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QUELQUE CHOSE NOIR, Jacques Roubaud Fiche de lecture

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Quelque chose noir (Gallimard, 1986) marque une étape aussi singulière que décisive dans l’œuvre de l’écrivain et poète français Jacques Roubaud (1932-2024). Ce recueil inscrit en prose et en vers le travail du deuil, chez un poète qui a perdu la femme aimée. Ce n’est qu’au bout du silence qu’il retrouvera la possibilité du poème.

Un livre de deuil

Mathématicien et écrivain, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo), Jacques Roubaud rencontre la photographe canadienne Alix Cléo Blanchette en 1978. Le poète des « Tombeaux de Pétrarque »(Dors, 1981), traducteur passionné de formes fixes (sonnet, renga japonais, sextine médiévale) et des troubadours (Les Troubadours : anthologie bilingue, 1980 ; La Fleur inverse : essai sur l’art formel des troubadours, 1986), vit une passion complexe avec celle qui devient son épouse en 1980. Venue en France pour préparer une thèse sur le style et l’image dans l’œuvre du philosophe Ludwig Wittgenstein, Alix Cléo Roubaud tient un journal qui mêle la réflexion sur la lumière et la connaissance par le travail photographique à l’expérience de sa propre disparition. Gravement asthmatique depuis l’enfance, elle meurt le 28 janvier 1983 ; inconsolable, tout juste capable de retranscrire le Journal 1979-1983 (1984)de la défunte, Jacques Roubaud connaît une sorte d’aphasie poétique jusqu’en 1986, lorsqu’il publie Quelque chose noir, livre du deuil et de la renaissance à la poésie.

Le titre de cette « œuvre au noir » reprend celui d’une série de dix-sept photos d’Alix Cléo Roubaud (Si quelque chose noir), mais en le privant du « si » initial. Cette réécriture démystificatrice du mythe d’Orphée rend compte de la conversation implicite et posthume d’un poète avec son Eurydice, dont la réflexion photographique partageait la même interrogation sur la représentation de la mort. L’ouvrage est tout à la fois un tombeau poétique – c’est-à-dire une œuvre écrite à la mémoire de la disparue –, un témoignage élégiaque et une méditation tragique.

L’architecture du recueil s’inscrit sous le signe du 9. Qu’il renvoie au nombre des cercles infernaux dans la mythologie grecque ou au symbole de la Béatrice de Dante, le poète mathématicien joue sur les multiples significations de ce chiffre de la fin et du recommencement. Il déroule les stations de sa passion en neuf sections de neuf neuvains chacune : le neuvain initial, composé de neuf phrases, naît du « silence inarticulé » (I, « Méditation du 12/5/85 »), tandis que « Ce morceau de ciel », le seul poème de la dernière section (« Rien ») dresse une stèle de vers lapidaires organisés en tercets et distiques.

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Écrit par

  • : professeur agrégé, docteur ès lettres, écrivain

Classification

Autres références

  • ROUBAUD JACQUES (1932-2024)

    • Écrit par et
    • 2 591 mots

    L’écrivain et poète français Jacques Roubaud a souvent été présenté en sa double qualité de poète et de mathématicien. Pour exact qu'il fût, un tel signalement liminaire risque de susciter bien des malentendus. Le relief donné à une conjonction assez rare renvoie peut-être à l'idée reçue d'une opposition,...