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TONAL SYSTÈME

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Survivance

Ainsi la désagrégation du système tonal était en germe dans son propre principe, et ce ne sont pas des éléments venus du dehors qui l'ont déterminée. C'est de l'intérieur même que l'opération s'est accomplie. Elle a été accélérée par un autre élément dont il n'a pas été encore question, élément engendré lui aussi par le système lui-même. On a vu que, sur les divers degrés de l'échelle diatonique, le système tonal installait des accords de plus en plus complexes qui pouvaient se ramener à des échafaudages de tierces. Au-delà de la neuvième, le choix entre tierces mineures et tierces majeures a conduit à diverses variétés d'accords de onzième, de treizième, etc., où figuraient des sons étrangers à la gamme diatonique du ton choisi par le musicien. L'accord ci-dessous a été pensé par Ravel au début de Daphnis et Chloé comme appartenant au ton de la majeur ; pourtant, le dièse qui figure à son sommet est étranger à cette tonalité :

Voici une agrégation typique du langage chromatique de Bartók :

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Stravinski et beaucoup d'autres avec lui font souvent entendre simultanément un accord majeur et son homologue mineur.

Ces agrégations complexes, lorsqu'elles sont maniées par un grand musicien, peuvent être un véritable délice pour l'oreille, mais elles donnent droit de cité, au sein de la tonalité, à des degrés chromatiques qui ne peuvent pas ne pas affaiblir la netteté de sa définition. On en arrive à pouvoir discerner à l'intérieur d'un même accord deux agrégations différentes attribuables à deux tonalités distinctes et parfois très éloignées l'une de l'autre.

La modulation devient dès lors un procédé d'écriture, d'un caractère tout différent de celui qu'elle a eu jadis, aussi bien que l'architecture d'un ouvrage fondée sur l'unité tonale, périodiquement rappelée et réaffirmée. Certains musiciens associent même deux tonalités différentes simultanément, et non plus successivement. C'est la polytonalité, qui n'est d'ailleurs pas un abandon du système tonal puisqu'elle ne peut exister que par l'évidence tonale de chacun des éléments associés. Bartók mit au point un système harmonique original où les tonalités, par suite d'un raisonnement logique irréfutable, se trouvent interchangeables dans chacun de leurs éléments lorsqu'elles sont à distance de quarte augmentée l'une de l'autre. Messiaen proposa un système de modes à transpositions limitées. Xenakis explore des gammes non répétitives : dans chaque octave, celles-ci utilisent une séquence différente de notes (cf. Palimpsest, 1979).

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En fait, à travers les nombreuses tentatives du xxe siècle, le système tonal se survit dans la mesure où il a réussi à asservir l'oreille à ses lois. Les premiers musiciens qui soient réellement arrivés à lui porter l'estocade mortelle sont ceux de l'école de Vienne : Schönberg, Berg, et surtout Webern. Peu suivis dans leur tentative entre les deux guerres, ils ont suscité, à partir de 1945, une levée en masse de la jeune musique, et, après des années de tâtonnements et de luttes, l'école que l'on continue d'appeler sérielle (quoique la série des douze sons n'ait été qu'une étape de sa recherche) est parvenue à créer une situation apparemment irréversible où le système tonal semble ne plus avoir sa place. Toutefois, il reste des musiciens attachés à la discipline tonale, de même qu'il reste de nombreux peintres figuratifs, et pour les uns comme pour les autres la clientèle demeure de beaucoup la plus nombreuse, sinon la plus éclairée. Il y a en effet la musique légère, la chanson, la musique populaire dont on peut douter qu'elles abandonneront jamais les formules tonales, car le public n'est nullement préparé à en admettre la caducité. En outre, par la radio, et le disque surtout, et de plus en plus par le concert, la musique tonale classique envahit l'Afrique et l'Asie, où les échelles traditionnelles l'ignoraient totalement. On assiste par là à une diffusion culturelle de la tonalité. Il serait donc abusif de prétendre qu'il n'y a plus aujourd'hui qu'à dresser le constat de décès du système tonal. Mais le mouvement qui a entraîné son abandon généralisé par le plus grand nombre de compositeurs se poursuit et s'accélère, et il faut admettre qu'un nouveau type de musique s'est aujourd'hui installé puissamment au premier plan ; s'il est loin de nous offrir le confort de la stabilité, il ne semble pas s'être ménagé de lignes de retraite.

— Henry BARRAUD

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Écrit par

  • : compositeur de musique, ancien directeur de la musique et du programme national de la Radiodiffusion française

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Médias

Le retard - crédits : Encyclopædia Universalis France

Le retard

Modulations aux tons éloignés (1) - crédits : Encyclopædia Universalis France

Modulations aux tons éloignés (1)

Modulations aux tons éloignés (2) - crédits : Encyclopædia Universalis France

Modulations aux tons éloignés (2)

Autres références

  • ATONALITÉ

    • Écrit par et
    • 4 384 mots
    • 9 médias

    C'est dans les premières années du xxe siècle, et surtout à partir de 1912 (année de la première audition du Pierrot lunaire d'Arnold Schönberg), que l'on commença à parler de musique « atonale » et, par extension, de ce qui devait être considéré, à tort, comme une technique...

  • CHROMATISME, musique

    • Écrit par
    • 929 mots

    En musique, le terme « chromatisme » recouvre deux acceptions. La plus simple indique l'altération d'un demi-ton – vers le grave ou vers l'aigu – d'un degré diatonique ; dans ce cas, le chromatisme implique l'adoption d'une échelle de référence, l'échelle heptatonique naturelle, dernier stade du diatonisme....

  • CONTINUITÉ, musique

    • Écrit par
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  • FRAGMENT, littérature et musique

    • Écrit par et
    • 9 376 mots
    • 2 médias
    À ne considérer que la musique tonale, il est clair que le déni du fragment s'appuie sur le postulat de l'irréversibilité du temps. Heinrich Schenker, montrant la convergence vers la tonique, c'est-à-dire vers le « bas », de l'ensemble des champs linéaires que dessine l'articulation d'une...
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