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INTERNATIONALES RELATIONS

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La recherche d'une explication

Si l'on en juge par l'ampleur de ces transformations, les relations internationales sont caractérisées par leur extrême complexité puisqu'elles concernent non seulement tous les secteurs mais tous les niveaux de l'activité sociale. Il ne faut donc pas s'étonner qu'elles aient donné naissance à des doctrines systématiques ou à des interprétations déterministes tendant à privilégier tel ou tel des acteurs ou des facteurs susceptibles d'influencer leur cours.

Quels acteurs ?

Pour les adeptes de l'école classique, qui s'est imposée en Europe depuis Hobbes jusqu'à Raymond Aron, le fait majeur demeure le découpage de l'espace en collectivités indépendantes et souveraines, habilitées en cas de besoin à se faire justice à elles-mêmes. Cette vision des choses conduit à réserver à l'État le rôle de l'acteur essentiel et à considérer comme secondaires les manifestations de l'activité internationale qui ne sont pas directement contrôlées par les gouvernements ; elle met aussi l'accent sur la persistance des rapports de force et sur la menace, permanente, que constitue le recours à la guerre. Le réalisme qui préside à cette lecture des phénomènes internationaux peut sans doute trouver beaucoup d'arguments dans la pratique contemporaine. Il conduit cependant à négliger le rôle de plus en plus important joué sur la scène internationale par des acteurs non étatiques, comme les firmes multinationales, les organisations internationales, les internationales confessionnelles ou les organisations non gouvernementales. Il rend compte, d'une manière satisfaisante, des phénomènes de tension et des accès de violence qui traversent fort souvent le cours des relations internationales ; mais il sous-estime l'intérêt des phénomènes de solidarité aussi bien que l'irruption des passions collectives qui introduisent dans le cours des affaires des éléments qui échappent à toute rationalité. Enfin, on peut se demander si la thèse de la spécificité radicale des relations internationales reflète bien la complexité des phénomènes internationaux contemporains et si elle tire les enseignements nécessaires des progrès accomplis par les sciences sociales dans la connaissance des structures et des modes de fonctionnement de toutes les organisations complexes.

C'est précisément contre la spécificité attribuée aux relations internationales que s'est édifiée aux États-Unis, dans les années 1950, une école de pensée qui puise son inspiration dans la théorie organiciste. Loin de prendre l'État pour cible principale de son investigation, cette école s'applique tout d'abord à souligner la diversité des acteurs, étatiques mais aussi bien infra-étatiques que superétatiques, qui interviennent à un titre ou à un autre dans le jeu des relations internationales. Plus encore que les combinaisons diplomatiques et militaires, ces auteurs s'efforcent d'analyser l'ensemble des interactions entre la pluralité des différents acteurs qu'ils ont identifiés. Pour cela, ils recourent de préférence à l'analyse quantitative des comportements et traitent ainsi, grâce au concours de l'ordinateur, les innombrables données qui leur sont fournies par l'observation statistique : la réalité internationale est ainsi décomposée en segments à partir desquels on s'efforce d'élaborer ou de perfectionner des modèles explicatifs ou prévisionnels. C'est surtout dans l'étude du mécanisme décisionnel que la combinaison de la démarche inductive et de la quantification a démontré son intérêt.

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D'autres auteurs se montrent plus réticents à l'égard de cette méthode, parce qu'ils contestent, non sans raison, la validité d'un traitement quantitatif qui s'appuie sur une base statistique souvent bien fragile : les données sont généralement fournies par les États eux-mêmes qui peuvent ignorer la réalité mais aussi bien avoir intérêt à la camoufler. Ils estiment en outre que la démarche inductive conduit à multiplier, dans le plus grand désordre, des observations d'un intérêt très inégal, à partir desquelles les réalités élémentaires se trouvent morcelées et défigurées. C'est pourquoi ils ont recours à l'analyse systématique qui se propose de saisir le fonctionnement des ensembles et d'étudier la vie et le développement de ceux-ci dans leurs rapports avec l'environnement. Cette approche, inspirée elle aussi par l'enseignement de la biologie et de la physiologie, n'est nullement réservée à l'étude des relations internationales, mais elle s'y montre particulièrement féconde aussi longtemps qu'on peut isoler un « système » (par exemple, un État ou une organisation internationale) par rapport à son environnement. Elle se heurte pourtant à des difficultés apparemment insurmontables quand il s'agit de traiter du système international dans son ensemble puisque ce dernier se confond alors avec la planète et que celle-ci ne connaît pas d'autre environnement que le système solaire dont elle est un des éléments. Le débat sort du domaine de la physique sociale pour entrer dans celui de la physique céleste sur laquelle la collectivité des hommes n'a aucune action.

Quels facteurs ?

L'échec relatif des interprétations philosophico-politique et organiciste laisse libre cours aux thèses déterministes. Celles-ci ne manquent pas, en effet, pour fournir l'explication qui se veut unique et exclusive.

La première, qui vient spontanément à l'esprit de quiconque a la curiosité de se pencher sur un planisphère, est la dépendance dans laquelle la politique des États se trouve par rapport à l'espace qu'ils occupent. Telle est la thèse développée par les partisans de la géopolitique, comme l'Allemand Ratzel ou le Britannique MacKinder. Effectivement, les États, tels qu'ils existent aujourd'hui, sont diversement dotés par la nature : certains sont immenses, d'autres minuscules ; certains disposent de larges ouvertures maritimes, d'autres sont enclavés au milieu des continents ; certains sont hérissés de massifs montagneux, d'autres sont établis sur de vastes plaines facilement accessibles aux envahisseurs ; certains contrôlent des voies de communication d'une importance vitale, alors que d'autres en sont dépourvus ; certains encore sont riches par leur sol ou leur sous-sol, tandis que d'autres dépendent pour leur subsistance ou leur énergie d'approvisionnements extérieurs. Taille, configuration et situation demeurent encore, grâce aux hasards combinés de la géologie, de la topographie et de l'histoire, des éléments de discrimination qui fondent la puissance ou la faiblesse des États. Ces données contribuent aussi, sans doute, à tracer les principaux axes de la rivalité qui oppose les États entre eux pour le contrôle de l'espace et de la richesse.

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D'autres auteurs sont moins sensibles au rôle de l'espace qu'à la menace du nombre. Dans les déséquilibres démographiques qui se sont établis au cours des âges entre les collectivités politiques ils découvrent la ligne de plus grande pente par où déferlent inéluctablement les invasions. Mais, dans la croissance de la population mondiale, ils trouvent aussi une confirmation des propos alarmistes que Malthus avait exprimés, à la surprise générale, dès la fin du xviiie siècle. De là à expliquer les guerres par le besoin où se trouvent certains pays d'assurer la subsistance ou la prospérité à leur excédent de population, sinon par le réflexe d'une société qui procède périodiquement à une « saignée » collective pour lutter contre la surpopulation globale, il n'y a qu'un pas vite franchi par les partisans du déterminisme démographique.

Mais c'est sans doute la prise en considération du facteur économique qui a donné lieu à la plus vaste et la plus cohérente des explications déterministes. Dans cette voie, les économistes libéraux, on l'oublie trop souvent, avaient précédé et ont largement inspiré Marx. Pour eux, les frontières tracées par les États n'étaient que des obstacles au développement du libre-échange. Ils n'attendaient pas le salut de quelque combinaison politique, mais de l'harmonie universelle qui ne manquerait pas de régner entre tous les pays comme entre tous les groupes sociaux quand tous les produits du monde pourraient circuler librement selon la loi de l'offre et de la demande. Marx partageait cette vision de la dynamique historique, et il croyait aussi que l'avenir du monde se jouait sur le terrain de l'économie. Mais là où ses prédécesseurs ne voyaient que l'expression de la liberté de produire et de négocier, il découvrait la contrainte et l'exploitation des travailleurs par les détenteurs du capital. Dans l'expansion de ce dernier à travers le monde, il voyait surtout un moyen d'échapper provisoirement à ses propres contradictions jusqu'au jour où le système capitaliste, incapable de trouver de nouveaux secteurs où prélever la plus-value indispensable à son fonctionnement, la boucle étant refermée, en viendrait à s'autodétruire. C'est pour précipiter cette échéance que Marx invite les prolétaires à unir leurs efforts, mais sans jamais renoncer à la thèse selon laquelle le germe de la révolution mondiale se trouve dans les contradictions accumulées sur sa propre trajectoire par l'expansion inéluctable du capitalisme. Bien qu'il n'ait jamais élaboré une véritable « théorie » des relations internationales, Marx a légué à ses héritiers une vision de la société et du monde où la dimension internationale est consubstantielle à la dynamique de l'histoire. Cette interprétation, revue et corrigée par Lénine pour les besoins de sa cause, a quelque peu souffert des avatars de la « révolution dans un seul pays » puis des discordes au sein du camp socialiste. Mais elle n'en est pas moins restée pendant plus de quarante ans la doctrine officielle des pays qui se réclamaient du marxisme-léninisme tout en inspirant les auteurs qui retrouvaient, sous la distinction du « centre » et de la « périphérie » de l'économie mondiale, une lecture des tensions internationales qui paraît directement transposée du dogme de la lutte des classes. En dépit de l'échec de son projet politique, le marxisme demeure, pour un certain nombre d'auteurs, un instrument critique pertinent d'explication des phénomènes internationaux.

Plus discrète parce que plus progressive et plus diffuse, l'influence du facteur technique ne doit cependant pas être sous-estimée. Ce qu'il est convenu d'appeler « accélération de l'histoire » paraît imputable, pour l'essentiel, à la maîtrise acquise par l'homme sur ses conditions de vie, de travail et de communication. Ce sont les progrès de la médecine et la diffusion de l'hygiène qui sont à l'origine de la croissance démographique ; ce sont les progrès du machinisme et de la chimie qui ont permis la multiplication des biens de consommation et qui ont même allégé, grâce à la découverte des produits de substitution ou de synthèse, la dépendance dans laquelle les producteurs se trouvaient à l'égard de certaines matières premières, bouleversant ainsi les équilibres traditionnels au point que la frontière entre le développement et le sous-développement passe désormais par la maîtrise de la technologie. Ce sont les progrès fantastiques accomplis dans le domaine des communications qui ont, en réduisant l'obstacle ancestral de la distance, transformé la diplomatie (pratiquée directement par les responsables plutôt que par les diplomates professionnels), révolutionné la stratégie (en bouleversant l'artillerie par la découverte de la fission de l'atome et en plaçant toutes les cibles adverses à la portée presque immédiate des détenteurs de missiles), favorisé les brassages de populations et les échanges d'idées à travers les frontières, brisé les particularismes nationaux en facilitant la diffusion des informations et en renforçant la domination culturelle des pays les mieux équipés en matériel de télécommunication. Sans tomber dans les excès de ceux qui, à la suite de Marshall McLuhan, croient pouvoir annoncer la naissance d'un « village planétaire », l'avènement et le perfectionnement de la technique paraissent bien avoir été, depuis un siècle et demi, agent de transformation du monde plus puissant et plus efficace que tous les mouvements sociaux et les innovations politiques réunis.

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Enfin, il convient d'attribuer la place qui lui revient au facteur culturel, si l'on entend par là les croyances, les mythes et les idéologies qui ont libre cours dans les relations internationales. S'il est vrai, comme le dit le préambule de la Charte de l'U.N.E.S.C.O., que « les guerres prennent naissance dans l'esprit des hommes », on ne peut réduire la compétition internationale à un conflit d'intérêts. Au demeurant, que vaut l'évocation d'un intérêt qui serait, par un jeu arbitraire de l'esprit, détaché de la représentation que s'en font à un moment donné, dans des circonstances données, ceux qui sont chargés de le défendre ? À plus forte raison, quand on passe de la catégorie des dirigeants à celle des formations politiques ou à celle de l'opinion publique, faut-il tenir compte des préjugés, des stéréotypes et des passions qui habitent les peuples. La pente naturelle est en faveur du nationalisme, valeur aujourd'hui universellement répandue, tant est fort le besoin de s'identifier à un groupe pourvu d'une personnalité et faisant l'objet d'une reconnaissance internationale. Mais il arrive que le besoin d'identification s'exerce en faveur d'autres groupes, ethniques, linguistiques, confessionnels, idéologiques, dont la solidarité joue parfois contre l'homogénéité des États qui les enferment ou entre lesquels ils sont dispersés. Dans ce cas, ce sont des cultures qui s'affrontent à différents niveaux. Mais l'idéologie peut aussi servir de ciment à des regroupements d'États qui défendent la même conception de l'organisation sociale : les «  blocs » constitués après guerre ne furent pas seulement des coalitions militaires ou des syndicats de défense d'intérêts ; ils incarnèrent aussi des conceptions du monde différentes sinon antagonistes. La discordance, à peu près inévitable, entre structures politiques et unités culturelles est une source d'instabilité, mais aussi un élément de vitalité pour une communauté internationale qui ne se réduit pas à une juxtaposition d'États.

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Écrit par

  • : professeur au département de sciences politiques de l'université de Paris-I
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