de la Compagnie des Cent-Associés à partir de 1627, s’engagea plutôt timidement. Lorsque la couronne de France en reprit elle-même l’initiative en 1663, la colonisation agricole s’intensifia et s’étendit le long du Saint-Laurent et de plusieurs de ses affluents. Le domaine agricole fut organisé selon un système d’ancien régime. Le roi concédait des seigneuries, à charge pour les seigneurs de les pourvoir en habitants et d’assurer aux communautés des services propices à leur essor. Disposées en rangs qui s’additionnaient au fur et à mesure du déploiement colonial, les terres étaient découpées en longues parcelles dix fois plus longues que larges, qui structuraient un habitat aligné et rapproché, encore typique de la campagne québécoise. Jusqu’à la conquête anglaise de 1759, ce régime seigneurial gagna l’essentiel des basses terres du Saint-Laurent et s’étendit même en aval de Québec sur les deux rives du fleuve. Mais l’emprise de la France dans le Nord-Est américain ne tint pas à cette seule colonisation agricole. L’intérêt économique de la région résidait également dans l’exploitation des pelleteries. Car au nord, au sud et surtout à l’ouest gisaient de riches réserves d’animaux à fourrure et des populations autochtones disposées à les prélever. Aussi la France y implanta-t-elle des comptoirs, des missions et des forts qui furent à l’origine d’un nomadisme où nombre de Français se transformèrent en « coureurs des bois ». Les Britanniques firent de même. Accédant à la baie d’Hudson et à la baie James par la mer du Labrador, ils tirèrent eux aussi profit des espaces giboyeux de l’Ouest. S’ensuivit une compétition économique, politique et militaire, compétition d’autant plus vive que s’y entremêlaient les rivalités de leurs partenaires autochtones respectifs. Outre ses enjeux purement européens, cet antagonisme, qui culmina dans la guerre de Sept ans (1756-1763), concernait la domination du Nord-Est américain. Alors que la France, par-delà les Grands Lacs, étendait son emprise vers l’ouest jusqu’au lac Winnipeg et jusqu’aux rives du Mississippi, l’Angleterre resserrait l’étau autour de la Nouvelle-France. La prise de Québec en 1759 et la capitulation de Montréal l’année suivante en marquèrent la fin.

Mise en place du régime anglais

Le vainqueur anglais conserva le régime seigneurial là où il était établi, ce qui assura le maintien de la population d’origine française, qui s’élevait à 55 000 âmes. Ce noyau stabilisé mais coupé de la mère patrie représentait bien peu par rapport à la Nouvelle-Angleterre qui, à la même époque, comptait 1 500 000 habitants. Aux termes du traité de Paris (1763), l’Angleterre devint officiellement maîtresse de tout l’est de l’Amérique du Nord. Elle n’avait plus qu’une rivale sur le continent, l’Espagne, confinée pour l’instant à l’ouest du Mississippi. Réduite à sa portion laurentienne, l’ancienne Nouvelle-France devint Province ofQuebec par une proclamation royale qui y institua en 1763 un gouvernement civil sous la complète tutelle de Londres. Cette proclamation établit également une charte régulant la négociation de traités avec les autochtones. Bien que destinée à éteindre les droits territoriaux des nations autochtones, cette charte, parce qu’elle exigeait la cession de ces droits, reconnaissait de facto que les territoires en cause leur appartenaient bel et bien. Le Québec, comme le Canada, trouvait là des bases juridiques toujours valides aujourd’hui au titre de la protection des droits territoriaux des peuples ayant subi la colonisation européenne.

Prémisses d’une identité nationale

La conquête anglaise ouvrit le Québec aux immigrants britanniques. Les nouveaux arrivants s’installèrent en marge du domaine seigneurial et colonisèrent le sud de l’actuel Ontario. En 1774, l’Acte de Québec agrandit le territoire de la nouvelle province jusqu’au Mississippi, cantonnant du même coup la Nouvelle-Angleterre dans sa frange côtière. Londres dotait également la province d’un conseil législatif, doublé, en 1783 quand les États-Unis d’Amérique obtinrent leur indépendance, d’une chambre d’assemblée composée d’élus locaux. La révolution américaine valut aux autres colonies britanniques d’Amérique un afflux de loyalistes qui, au Québec, se concentrèrent dans le sud de la province, où l’on établit des cantons – et non des seigneuries – pour les y installer. Dans un esprit de conciliation, l’Acte de Québec accorda la liberté religieuse aux catholiques, tout comme il maintint le droit civil français et le régime seigneurial, en le confinant toutefois à son domaine existant. Par l’Acte constitutionnel du Parlement britannique de 1791, la province de Québec, amputée du sud des Grands Lacs, fut rebaptisée Canada et divisée en deux : le Bas-Canada et le Haut-Canada, séparés par la rivière des Outaouais et bordés au nord par la Terre de Rupert, que Londres conservait sous sa tutelle. Chaque entité était pourvue d’une Chambre d’assemblée où s’affichait et se consolidait une élite locale en mal d’autonomie. D’un côté, on concevait cette autodétermination en tout respect de la tradition britannique et de l’autorité impériale ; de l’autre, on valorisait l’héritage français, tout en doutant souvent d’une communauté d’esprit et d’intérêt avec le pouvoir britannique. Au Bas-Canada, où la souche française restait prépondérante en dépit de l’arrivée des loyalistes, l’insatisfaction tourna à l’affrontement, au cours de la rébellion des Patriotes (1837-1838). En conséquence, Londres décida de souder les deux Canada par l’Acte d’union de 1840 et priva ainsi les Canadiens français d’un Parlement où ils détiendraient la majorité. S’érigeant en institution refuge, l’Église catholique conforta son ascendant sur la société canadienne-française en sublimant la résignation politique en un culte de la foi et de la langue. Aussi, l’union, qui visait l’assimilation des Canadiens français à la population d’origine britannique en forte croissance, s’avéra rapidement impraticable. On espéra trouver l’équilibre en créant en 1867 la Confédération canadienne, qui érigea le Canada-Est (ancien Bas-Canada) en province de Québec. Le même privilège fut accordé non seulement au Canada-Ouest (ancien Haut-Canada et actuel Ontario), mais aussi aux colonies britanniques du golfe du Saint-Laurent, soit le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et, en 1873, l’Île-du-Prince-Édouard. Seule Terre-Neuve demeura anglaise, jusqu’à son inclusion dans l’ensemble canadien en 1949.

Le Québec actuel doit sa création à l’Acte de l’Amérique du Nord britannique qui institua en 1867 le dominion du Canada. Bientôt, son territoire incorpora au nord une partie de la Terre de Rupert, soit le district d’Ungava, si bien qu’en 1912 il ne lui manquait plus que le Labrador pour couvrir l’ensemble de la pointe nord-est du continent américain. Revendiquant des droits sur cette région, le gouvernement du Québec porta sa cause devant le Conseil privé de Londres, la plus haute instance juridique de l’Empire britannique qui, en 1927, confirma le rattachement du Labrador à la colonie terre-neuvienne et en délimita la frontière.

Le Québec, de la fondation du Canada à la Seconde Guerre mondiale

En 1871, la province de Québec comptait 1 200 000 habitants, soit un tiers de la population canadienne. Les trois quarts d’entre eux étaient d’ascendance française, et un quart d’origine britannique. Nouvellement constitué, le Canada jouissait d’une forte croissance démographique grâce à la natalité et à l’immigration. Au Québec, la tendance était toutefois atténuée par l’émigration d’un grand nombre de Canadiens-français vers les États-Unis, où l’industrie en expansion les attirait, d’autant que le domaine agricole hérité du régime français ne fournissait pas suffisamment de terres à leurs familles nombreuses. Au total, entre 1870 et 1930, plus de 700 000 Québécois quittèrent la province pour les États-Unis, en majorité pour la Nouvelle-Angleterre. L’industrialisation n’en gagna pas moins le Québec, notamment Montréal qui devint un carrefour de premier ordre quand le chemin de fer lui conféra une centralité sans égal au Canada. Pourvoyeuse d’emplois, l’industrialisation accéléra l’exode rural non seulement vers la métropole, mais aussi vers Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières et ailleurs. En parallèle, l’exploitation des ressources naturelles se diversifia et s’intensifia. Les forêts fournissaient en abondance un bois d’œuvre qui s’écoulait en quantité sur les marchés extérieurs depuis le début du xixe siècle. Dans la foulée, le prélèvement forestier alimenta des papetières qui, comme les scieries, essaimèrent à la faveur de rivières qui les approvisionnaient en billes de bois et en force motrice. Parallèlement, les mines et la métallurgie dynamisaient deux régions en marge de l’écoumène québécois. Tandis que l’Abitibi devint au début du xxe siècle un haut lieu d’extraction de métaux précieux (or et argent) et de métaux lourds (cuivre et zinc), le Saguenay profitait de son potentiel hydroélectrique pour accueillir une des plus grandes alumineries au monde. Ainsi, au fil des décennies, se consolida, à côté d’une campagne canadienne-française trop étroite pour contenir sa propre croissance démographique, un monde urbain résolument tourné vers l’industrie et les affaires. Des villes déjà anciennes de la vallée du Saint-Laurent (Montréal, Québec, Trois-Rivières) ou des Appalaches (principalement Sherbrooke) s’agrandirent, tandis que des villes nouvelles (Chapais, Chibougamau et Schefferville, par exemple) surgissaient en des lieux peu occupés jusque-là lorsqu’une usine ou une mine s’y installait. En même temps se développait à nouveau une occupation diffuse de l’arrière-pays, où un monde forestier, ponctué de camps de bûcherons et de chantiers d’abattage, attirait des travailleurs qui à leur manière relayaient le nomadisme des coureurs des bois de naguère.

La Révolution tranquille et ses suites

Après la Seconde Guerre mondiale surgit au Québec l’espoir que la croissance économique s’accompagne d’une modernisation en profondeur de la société et, pour certains, d’une accession à l’indépendance nationale. Doublée du désir de rompre avec une Église catholique qui jusque-là contrôlait directement maintes institutions, dont l’éducation, la santé et le syndicalisme, l’idée inspira un fervent volontarisme étatique. Résolu à doter le Québec d’institutions publiques vouées à l’épanouissement culturel, au bien-être, à la prospérité et à l’affirmation politique de ses habitants, l’État provincial entreprit un vaste chantier de réformes dans les années 1960, appelé la Révolution tranquille et dont l’empreinte est encore profonde.

Il importait avant tout que l’économie du Québec se transforme radicalement, le but étant de moderniser les facteurs de production, de pénétrer davantage les marchés extérieurs et d’assurer de plus hauts revenus en multipliant les emplois dans des secteurs concurrentiels. À cette fin, l’État prit le contrôle quasi total d’une ressource naturelle, l’eau, qu’on éleva au rang d’emblème de la modernisation en cours. Il en découla la nationalisation de compagnies existantes dans ce secteur pour consolider Hydro-Québec. Cette entreprise d’État fondée en 1944 accapara alors de vastes territoires pour y installer d’imposantes infrastructures (barrages, centrales, réservoirs et lignes de transmission). Bouleversant au passage la vie et l’environnement de milliers d’Autochtones, le grand projet hydroélectrique de la baie James, qui concerne la Grande Rivière et ses tributaires, ne put toutefois être achevé sans la négociation avec les Cris et les Inuits de la Convention de la baie James et du Nord québécois, qui initia en 1975 une gestion partagée du territoire septentrional de la province. Ce premier traité moderne à être signé au Québec entre un État héritier de la colonisation européenne et des nations autochtones fut suivi en 2002 par une seconde entente avec les Cris, dite la Paix des Braves. En étendant les prérogatives des Cris sur la gestion des ressources naturelles de leur territoire, cette entente anticipe une possible actualisation de tous les droits territoriaux des nations autochtones.

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Par ailleurs, l’industrialisation et la mondialisation ne manquaient pas d’affecter lourdement l’agriculture québécoise. Entraîné dans un déclin démographique, le monde rural, dont l’empreinte culturelle demeurait profonde, subissait un problème de productivité, de capitalisation et de commercialisation. D’une part, l’exploitation des terres peu fertiles ou trop reculées ne pouvait perdurer, de sorte qu’une déprise agricole fragilisa plusieurs régions, en particulier la Gaspésie, l’arrière-pays appalachien, le Saguenay, les Laurentides et l’Abitibi. D’autre part, là où le sol et le marché étaient favorables, essentiellement dans les basses terres du Saint-Laurent, l’agriculture ne pouvait croître sans garantie de fonds et de débouchés, ce qui commanda une régulation étatique des marchés agricoles. En outre, le terroir devait être préservé face à l’étalement urbain qui s’accélérait, notamment en périphérie de Québec et de Montréal, où se concentrent bon nombre des meilleures terres arables de la province. Même si, depuis, on a pu douter de son efficacité, cette défense de l’agriculture et de son assise foncière flattait un sentiment nationaliste en l’incarnant dans une géographie idéalisée du Québec rural.

Il ne suffisait pas, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de préserver le territoire agricole pour refréner l’étalement urbain. Au Québec comme en Amérique du Nord en général, ce phénomène, soutenu par une forte croissance démographique, découlait en fait d’une poussée de l’habitat pavillonnaire, poussée d’autant plus irrésistible qu’elle était favorisée par les autorités publiques qui voyaient en l’accès à la petite propriété résidentielle un pilier de l’État-providence. Ne restait, dans ce contexte, qu’à encadrer au mieux l’inévitable bouleversement qui emportait autant la ville que la campagne. Dans cet esprit, on entreprit de remettre en état les centres-villes anciens désertés par le commerce, l’industrie et la population capable financièrement d’acquérir un pavillon. Si on leur reconnaissait une valeur historique, on les restaurait au titre du patrimoine, comme ce fut le cas du Vieux-Montréal et du Vieux-Québec. Dans le cas contraire, le bâti désuet était voué à la démolition afin de faire place à des immeubles et des équipements susceptibles d’accueillir, selon de nouveaux standards, des institutions publiques et privées : la colline parlementaire à Québec et les habitations Jeanne-Mance à Montréal étant caractéristiques à ce titre. Par ailleurs, il était nécessaire de structurer l’impérieux boom périurbain. Pour assurer la cohérence d’agglomérations aux proportions sans cesse grandissantes, on créa en 1979 des instances régionales associant diverses municipalités pour coordonner leurs efforts d’aménagement. Lorsqu’une telle fédération semblait insuffisante, on jugea nécessaire, à la fin du xxe siècle, de fondre plusieurs municipalités en une seule. Cette opération de regroupement municipal échoua toutefois partiellement à Montréal en raison de contrastes sociolinguistiques plus accentués. En outre, les agglomérations, en constante extension, ne pouvaient être cohérentes sans que leurs infrastructures de transports ne soient adaptées. Les plus grandes agglomérations furent ainsi dotées, dès les années 1970, d’un réseau autoroutier intérieur pour favoriser la circulation entre des centres et des périphéries toujours plus lointaines. Les villes québécoises y gagnèrent certainement en modernité, mais il s’avéra qu’une telle infrastructure, en plus d’accaparer et de cloisonner de vastes espaces urbains, devenait rapidement victime de son succès, en générant elle-même des engorgements. Tandis que l’automobile assurait l’essentiel de la circulation des personnes, seule Montréal, à la faveur de la tenue de l’exposition universelle de 1967 et des jeux Olympiques de 1976, se dotait d’un réseau de transports en commun d’ambition véritablement métropolitaine.

Référendum sur le Québec, 1995 - crédits : Andre Pichette/ AFP

Référendum sur le Québec, 1995

Sur le plan culturel, la Révolution tranquille insuffla une rapide désaffection religieuse qui se traduisit par un laïcisme de plus en plus affiché. C’est pourquoi le Québec d’aujourd’hui se distingue du reste du Canada et des États-Unis, où la religion imprègne davantage la société et ses institutions. À la même époque, la volonté de modernisation de la société québécoise inspira un regain nationaliste que la plupart des partis politiques provinciaux cherchèrent à conforter. D’aucuns, dont le Parti québécois, concevaient même que seule l’indépendance du Québec pouvait porter cet idéal jusqu’à sa pleine réalisation. Si le mouvement souverainiste québécois essuya une défaite lors des référendums de 1980 et de 1995, la ferveur nationale n’est pas moins demeurée une dimension fondamentale de la vie politique québécoise.

Le Québec contemporain

Les contrastes sociogéographiques de la démographie

La province de Québec compte, au début des années 2020, 9 millions d’habitants, soit presque un quart de la population canadienne. Les trois quarts d’entre eux, issus en majorité de la toute première vague de colonisation européenne, sont de langue maternelle française. L’anglais, implanté depuis la conquête britannique, est la principale langue d’usage de 10 % des habitants. La population du Québec croît à un rythme plus faible que celui du Canada (25 % depuis 1976 comparativement à 40 %). L’accroissement naturel y étant presque nul, l’immigration est le seul facteur d’augmentation de la population. Les nouveaux résidents permanents en provenance de l’étranger (près de 70 000 personnes en 2022) se concentrent en majorité dans les centres urbains, à Montréal surtout, qui en reçoit la moitié. Parallèlement, le Québec admet de plus en plus de travailleurs étrangers œuvrant, sur une base saisonnière, dans le secteur agricole. En plus d’accueillir en grand nombre les immigrants internationaux, la métropole québécoise recueille aussi des migrants de partout en province, quoique cette tendance semble maintenant s’infléchir, ce qui vaut d’ailleurs à quelques régions du Québec une relative reprise, comme l’Estrie, Lanaudière et les Laurentides. Montréal n’en demeure pas moins un pôle prépondérant. Or son poids démographique accentue un contraste sociologique. Car alors que l’immigration internationale conforte le caractère cosmopolite de Montréal et y favorise l’usage de la langue anglaise, les autres régions au cœur ou au pourtour de la vallée du Saint-Laurent conservent un fort caractère francophone. Sans compter que tous ces allochtones concentrés au sud du Québec s’ajoutent aux Autochtones (200 000 âmes selon le recensement canadien) qui, pour leur part, peuplent de vastes territoires pouvant paraître vides et lointains, comme le Nunavik pour les Inuits et l’Eeyou Istchee pour les Cris, mais qui n’en sont pas moins garants de leur identité.

Une économie moderne en quête de performance et d’équilibre

Longtemps fondée sur l’agriculture, l’exploitation des ressources naturelles et une abondante main-d’œuvre à bon marché, l’économie du Québec s’est diversifiée depuis la Révolution tranquille. Désormais, la population active y travaille en majorité dans le secteur des services. De plus, son industrie s’est ouverte à des domaines de pointe : aéronautique, pharmaceutique, matériel roulant, jeu vidéo, photonique et optique, etc. L’agroalimentaire, les mines et la métallurgie, la production d’aluminium et d’électricité, tout comme le bois et le papier demeurent toutefois des domaines très actifs. Sur le plan économique, le Québec est fortement lié aux États-Unis, qui reçoivent, en 2023, 69 % de ses exportations et d’où proviennent 36,5 % de ses importations. Actif plus que jamais sur les marchés extérieurs, le Québec n’en présente pas moins une balance commerciale déficitaire, notamment en raison de l’importation d’automobiles. Bien qu’enviable, sa performance économique lui vaut un produit intérieur brut (PIB) par habitant inférieur de 10 % à celui du Canada et de 30 % à celui des États-Unis. Pour combler cet écart, on table entre autres sur le dynamisme d’un système financier où les intérêts québécois sont dorénavant mieux représentés, grâce surtout au Mouvement Desjardins, un réseau de caisses populaires tourné vers l’entreprenariat local, et à la Caisse de dépôt et placement du Québec, partenaire d’affaires maintenant très actif.

La réduction des déséquilibres régionaux est par ailleurs un souci toujours d’actualité. Si les principales villes de la vallée du Saint-Laurent, et au premier chef Montréal, bénéficient généralement de la modernisation économique, les régions tournées vers l’extraction des ressources naturelles, comme la Côte-Nord et l’Abitibi, sont en revanche plus exposées aux revirements du marché du bois et des minerais. Le tourisme, qui représente 5 % du PIB du Québec, ne constitue à cet égard qu’un appoint, quoiqu’il stimule hautement l’économie locale dans quelques cas, par exemple en Charlevoix, sur la rive nord du Saint-Laurent à l’est de la ville de Québec, et aux îles de la Madeleine, au large de la Gaspésie dans le golfe du Saint-Laurent.

Un territoire et un habitat à préserver

Si la modernisation économique a pu conférer au Québec un bon niveau de vie, ce mouvement ne le place pas moins devant des défis cruciaux, dont le premier tient à l’habitabilité. Comme en maintes régions du monde, la détérioration d’écosystèmes y est préoccupante. Certes, les autorités publiques prennent des mesures en ce sens et se sont par exemple engagées en 2021 à instituer 30 % du territoire québécois en aires protégées d’ici à 2030. Néanmoins, la préservation du milieu naturel apparaît encore souvent comme un frein à la croissance économique, comme en témoigne l’hésitation à protéger pleinement l’habitat du caribou boréal afin de ne pas nuire à l’industrie forestière. Cela étant dit, au Québec comme ailleurs, l’heure n’en est pas moins au renforcement des normes environnementales. En revanche, on est plutôt désarmé devant des problèmes causés par le réchauffement climatique, comme l’intensification des feux de forêts, qui insécurisent de plus en plus la population, le recul du pergélisol, qui menace la localisation même de certains villages inuits, ou la transgression marine qui, par endroits dans l’estuaire du Saint-Laurent, altère dangereusement les aménagements riverains. Ces enjeux illustrent le défi que présentent, dans l’optique du développement durable, le maintien et l’adaptation de l’infrastructure dont le Québec s’est doté depuis les années 1960. L’exemple emblématique à ce titre est la part belle faite au réseau routier. Son seul entretien absorbe un lourd investissement, alors que le développement des transports collectifs, en mal de financement, est pourtant essentiel à la transition écologique.

Une nouvelle donne sociale et territoriale

Quant à la population du Québec, elle appelle aujourd’hui, en raison de sa composition même, des transformations sociétales dont on sent l’urgence sans nécessairement s’y résoudre. Le plus immédiat problème découle de son vieillissement, dont témoigne le fait que, depuis 2021, la population des 65 ans et plus dépasse celle des 19 ans et moins. À défaut d’accroissement naturel, cette situation engendre une rareté de la main-d’œuvre justifiant une hausse marquée de l’immigration, ce qui ne fait toutefois pas l’unanimité, notamment au motif de la préservation du français comme langue commune. Enfin, le Québec, tout en poursuivant la réflexion sur sa place au sein du Canada, doit désormais trouver la voie d’une authentique réconciliation et d’une juste reconnaissance des nations autochtones dont il occupe les territoires ancestraux. Le but est d’assurer la légitime affirmation de chacun de ces peuples, ce qui exige, au-delà des moyens économiques mis à disposition, le fonctionnement d’institutions où s’expriment leur identité respective et l’accès à des territoires où l’accomplir. Bien que maintes institutions autochtones s’épanouissent aujourd’hui, il reste que le cadre constitutionnel actuel assoit des atavismes qui freinent l’établissement d’instances exerçant un plein pouvoir politique. Quant à l’actualisation des droits territoriaux, elle fait l’objet de revendications qui donnent parfois l’impression d’une compétition non seulement entre allochtones et autochtones, mais aussi entre les nations autochtones elles-mêmes. On en comprend que les séquelles de la colonisation n’auront de terme, si tant est que cela soit possible, qu’au moment d’une nouvelle alliance de l’autochtonie et de l’allochtonie, lesquelles, dans leur diversité respective, fondent le Québec contemporain.

— Guy MERCIER

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Écrit par

  • : professeur titulaire, département géographie, doyen de l'université Laval de Québec (Canada)

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Médias

Québec : carte de situation - crédits : Encyclopædia Universalis France

Québec : carte de situation

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Québec : carte physique

Les glaces du Saint-Laurent, Canada - crédits : Aluma Images/ Getty Images

Les glaces du Saint-Laurent, Canada

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